Dans la partie précédente, nous avons parlé de la bat kol, cette voix céleste qui éveille l'homme à revenir vers son Créateur, et nous nous sommes demandé pourquoi certains, précisément, se trouvent dans sa « zone de réception ». Revenons maintenant à ce sujet pour éclaircir une autre question : que se passe-t-il réellement en l'homme lorsque la bat kol l'éveille et qu'il décide de se rapprocher ?
La bat kol le transforme-t-elle de l'intérieur ? Celui qui avait de mauvais traits de caractère devient-il, en un instant, un homme aux belles midot ? Non. La bat kol n'est qu'une impulsion extérieure. Pour qu'un changement véritable s'opère, l'homme doit travailler : peiner, se transformer de l'intérieur petit à petit, et ce n'est qu'avec le temps que son état changera. Un éveil extérieur n'a pas le pouvoir de produire un changement intérieur : il n'existe pas de « boum » venu du dehors qui transforme l'homme du dedans.
La sortie d'Égypte : trois étapes
Lorsque les enfants d'Israël étaient en Égypte, ils étaient enfoncés dans les quarante-neuf portes de l'impureté. Impossible de les en extraire d'un seul coup en leur disant : « À partir de maintenant vous êtes sortis, et voilà. » Il n'y a pas de « hocus-pocus », pas de passage brutal d'un état très bas à un état très élevé en un seul instant.
Première étape : la fuite. L'homme doit d'abord décider, par un kabbolas ol intérieur (une acceptation du joug divin) : certes, j'étais plongé dans tout cela, mais je l'abandonne et je n'en veux plus. Il n'a pas encore changé, les désirs ne se sont pas éteints et continuent de troubler son esprit, mais la première décision fondamentale est là : je m'enfuis.
Deuxième étape : un travail progressif. Après la fuite, l'homme commence à travailler sur lui-même, lentement. C'est ce qu'ont fait les enfants d'Israël durant quarante-neuf jours : le compte du Omer, un travail quotidien sur les midot, trait après trait.
Troisième étape : le don de la Torah. Au terme de ces quarante-neuf jours, Israël se tenait au pied du mont Sinaï, prêt à recevoir la Torah, après avoir peiné sur soi-même et rectifié toutes ses midot : quarante-neuf jours face aux quarante-neuf portes de l'impureté, par lesquels ils sont entrés dans les quarante-neuf portes de la sainteté.
Cet état intérieur s'est également traduit sur le plan concret : Israël vient devant Pharaon et lui dit qu'ils partent pour trois jours de marche seulement. Ainsi parle l'homme à son propre « Pharaon », à son yetzer hara : je ne te quitte pas définitivement, pour l'instant je m'enfuis, laisse-moi une pause. Au yetzer tov, l'homme dit : « je marche avec toi pour toujours » ; mais au yetzer hara, on n'annonce pas qu'on change de cent quatre-vingts degrés en un instant. On dit : « pour l'instant, je fuis, et de toutes mes forces ».
D'où cette approche : réjouis-toi de chaque mitzva que tu accomplis ; et si tu as trébuché et que tu as penché vers l'animalité, fuis-la maintenant, quitte-la et ne t'y enfonce pas.
Et dans les mots mêmes de l'Alter Rebbe : « אלא מפני שהרע שבנפשות ישראל עדיין היה בתוקפו בחלל השמאלי, כי לא פסקה זוהמתן עד מתן תורה » : « mais parce que le mal qui est dans les âmes d'Israël était encore dans toute sa force dans la cavité gauche du cœur, car leur souillure n'a cessé qu'au don de la Torah ». Le mal intérieur présent en chaque Juif était encore puissant, et jusqu'au don de la Torah la souillure subsistait en eux, diminuant de jour en jour.
« Attire-moi, nous courrons après toi »
Au premier chapitre du Cantique des Cantiques il est dit : « Attire-moi, nous courrons après toi, le Roi m'a introduite dans ses appartements. » La 'hassidout relève l'incohérence du verset : « attire-moi » est au singulier, et il aurait donc fallu poursuivre « après toi je courrai » ; or le texte dit « nous courrons », au pluriel, pour revenir aussitôt au singulier : « il m'a introduite ». La 'hassidout explique que ces trois expressions correspondent aux trois étapes de la sortie d'Égypte :
« Attire-moi » : le Saint béni soit-Il a attiré l'homme, mais seulement son âme divine ; la nefesh habahamis, l'âme animale, est restée dans son animalité, inchangée.
« Après toi nous courrons » : les deux ensemble ; l'âme animale, elle aussi, commence à changer et à courir.
