Dans la partie précédente, nous avons étudié le travail du bittush (littéralement « broyer », « marteler ») que l'homme doit opérer dans sa propre âme. Le fondement de tout cela est que le lien au Créateur n'est pas une réalité située quelque part au loin, mais une part de nous-mêmes, littéralement. C'est ce que reflète aussi la formule que nous disons chaque jour dans la Chirat Hayam : « זה קלי ואנוהו אלוקי אבי וארוממנהו » (« Voici mon D.ieu et je Lui ferai une demeure, le D.ieu de mon père et je L'exalterai ») :
« זה קלי ואנוהו » : lorsqu'un Juif se lie au Créateur au point de dire « זה קלי », celui-ci est mon D.ieu, Il est à moi, alors vient « ואנוהו », un mot composé de deux : « אני והוא », moi et Lui. Il se ressent un avec Lui.
« אלוקי אבי וארוממנהו » : en revanche, lorsqu'il ne ressent pas que cela lui appartient, mais seulement « le D.ieu de mon père », une tradition reçue de son père et de son grand-père sans qu'il y soit lui-même relié, alors « וארוממנהו » : le Créateur aussi reste pour lui élevé et distant, et il ne se sent pas lié à Lui.
La 'Hassidout est venue relier l'homme au Créateur de façon intérieure. Et lorsque cela lui est difficile à cause de l'épaisseur du cœur (timtoum halev), la voie est précisément ce travail de bittush dont nous avons parlé.
Pourquoi le bittush agit-il à coup sûr :
Pourquoi l'homme parviendra-t-il avec une certitude totale à percer et à broyer l'animal qui est en lui, simplement en faisant luire en lui l'âme divine ? L'Alter Rebbe répond : « והטעם - לפי שבאמת אין שום ממשות כלל בסטרא אחרא » (« et la raison en est qu'en vérité il n'y a absolument aucune substance réelle dans la sitra a'hra »). Nous parlons apparemment de deux forces de poids égal : yetzer tov et yetzer hara, nefesh haélokit et nefesh habahamit, comme le dit le verset « vois, j'ai placé devant toi aujourd'hui la vie et le bien » et son contraire. Mais la vérité est qu'il n'y a ici nullement deux forces équivalentes. La divinité est la seule réalité véritable : le Saint béni soit-Il crée le monde à chaque instant à partir du néant, et il est impossible qu'une chose vienne L'entraver.
Simplement, le Saint béni soit-Il a instauré dans le monde une réalité telle que ces forces d'impureté reçoivent la capacité de se dresser et de paraître d'une immense puissance. Mais cette puissance n'est pas véritable : à l'instant où l'homme éveille en lui la vérité divine, elle disparaît.
C'est pourquoi « נמשלה לחושך שאין בו שום ממשות כלל, וממילא נדחה מפני האור » (« elle est comparée à l'obscurité, qui n'a aucune substance et se trouve donc repoussée d'elle-même devant la lumière »). On ne chasse pas l'obscurité à coups de bâton, mais avec de la lumière : l'obscurité n'a aucune consistance, et dès qu'on éclaire, elle s'efface d'elle-même.
[Nous n'entrerons pas ici dans une question longuement développée dans divers midrachim et dans de nombreux discours de 'Hassidout : comment comprendre la notion d'obscurité. Car nous disons « Il forme la lumière et crée l'obscurité », formule dont il ressort que l'obscurité est une création dotée d'une réalité propre ; et si elle a une réalité propre, elle ne devrait pas s'annuler devant la lumière, puisque de même que la lumière est une réalité, l'obscurité en est une aussi. Or ici, le langage employé est qu'à l'instant où la lumière vient, l'obscurité disparaît et s'annule, ce qui indique que l'obscurité n'est que l'absence de lumière. Et même si l'on adopte l'avis selon lequel l'obscurité est une réalité et non une simple absence de lumière, il est clair qu'un état d'absence de lumière s'appelle lui aussi obscurité, et c'est de cette obscurité-là qu'il est question ici.]
La nefesh habahamit n'est donc qu'un problème d'absence de lumière, non une réalité véritable, car il n'existe pas de réalité véritable d'une chose qui ferait obstacle à la divinité.
« וככה הסטרא אחרא » (« ainsi en est-il de la sitra a'hra ») :
« אף שיש בה חיות הרבה להחיות כל בעלי חיים הטמאים ונפשות אומות עכו"ם, וגם נפש הבהמית שבישראל, כנזכר לעיל » (« bien qu'elle contienne une vitalité abondante pour faire vivre tous les animaux impurs et les âmes des nations idolâtres, ainsi que la nefesh habahamit du Juif, comme mentionné plus haut »). La sitra a'hra dispose d'une énergie colossale : les animaux impurs se comptent par millions, les âmes des nations du monde par milliards. Et il n'est même pas besoin d'aller si loin : en chaque Juif se trouve une nefesh habahamit, comme cela a déjà été expliqué au début du Tanya, et elle reçoit sa vitalité des forces de la sitra a'hra. Comment dire, dès lors, que toute cette réalité gigantesque n'est rien du tout ?
