Dans la partie précédente, nous nous sommes arrêtés sur le niveau des grands tsaddikim, ceux dans l'âme desquels le monde d'Atzilus rayonne de façon révélée: le niveau de merkava, de « char » du divin. Cela ne signifie pas qu'ils seraient dépourvus d'intellect et d'émotion. Cela signifie que leur intellect ne pense que ce que le Saint béni soit-Il veut, et que leur coeur ne ressent que ce que le Saint béni soit-Il veut. Plus précisément encore: ce n'est pas lui qui comprend, ce n'est pas lui qui ressent, c'est la compréhension divine et l'émotion divine qui rayonnent en lui; et jusqu'à ses mains qui ne se meuvent que selon la volonté du Créateur.
Un exemple tiré du récit de la Akeda:
Lors de la ligature d'Its'hak, le verset dit: « וישלח אברהם את ידו ויקח את המאכלת לשחוט את בנו » (« Avraham étendit sa main et prit le couteau pour égorger son fils »). À première vue, il y a là une redondance: il aurait suffi d'écrire « il prit le couteau », puisqu'il va de soi qu'un couteau se prend avec la main, et la Torah n'écrit jamais un mot superflu.
On explique ici une chose très profonde: la volonté véritable du Créateur n'était pas qu'Avraham égorge réellement son fils. Or Avraham, étant un merkava, un char de la divinité, se trouvait dans un bittul total, une annulation complète devant la volonté d'En Haut. Par conséquent, sa main était tout simplement incapable d'accomplir un acte contraire à la volonté divine: sa main, pour ainsi dire, ne bougeait pas. C'est pourquoi il a fallu qu'« Avraham étende sa main »: il a dû saisir sa propre main et la projeter pour ainsi dire contre son gré à elle. À cet instant, l'instant de l'épreuve, le Saint béni soit-Il lui retira la connaissance claire de ce qu'est la volonté véritable du Créateur. Un écart se creusa alors entre sa conscience révélée et ses membres, et c'est par son libre choix qu'il accomplit l'ordre tel qu'il le comprenait.
Mais en temps ordinaire, après qu'il eut traversé toutes les épreuves et qu'il lui fut dit « À présent Je sais que tu crains D.ieu », il se trouvait au niveau de merkava absolu: tout ce qui existait chez lui, sa compréhension, son émotion, son action, tout était divinité révélée. C'est comme si la main étendue du Créateur et l'intellect du Créateur se trouvaient et marchaient dans ce monde sous les traits d'un être de chair et de sang: ce sont Avraham, Its'hak et Yaakov. Tel est le niveau des grands tsaddikim, ceux dans l'âme desquels le monde d'Atzilus rayonne de façon révélée.
Dans les mots de l'Alter Rebbe: « אלא עבודתם היא בבחינת מרכבה ממש לאין סוף ברוך הוא, להיבטל אליו במציאות ולהיכלל באורו יתברך, הם וכל אשר להם » (« leur service divin est à proprement parler de l'ordre du char de l'Infini béni soit-Il, s'annuler à Lui dans leur existence même et se fondre dans Sa lumière, eux et tout ce qui leur appartient »): tout ce qui se rattache à eux n'est rien d'autre que l'expression de la volonté divine dans le monde. [Les éditions imprimées portent « leur service divin était », et la liste des errata (loua'h hatikoun) indique qu'il faut lire « est », comme dans la formulation qui précède: « aux grands tsaddikim dont le service divin est infiniment plus élevé ».] Et ce niveau n'est pas seulement hors de portée de tout un chacun: il n'est même pas celui de tout tsaddik, mais uniquement des grands tsaddikim dont l'âme est une neshama d'Atzilus.
« À la manière de ce qu'ont dit nos Sages: les Patriarches sont eux-mêmes le char »:
C'est la formule bien connue que l'on dit des saints Patriarches: ils se trouvent en permanence dans ce bittul sublime du char, de la merkava de la Chekhina. On pourrait objecter: il y eut pourtant d'autres tsaddikim qui furent eux aussi de l'ordre du char; pourquoi ce titre est-il réservé précisément aux Patriarches?