« Le Roi m'a introduite dans ses appartements » : le don de la Torah ; nous sommes entrés à l'intérieur et nous avons reçu la Torah.
« רק מגמתם ופניתם לצאת נפשם האלוקית מגלות הסטרא אחרא היא טומאת מצרים ולדבקה בו יתברך » : « leur seul but et leur seule orientation étaient de faire sortir leur âme divine de l'exil de la sitra a'hra, qui est l'impureté de l'Égypte, et de s'attacher à Lui. » Telle est l'intention profonde que doit avoir le Juif : dans un premier temps, fuir la situation, puis en sortir petit à petit.
Ici, l'Alter Rebbe cite trois versets :
« ה' עוזי ומעוזי ומנוסי ביום צרה », « l'Éternel est ma force, ma forteresse et mon refuge au jour de la détresse » : trois expressions. Il est ma force, Il est ma forteresse, et Il est le lieu vers lequel je peux fuir. Je fuis vers Lui et je m'échappe de ma situation.
« מגיני וקרן ישעי משגבי ומנוסי », « mon bouclier, la corne de mon salut, mon rempart et mon refuge » : ici, deux expressions seulement. Il est mon rempart et mon appui, et Il est le lieu vers lequel je fuis.
« והוא מנוס לי », « et Il est un refuge pour moi » : une seule expression.
Sur cette dernière expression, le Rebbe place un point d'interrogation : il y a lieu de chercher où ce texte se trouve écrit. Il n'existe dans tout le Tanakh aucun verset formulé exactement ainsi ; l'Alter Rebbe a réuni ici plusieurs expressions et les a citées comme s'il s'agissait d'un verset.
Dans ses notes sur le Tanya selon la voie de la Kabbale et du sod, Rabbi Lévi Yitzhak, le père du Rebbe, explique pourquoi le premier verset comporte trois expressions, le deuxième deux et le troisième une seule : cela correspond aux degrés du mal dans l'homme. Le plus grave est le mal dans l'action, et c'est de celui-là que l'homme fuit par trois expressions ; vient ensuite le mal dans la parole, puis le mal dans la pensée. Il vaut la peine de noter que les trois ministres de Pharaon, le chef des gardes, le chef des échansons et le chef des panetiers, forment par leurs initiales le mot טמ"א, « impur » : l'homme est appelé à fuir ce « tamé », à fuir ces ministres, et cette fuite se fait sur le mode de l'évasion.
Dans l'avenir : sans fuite
Dans l'avenir, lorsque D.ieu fera disparaître l'esprit d'impureté de la terre, lorsque Machia'h viendra et que nous sortirons de l'exil, les choses se passeront autrement : nous ne fuirons pas comme nous sommes sortis d'Égypte. Le verset le dit explicitement : « et vous ne partirez pas dans la fuite, car l'Éternel marche devant vous ». En Égypte il est écrit « et Il alla derrière eux », tandis que pour la délivrance future : « Il marche devant vous ». En Égypte, nous étions plongés dans le mal et il fallait absolument fuir ; mais après tout le travail de l'exil, lorsque le peuple d'Israël aura peiné sur lui-même et sera devenu tout entier pur et limpide, il n'y aura plus besoin de fuir le mal : le mal aura disparu, il n'y aura plus rien à fuir, tout sera bon et tout sera méritant.
Voilà le sens intérieur de ce chapitre : le mal présent dans l'homme ne doit pas l'empêcher d'être dans la joie. Le peuple d'Israël s'est réjoui de sa sortie d'Égypte alors même que le mal était encore en lui : ils ne l'ont fui et quitté qu'au fil des quarante-neuf jours de travail.
La fin du chapitre : une descente en vue d'une élévation
L'Alter Rebbe ajoute, à la fin du chapitre, une pensée supplémentaire, afin que la techouva soit d'une intensité encore plus grande : « להיות בחינת תשובה זו ביתר שאת ויתר עוז מעומקא דליבא », « afin que cette forme de techouva soit avec plus d'élan et plus de force, du fond du cœur », et afin que la joie de l'âme s'en trouve accrue elle aussi.
Jusqu'ici, nous avons présenté une approche : tu as un corps qui te gêne et tu as une âme qui se relie à la Divinité ; réjouis-toi de l'âme et ne prête pas attention au corps. À la fin du chapitre, l'Alter Rebbe dit que la vérité est plus profonde : fais justement attention au corps, car chaque fois que tu relies ton âme à la Divinité, ce n'est pas elle seule que tu relies, mais le corps avec elle. Dès lors ta joie est plus grande encore, puisque tu fais en sorte que le corps lui aussi se relie ; et il apparaît que la descente de l'âme dans le corps en valait la peine : une descente en vue d'une élévation, dans laquelle l'homme accomplit une nouveauté qui n'existait pas auparavant.