À cela l'Alter Rebbe répond : « מכל מקום הרי כל חיותה אינה מצד עצמה חס ושלום, אלא מצד הקדושה » (« malgré tout, toute sa vitalité ne vient pas d'elle-même, à D.ieu ne plaise, mais du côté de la sainteté »). La sitra a'hra n'a aucune source autonome. La sainteté est l'unique source : le Saint béni soit-Il est Un et Son Nom est Un, et c'est Lui qui fait vivre toute la création, comme le dit le verset « car tout vient de Toi, et c'est de Ta main que nous T'avons donné ». Tout provient de Lui, et il n'existe aucune réalité qui ne provienne de Lui.
Simplement, le Saint béni soit-Il, dans le cadre de l'ordre et du plan qu'Il a fixés pour la création (comme cela a été longuement expliqué dans les chapitres précédents, au chapitre 3 et au chapitre 22), a donné aux forces du mal et de l'impureté la possibilité de se mettre en avant. À leur source, tout est lumière, et elles n'ont aucune existence réelle en tant qu'obstacle. Tout cet obstacle n'est là que pour que l'homme redouble de vigilance et fasse jaillir de lui-même une puissance plus grande : comme on dresse un barrage sur le cours d'une rivière, non pour arrêter le courant, mais pour qu'il devienne plus fort et que l'on tire de cette énergie un profit plus grand.
Et puisque la réalité véritable de la klipa et de la sitra a'hra est sainteté, et qu'elle n'est devenue facteur d'obstacle qu'en descendant par la hichtalchelout (la chaîne des descentes graduelles des mondes), « ולכן היא בטלה לגמרי מפני הקדושה, כביטול החושך מפני האור הגשמי » (« c'est pourquoi elle s'annule totalement devant la sainteté, comme l'obscurité s'annule devant la lumière matérielle »). Et il ne s'agit pas d'un monde lointain : l'animal qui est en nous, les épreuves auxquelles nous faisons face, les tentations avec lesquelles nous nous débattons, l'épaisseur du cœur qui nous entrave, tout cela paraît dur et impossible à franchir, et tout cela n'est rien. Il suffit que l'homme éveille véritablement en lui son âme divine, et il verra tous les obstacles s'évanouir.
La permission donnée à la sitra a'hra et son but :
« רק שלגבי קדושת נפש האלוקית שבאדם נתן לה הקב"ה רשות ויכולת להגביה עצמה כנגדה » (« sauf qu'à l'égard de la sainteté de l'âme divine de l'homme, le Saint béni soit-Il lui a donné permission et pouvoir de s'élever contre elle »). Le Saint béni soit-Il a donné aux forces du mal la faculté de se dresser, mais ce n'est pas une élévation qui leur appartient, ni une puissance que le mal posséderait par lui-même : c'est l'expression de la volonté du Créateur. Et cela n'a qu'un seul but : « כדי שהאדם יתעורר להתגבר עליה » (« afin que l'homme s'éveille à la surmonter »). Tout ce qui a été donné à l'homme sous forme de yetzer hara n'est là que pour faire jaillir de lui des forces de l'âme plus profondes. Et dès que l'homme est parvenu à faire jaillir ces forces, l'obstacle a rempli sa fonction, et à cet instant même il s'annule.
Comment reconnaître le yetzer hara ?
Parfois le yetzer hara se présente déguisé en bonne chose, et cela a déjà été écrit. Mais l'identification est très simple : si quelque chose fait obstacle à l'accomplissement concret d'une mitsva exigée de l'homme, alors tout argument et toute excuse qui semblent aller dans le bon sens sont introduits par le yetzer hara. Son but est d'empêcher l'homme d'accomplir dans les faits ce qui est attendu de lui, et pour cela il n'hésite pas à avancer toutes sortes de raisons : « dors encore un peu, tu auras plus de force », et autres du même genre. Tout ce qui constitue un facteur d'obstacle, c'est le yetzer hara. Et lorsque l'homme éveillera son âme divine, il verra que tout s'évanouit, car tout cela n'était venu que pour tirer de lui des forces d'âme plus profondes et plus puissantes.
Et comment abaisse-t-on ces forces ? « להשפילה על ידי שפלות ונמיכת רוחו, ונבזה בעיניו נמאס » (« l'abaisser par l'humilité et l'abaissement de son esprit, et « méprisable à ses yeux, rejeté » »). C'est tout le long développement que nous avons étudié jusqu'ici dans ce chapitre. L'homme doit introduire en lui-même le bittush à ses différents niveaux, et lorsqu'il l'éveillera, il parviendra à annuler l'obstacle.