La différence est la suivante. Les autres tsaddikim qui atteignirent le niveau de merkava l'ont été à certains moments, à certaines étapes, dans certains domaines. Chez les Patriarches, en revanche: « לפי שכל ימיהם הייתה זאת עבודתם » (« car tous les jours de leur vie, tel fut leur service divin »). C'était leur essence même, du début à la fin: toute leur vie, toute leur réalité, tout ce qui se rattachait à eux. Même les récits que la Torah raconte à leur sujet, ces récits qui, à nos petits yeux humains, ressemblent à de simples actions, aller quelque part, faire quelque chose, des histoires que les jeunes enfants aiment entendre, sont de la divinité révélée. Car tel est le niveau des Patriarches: le niveau d'Atzilus.
« Mais celui dont la racine de l'âme est trop petite pour contenir ce service parfait »:
Si quelqu'un n'est pas en mesure d'atteindre ce service divin, ce n'est pas parce qu'il ne s'est pas assez efforcé: même s'il s'efforce et s'il essaie, il n'y parviendra pas. Nul ne peut décider qu'il veut atteindre le niveau de merkava et devenir un char du divin. Pour se trouver dans cet état, il faut que la racine même de son âme appartienne à un tel niveau.
[Et il n'y a là aucune contradiction avec l'enseignement: « que l'homme dise toujours: quand mes actes atteindront-ils les actes de mes pères, Avraham, Its'hak et Yaakov? ». Il faut être précis dans la formulation: « מעשיי למעשי אבותיי », « mes actes aux actes de mes pères ». L'aspiration porte sur l'imitation des belles actions qu'ils ont accomplies, et chacun doit assurément y aspirer; mais il ne s'agit pas d'être comme eux ni de se tenir à leur niveau.]
Ainsi donc, celui dont la racine de l'âme est trop petite pour contenir ce service parfait, « ליבטל וליכלל באורו יתברך בעבודתו בקביעות » (« s'annuler et se fondre dans Sa lumière, dans son service divin, de manière permanente »), n'y a pas part de façon fixe, mais seulement « רק לפרקים ועתים » (« par intervalles et à certains moments »). Et de fait, il est des tsaddikim qui, à certains moments, reçoivent un rayonnement de leur racine supérieure dans le monde d'Atzilus. Car la racine de tout Juif se trouve dans Atzilus, comme chacun le dit dans les bénédictions du matin:
« אלוקיי, נשמה שנתת בי טהורה היא » (« Mon D.ieu, l'âme que Tu as placée en moi est pure »): l'aspect d'Atzilus.
« אתה בראתה » (« Tu l'as créée »): elle est passée par le monde de la Beria.
« אתה יצרתה » (« Tu l'as formée »): elle est passée par le monde de la Yetzira.
« אתה נפחתה בי » (« Tu l'as insufflée en moi »): elle est parvenue au monde de la Assiya.
Il ressort que la source de chaque Juif se situe bel et bien dans le monde d'Atzilus, mais que chez tous, Atzilus ne rayonne pas; et pas davantage le monde de la Beria, ni même celui de la Yetzira, et parfois c'est à peine si le monde de la Assiya rayonne. Qu'est-ce qui caractérise alors ces « intervalles et moments » où, cette fois, le rayonnement d'Atzilus se fait sentir? « שהם עת רצון למעלה » (« qui sont un temps de faveur en haut »). Parce qu'il s'agit d'un temps de faveur venu d'En Haut, on lui ouvre une porte, et à cet instant il se trouve dans un bittul total devant la volonté divine, dans tous ses membres ou dans une partie de son ressenti.