Et dans les termes du chapitre : « כאשר ישיב אל לבו דעת ותבונה לנחמו מעצבונו ויגונו, לאמר כנ"ל », « lorsqu'il ramènera à son cœur connaissance et discernement pour se consoler de sa tristesse et de son chagrin, en se disant comme ci-dessus » : tout ce qui a été expliqué aux chapitres 29 et 31 est vrai, « אך אני לא עשיתי את עצמי », « mais ce n'est pas moi qui me suis fait moi-même » : ce n'est pas nous qui avons créé le corps, ce n'est pas nous qui nous sommes donné une telle bête encombrante, ce n'est pas nous qui nous sommes mis dans cette situation, c'est le Saint béni soit-Il qui nous y a placés. « ולמה עשה ה' כזאת, להוריד חלק מאורו יתברך הממלא וסובב כל עלמין וכולא קמיה כלא חשיב, והלבישו במשכא דחויא וטיפה סרוחה », « et pourquoi D.ieu a-t-Il fait cela, faire descendre une parcelle de Sa lumière qui remplit tous les mondes et les entoure tous, devant laquelle tout est comme néant, et la revêtir d'une peau de serpent et d'une goutte putride ? » Une âme si élevée, venue d'un lieu si haut, D.ieu l'a revêtue de cet état si bas. Il a pour ainsi dire pris un risque : dans quel but ?
[Ici se pose une question : chez Adam, le premier homme, la situation n'était pas telle, et ce n'est qu'après la faute de l'arbre de la connaissance que le mal est entré. Mais la Guemara expose, sur le verset « redoutable dans Ses desseins envers les hommes », que même la faute de l'arbre de la connaissance fait partie du plan divin inscrit dans la Création. Le Saint béni soit-Il a créé un tel monde parce qu'Il voulait une dirah betachtonim, une demeure dans les mondes inférieurs, et Il voulait un monde bas, inférieur et grossier. Toute la situation dans laquelle nous nous trouvons est une situation voulue : non pas que la faute soit programmée, à D.ieu ne plaise, mais le potentiel de fauter et l'état de bassesse sont la donnée dans laquelle le Créateur du monde nous a placés.]
[On comprend aussi, à partir de là, pourquoi le nourrisson pleure en venant au monde alors que tout le monde se réjouit : il arrive à l'instant d'un lieu si élevé, et il ne comprend pas du tout où on l'a envoyé ni pourquoi il est descendu dans un état si bas : « pourquoi D.ieu a-t-Il fait ainsi ? »]
Et la réponse : « אך אם ירידה זו היא צורך עלייה », « mais si cette descente est en vue d'une élévation ». Toute la descente n'a lieu que pour qu'il y ait une élévation. Une élévation de qui ? Il s'agit d'élever le corps. Car si le but avait été d'élever uniquement l'âme, il existait d'autres moyens ; or c'est bien à l'intérieur du corps qu'on l'a envoyée. Assurément, l'âme s'élève aussi par là, mais le but est d'élever le corps et la matérialité : « להעלות לה' כל נפש החיונית הבהמית שמקליפת נוגה וכל לבושיה, הן בחינת מחשבה דיבור ומעשה שלה, על ידי התלבשותן במעשה דיבור ומחשבת התורה », « élever vers D.ieu toute l'âme vitale animale issue de la kelipat noga et tous ses vêtements, c'est-à-dire sa pensée, sa parole et son action, en les revêtant de l'action, de la parole et de la pensée de la Torah ». Par « corps », on entend l'âme vitale et les forces physiques et matérielles de l'homme, toutes mobilisées au service de la sainteté : lorsque l'homme étudie, prie et accomplit les mitzvot en pensée, en parole et en acte, il entraîne le corps avec lui vers la sainteté. Tel est le but.
Désormais, que l'homme ne se plaigne plus en disant : pourquoi m'as-Tu fait descendre dans l'obscurité ? On l'a fait descendre précisément pour que les gains soient grands. Un grand risque rapporte un grand profit, un risque mesuré rapporte de petits profits. Le Saint béni soit-Il a pris un grand risque parce qu'Il compte sur nous pour Lui rapporter de grands profits ; et chacun d'entre nous a été envoyé ici dans ce but : procurer au Saint béni soit-Il une satisfaction véritable.