« ובאתערותא דלתתא אתערותא דלעילא » (« et par un éveil d'en bas vient un éveil d'en haut »). Qui a amené à l'homme le yetzer hara et l'obstacle ? Le Saint béni soit-Il. Leur disparition dépend donc de Lui : si l'homme suscite un éveil d'en bas (itarouta diletata), on l'aidera d'en haut et l'on écartera tous les facteurs d'obstacle. C'est là « לקיים מה שכתוב 'משם אורידך נאום ה'' » (« pour accomplir ce qui est écrit : « de là Je te ferai descendre, dit l'Éternel » »). Le verset complet (qui figure chez Jérémie ainsi que chez Ovadia, et qui a déjà été cité plusieurs fois dans le Tanya) est : « si tu t'élèves comme l'aigle... de là Je te ferai descendre, dit l'Éternel ». Si les forces du mal se dressent comme si elles détenaient un pouvoir quelconque, « de là Je te ferai descendre, dit l'Éternel », « דהיינו שמסירה מממשלתה ויכולתה, ומסלק ממנה הכוח והרשות שניתן לה להגביה עצמה נגד אור קדושת נפש האלוקית » (« c'est-à-dire qu'Il la dépouille de sa domination et de son pouvoir, et lui retire la force et la permission qui lui avaient été données de s'élever contre la lumière de la sainteté de l'âme divine »). Tout le pouvoir du yetzer hara d'entraver et de provoquer l'épaisseur du cœur lui a été donné par le Saint béni soit-Il ; et dès qu'il a achevé sa mission, ce pouvoir lui est retiré, « וממילא בטלה ונדחית כביטול החושך מפני אור הגשמי » (« et dès lors elle est annulée et repoussée, comme l'obscurité s'annule devant la lumière matérielle »).
À ce point, l'idée que l'Alter Rebbe voulait exposer dans ce chapitre semble achevée : l'homme souffre de l'épaisseur du cœur, et son remède est le travail de bittush dans ses différentes étapes ; et la raison pour laquelle le bittush agit, c'est que l'homme affronte une chose qui n'est rien du tout, dont toute l'existence n'a d'autre but que de provoquer son éveil. Et dès lors qu'il s'est éveillé et a opéré le bittush, il n'y a aucun doute qu'il réussira.
Maintenant, l'Alter Rebbe conclut le chapitre et apporte d'abord une preuve tirée d'un récit de la Torah. Et ce n'est pas seulement une preuve, c'est une illustration plus forte encore : dans n'importe quelle situation, et pour n'importe quel homme, le bittush est efficace.
Car on aurait pu penser que le bittush dont nous avons parlé n'est utile qu'à celui qui éprouve encore un minimum de souci de son état. En effet, l'une des étapes du bittush consiste à se dire : « Pourquoi m'empêches-tu de me relier au Créateur ? À quel point es-tu mauvais, méchant et abject ! » De telles paroles peuvent agir chez quelqu'un qui se sent intérieurement concerné par sa situation, chez l'homme qui se dit : « Assez, cela suffit, je ne veux pas rester aussi loin de la vérité. » Mais qu'en est-il de celui qui ne se sent pas concerné du tout, qui est si éloigné que plus rien ne l'intéresse ?
En résumé : dans cette partie, nous avons étudié la raison pour laquelle le bittush agit à coup sûr : « אין שום ממשות כלל בסטרא אחרא » (« il n'y a absolument aucune substance réelle dans la sitra a'hra »), et c'est pourquoi elle est comparée à l'obscurité, qui est repoussée d'elle-même devant la lumière. Bien que la sitra a'hra contienne une vitalité abondante, qui fait vivre les animaux impurs, les âmes des nations du monde et la nefesh habahamit du Juif, cette vitalité ne vient pas d'elle-même mais de la sainteté, et c'est pourquoi elle s'annule totalement devant elle. Le Saint béni soit-Il lui a donné permission et pouvoir de s'élever uniquement afin que l'homme s'éveille à la surmonter et à l'abaisser par l'humilité et l'abaissement de l'esprit ; et par un éveil d'en bas vient un éveil d'en haut : « de là Je te ferai descendre, dit l'Éternel », Il lui retire la force et la permission, et dès lors elle est annulée et repoussée comme l'obscurité devant la lumière.
Dans la partie suivante, nous étudierons la preuve que l'Alter Rebbe apporte d'un récit de la Torah, et la question de savoir comment le travail de bittush peut agir même chez un homme qui ne se sent absolument pas concerné.