La prière de la Amida et les prosternations:
Quand se situe ce temps de faveur? « וכמו בתפילת שמונה עשרה » (« comme dans la prière des Dix-huit bénédictions »). Comme nous l'avons rappelé, dans les quatre degrés de l'échelle de la prière, la Amida est l'échelon le plus élevé, celui qui correspond au monde d'Atzilus; c'est pourquoi elle se dit dans le silence, à voix basse. Il ne s'agit évidemment pas de celui qui traverse la prière sans savoir où il a commencé ni où il a fini, mais de l'homme dont la prière est intérieure et ordonnée: lorsqu'il arrive à la Amida, il atteint véritablement ce niveau, cet état d'annulation devant la divinité au degré de merkava.
[La Guemara enseigne déjà qu'il faut être reconnaissant au corps de savoir de lui-même s'incliner à « Modim anakhnou lakh », même lorsque la pensée de celui qui prie est ailleurs.]
Et à l'intérieur même de la Amida, qui est longue et comprend dix-huit bénédictions (en réalité dix-neuf), il n'y a que des endroits bien précis où l'on se prosterne: dans la bénédiction « Maguen Avraham », à son début et à sa fin, et dans « Modim », à son début et à sa fin. Quel est le sens de la prosternation? Lorsque l'homme se tient debout, il ressent qu'il a une tête, qu'il a un coeur et qu'il a un pied: une structure entière, faite de degrés. Lorsqu'il se prosterne, la tête et le pied viennent au même niveau, et il exprime par là qu'il est totalement annulé devant le Maître du monde, et qu'il n'y a chez lui plus aucune différence entre la tête et le pied.
On sait qu'à l'époque où le Temple existait, lorsqu'on entendait le Nom ineffable sortir de la bouche du Grand Prêtre, tous s'agenouillaient et se prosternaient, comme nous le rappelons dans le récit du service de Yom Kippour. Cette prosternation n'était pas un geste technique et extérieur qu'on leur aurait ordonné, mais la conséquence d'une révélation divine si grande qu'elle produisait chez l'homme un bittul intérieur au point de se traduire jusque dans son corps. En revanche, au temps de l'exil, ces révélations ne sont plus là, comme nous le disons dans la prière des fêtes: « et nous ne pouvons pas monter, paraître et nous prosterner devant Toi ».
C'est ce que dit l'Alter Rebbe: « ובפרט בהשתחוואות שבה, שכל השתחוואה היא בבחינת אצילות, כמו שכתוב בפרי עץ חיים בקבלת שבת, כי היא בחינת ביטול באורו יתברך, להיות חשיב כלא ממש » (« et en particulier dans les prosternations qu'elle comporte, car toute prosternation relève d'Atzilus, comme il est écrit dans le Peri Etz 'Haïm, au sujet de Kabbalat Chabbat, puisqu'elle est l'annulation dans Sa lumière, au point d'être tenu pour véritablement néant »). Toute la Amida appartient au monde d'Atzilus, et la prosternation qu'elle contient est la révélation de l'Atzilus qui s'y trouve: un bittul devant la lumière divine, l'homme étant, face au Créateur, comme un pur néant, comme quelqu'un qui n'a pas d'existence propre.
De là découle la conclusion concernant cet homme dont la racine de l'âme est trop petite pour contenir ce service parfait: « אזי גם כן עיקר קביעות נשמתו בעולם הבריאה, ורק לפרקים בעת רצון תעלה נשמתו לאצילות בבחינת מיין נוקבין כידוע ליודעי חן » (« alors la demeure permanente de son âme se situe elle aussi dans le monde de la Beria, et ce n'est que par intervalles, en un temps de faveur, que son âme s'élève à Atzilus sous l'aspect des mayin noukvin, comme le savent ceux qui connaissent la sagesse cachée »). Sa place fixe est essentiellement dans le monde de la Beria, et ce n'est que par intervalles, en un temps de faveur, que son âme s'élève jusqu'à Atzilus.