[Certes, au début du Tanya il est question du « juste à qui il est bien », chez qui le mal est entièrement sorti et qui a transformé même son corps en sainteté ; mais ce n'est pas un niveau accessible à tous, et ce n'est pas le but imposé à chacun. Le but est d'affiner durant cent vingt ans, de combattre et d'introduire encore un point de lumière, puis encore un autre, à l'infini. Et tous finiront par réussir, car « nul banni ne restera repoussé loin de Lui ».]
« כמו שיתבאר לקמן עניין העלאה זו באריכות, איך שהיא תכלית בריאת העולם », « comme il sera expliqué plus loin en détail au sujet de cette élévation, et comment elle constitue le but de la création du monde » : c'est au chapitre 36 que l'Alter Rebbe expliquera qu'il s'agit là de la finalité de la Création.
D'où la conclusion par laquelle l'Alter Rebbe scelle le chapitre : « אם כן זאת אעשה וזאת תהיה כל מגמתי כל ימי חלדי, לכל בהן חיי רוחי ונפשי », « si donc il en est ainsi, voici ce que je ferai et tel sera tout mon but tous les jours de ma vie : y inclure la vie de mon esprit et de mon âme », c'est-à-dire inclure en elles, dans la Torah et les mitzvot, toute sa vie et toute son âme, « כמו שכתוב אליך ה' נפשי אשא, דהיינו לקשר מחשבתי ודיבורי במחשבתו ודיבורו יתברך, והן הן גופי הלכות הערוכות לפנינו », « comme il est écrit : vers Toi, Éternel, j'élève mon âme, c'est-à-dire relier ma pensée et ma parole à Sa pensée et à Sa parole, et ce sont précisément les corps des lois disposées devant nous » : quand l'homme étudie des halakhot et les médite, il relie sa parole et sa pensée au Saint béni soit-Il, « וכן מעשה במעשה המצוות », « et de même pour l'action, par l'accomplissement des mitzvot ».
« שלכן נקראת התורה משיבת נפש », « c'est pourquoi la Torah est appelée : celle qui restaure l'âme ». « La Torah de D.ieu est parfaite, elle restaure l'âme » : la Torah ramène l'âme à sa source et à sa racine d'en haut. Et ce n'est pas seulement l'âme divine qu'elle ramène à sa source, c'est aussi l'âme animale qu'elle élève. Et c'est à ce propos qu'il est dit : « פקודי ה' ישרים משמחי לב », « les ordonnances de D.ieu sont droites, elles réjouissent le cœur ».
En résumé : dans cette partie, nous avons appris que la bat kol n'est qu'une impulsion extérieure, tandis que le changement intérieur se fait par un travail progressif : d'abord la fuite hors de la situation, puis un travail quotidien sur les midot (les quarante-neuf jours du Omer), et enfin le don de la Torah et l'entrée dans les quarante-neuf portes de la sainteté : trois étapes évoquées également dans le verset « Attire-moi, nous courrons après toi, le Roi m'a introduite dans ses appartements ». Nous nous sommes arrêtés sur les trois expressions de fuite dans les versets et sur l'explication de Rabbi Lévi Yitzhak les rapportant au mal de l'action, de la parole et de la pensée ; sur la délivrance future, qui ne se fera pas dans la fuite puisque le mal sera déjà annulé ; et sur la fin du chapitre : la descente dans le corps est une descente en vue d'une élévation, celle du corps et de l'âme vitale, par la pensée, la parole et l'action de la Torah et des mitzvot, ce qui ajoute à l'intensité de la techouva et à la joie de l'âme.
Et le résumé de tout le propos depuis le début du chapitre 28 : celui qui souffre d'un cœur obstrué et ne parvient pas à s'éveiller a devant lui un long chemin de travail, un « décapage » sérieux par la contemplation de son état de bassesse. Certes, pour un court moment, cette contemplation fera baisser son moral : « comment en suis-je arrivé à un état si bas ? » ; mais aussitôt après, il comprendra la finalité et le but de tout cela, et saisira chaque instant possible pour accomplir une bonne action, étudier la Torah de D.ieu, prier, s'élever et se relier à la vérité divine tous les jours de sa vie, dans la techouva. Cette prise de conscience doit conduire l'homme à une grande joie, à chaque instant. Comme le dit l'adage bien connu : la joie n'est peut-être pas une mitzva, mais là où la joie est capable de mener, aucune mitzva ne peut mener. Un homme empli de joie et d'élan atteindra sans aucun doute les buts les plus élevés, jusqu'à ce que nous méritions tous de nous réjouir de la joie de la Guéoula, immédiatement et concrètement, avec l'aide de D.ieu.
Dans la partie suivante, nous poursuivrons, avec l'aide de D.ieu, avec le chapitre 32.