« Sous l'aspect des mayin noukvin »:
Cette notion est connue des « yodé 'hen », ceux qui connaissent la dimension intérieure de la Torah et la Kabbala, et elle désigne un éveil qui monte d'en bas. On sait que le rapport entre le masculin et le féminin sert d'image au rapport entre le Saint béni soit-Il et le peuple d'Israël: le masculin est celui qui donne, le féminin celui qui reçoit; le Saint béni soit-Il donne et nous recevons. C'est pourquoi tout éveil, toute action qui part du Juif en direction d'En Haut, est appelé dans le langage de la Kabbala mayin noukvin, « eaux féminines », un éveil venant du côté de celui qui reçoit, d'en bas. Il en va de même pour le mois d'Elloul, acronyme de « אני לדודי ודודי לי » (« Je suis à mon Bien-aimé et mon Bien-aimé est à moi »): « Je suis à mon Bien-aimé », c'est l'élan de l'homme vers le haut. Et ainsi ici: par son service dans la prière, dans la Amida et dans les prosternations qu'elle comporte, l'homme s'éveille d'en bas, et il lui est révélé un bittul d'un niveau supérieur, bien qu'en règle générale il n'ait pas part à cela.
Nous achevons ainsi, dans les grandes lignes, l'explication de ces niveaux que nous avons étudiés durant plusieurs leçons: les niveaux des tsaddikim qui appartiennent au monde de la Yetzira, au monde de la Beria et au monde d'Atzilus, des notions dont certaines étaient même un peu abstraites. À partir d'ici viendra l'enseignement pratique: l'homme doit veiller à ce que son service divin soit habité par une vitalité et un éveil du ressenti. Lorsqu'il y a de la vitalité et de l'émotion, l'homme s'élève; et jusqu'où il s'élève dépend de son niveau, vers le monde de la Yetzira, vers le monde de la Beria, et ainsi de suite, mais en tout état de cause il ne reste pas là où il était. À l'inverse, celui dont le service est entièrement sec, dépourvu du moindre éveil, voit son service demeurer à un niveau bas.
Dans la suite du chapitre, l'Alter Rebbe expliquera l'importance de l'éveil émotionnel, et même de l'émotion naturelle, qui appartient a priori au monde de la Yetzira: elle aussi constitue déjà un certain degré de ressenti. D'où l'immense importance de ne pas accomplir les choses comme une « mitzva d'hommes apprise par habitude », par pure routine, sans la moindre attention à ce que l'on fait; il faut au contraire s'arrêter et réfléchir: que suis-je en train de faire, pourquoi est-ce que je le fais, et quel effet mon acte produit-il? Cette réflexion, ainsi que l'émotion et l'éveil qui accompagnent l'accomplissement des mitzvot, ont une très grande valeur. Et cela, bien que nous ayons appris au chapitre 36 que c'est l'acte qui est l'essentiel, car au chapitre 38 nous avons commencé à apprendre que la mitzva ne doit pas être seulement un corps, mais aussi une âme: et cette âme, c'est le ressenti intérieur.
En résumé: dans cette partie, nous avons appris que le niveau de merkava signifie que l'intellect du tsaddik, son émotion et ses actes ne sont pas les siens mais sont divinité révélée, comme le laisse entendre la redondance « Avraham étendit sa main » dans le récit de la Akeda. Nous nous sommes arrêtés sur la formulation de l'Alter Rebbe, « leur service divin est à proprement parler de l'ordre du char », et sur la raison pour laquelle ce sont précisément les Patriarches qui furent appelés « eux-mêmes le char »: « car tous les jours de leur vie, tel fut leur service divin ». Nous avons vu que celui dont la racine de l'âme est trop petite pour contenir ce service parfait n'y a pas part de manière permanente, mais seulement par intervalles et à certains moments, en un temps de faveur, comme dans la Amida et en particulier dans les prosternations qu'elle comporte, qui relèvent d'Atzilus et d'un bittul total. Son âme s'élève alors jusqu'à Atzilus sous l'aspect des mayin noukvin, tandis que sa demeure permanente reste dans le monde de la Beria.
Dans la partie suivante, nous étudierons la suite du chapitre: l'importance de l'éveil émotionnel dans le service de D.ieu, y compris l'amour et la crainte naturels, en tant qu'âme qui donne vie à l'accomplissement des mitzvot.