Nous voici arrivés au chapitre 24 du Likouteï Amarim. Ce chapitre s'inscrit dans la continuité directe des précédents, depuis le chapitre 20, dont l'objectif est d'expliquer au Juif en quoi « la chose est très proche de toi » pour accomplir toutes les paroles de la Torah. Pour bien entrer dans ce fil, reprenons brièvement les points essentiels déjà expliqués :
Chapitre 19 : il est clair que tout Juif veut être lié au Créateur, et que lorsqu'il est mis à l'épreuve sur la foi elle-même, même le plus léger des légers donne sa vie pour la sanctification du Nom. Tout le problème commence quand l'homme se met à faire des distinctions entre les transgressions : celle-ci est très grave, il en est incapable et serait même prêt à mourir plutôt que de la commettre, tandis que celle-là lui paraît légère et sans conséquence. Cette distinction, comme nous le verrons encore aujourd'hui, n'est rien d'autre qu'une confusion que le yétser hara installe dans l'esprit de l'homme.
Chapitres 20 et 21 : une explication développée de la notion d'unité divine (a'hdout Hachem), à savoir que la seule et unique réalité dans toute la création est le Créateur, tandis que le monde entier n'est que néant, « tout devant Lui est comme rien », et n'existe absolument pas (comme cela est longuement expliqué par les paraboles tirées du monde de la parole).
Chapitre 22 : si toute la création n'est que néant, comment y a-t-il dans le monde de la sitra a'hra, de la kelipa, du mal qui s'oppose à la volonté divine ? L'explication : le Créateur a contracté Ses forces (tsimtsoum), et il est des choses dans lesquelles Il Se révèle « face découverte », et d'autres où Il Se cache, « face voilée » ; et ce qui est créé par la face voilée est créé de telle sorte qu'il se ressent lui-même comme éloigné. C'est pourquoi ces forces sont appelées « dieux étrangers » : elles reçoivent leur vitalité de l'aspect « a'horayim », l'arrière, et non de l'aspect « panim », la face intérieure. Il y a des choses qui sont le but même pour lequel tout a été créé, et d'autres qui n'existent que pour la complétude du système : le Créateur veut qu'elles soient, mais elles ne sont pas le but.
Chapitre 23 : comment naît la proximité avec l'intériorité de la Divinité lorsqu'on accomplit la volonté du Créateur. Dans cet accomplissement, il y a deux niveaux : la Torah et les mitsvot. À propos des mitsvot, il est dit « les membres du Roi » (ivarim demalka), et à propos de la Torah « la Torah et le Saint béni soit-Il sont entièrement un ». Tout le chapitre a expliqué en détail la différence entre l'union qui se crée dans l'âme de celui qui accomplit une mitsva, et l'union bien plus élevée qui se crée dans son âme lorsqu'il étudie la Torah de Hachem.
Au chapitre 24, nous allons étudier l'envers du décor : que se passe-t-il lorsqu'un homme transgresse la volonté du Créateur ? Le chapitre 23 parlait de celui qui s'unit à la volonté divine par les mitsvot et par l'étude, et du degré d'union dont il s'agit. Le chapitre 24 explique ce qui se produit lorsqu'un homme, à Dieu ne plaise, transgresse cette volonté. Et lorsqu'il prendra conscience de ce qui s'y produit réellement, il aura la force de tenir tête à toutes ces tentations.
Lisons le texte du chapitre : « וזה לעומת זה » (« et ceci en face de cela »). Le Créateur a fait le monde de telle manière qu'il s'y trouve des forces d'un poids égal, ou du moins qui paraissent d'un poids égal : tout ce qui existe du côté de la sainteté a son vis-à-vis du côté de la kelipa et de la sitra a'hra.
« הן שס"ה מצות לא תעשה דאורייתא וכל איסורי דרבנן » (« à savoir les 365 commandements négatifs de la Torah et toutes les interdictions rabbiniques ») : trois cent soixante-cinq interdits écrits dans la Torah, c'est-à-dire trois cent soixante-cinq situations dans lesquelles le Créateur déclare que ces choses sont interdites ; et s'y ajoute un ensemble encore plus vaste, des centaines d'interdits rabbiniques que les Sages ont institués comme barrières autour des commandements de la Torah. La liste est très longue, et le point commun de toutes ces choses est : « מאחר שהם נגד רצונו וחכמתו יתברך והפכם ממש » (« puisqu'elles sont contraires à Sa volonté et à Sa sagesse, béni soit-Il, et en sont l'exact opposé »). Toutes sont le contraire de la volonté divine. La volonté de Hachem est que le Chabbat soit gardé ; dès lors, la notion même de profanation du Chabbat est le contraire de Sa volonté (et il ne s'agit pas encore ici de l'homme qui profane, mais de la chose elle-même). Le Créateur écrit dans la Torah qu'il faut manger une nourriture cachère ; dès lors, l'existence du porc et l'existence d'un aliment interdit sont une réalité dont toute l'essence est contraire à la volonté divine, son exact opposé.
C'est pourquoi ces choses qui incarnent l'opposition « הם נפרדים מיחודו ואחדותו יתברך בתכלית הפירוד ממש » (« sont séparées de Son unité, béni soit-Il, dans la séparation la plus extrême »). Car que dit l'unité divine ? Qu'il n'existe d'autre réalité que celle du Créateur et de Sa volonté, et qu'en dehors de cela rien n'existe ni n'est concevable. Or voici devant nous une situation dont tout le contenu est l'opposition : il y a le Créateur, et voilà quelque chose qui va contre Sa volonté, qui dérange et contredit l'unité divine.
« כמו הסטרא אחרא והקליפה הנקראת עבודה זרה ואלקים אחרים » (« comme la sitra a'hra et la kelipa, appelées idolâtrie et dieux étrangers »). Le Créateur a formé et créé une force appelée sitra a'hra et kelipa : des forces spirituelles, des anges mauvais, dont toute la fonction est de dissimuler et de faire obstacle à la volonté divine, et c'est Lui qui a voulu qu'elles existent. Elles font obstacle à l'unité divine, car l'unité divine affirme que rien n'existe en dehors de la volonté de Hachem, tandis que la kelipa et la sitra a'hra crient pour ainsi dire : il existe aussi une réalité contraire à la volonté divine.
Et pourquoi sont-elles appelées « dieux étrangers » ? « מחמת הסתר פנים של רצון העליון כנ"ל » (« à cause du voilement de la face de la volonté suprême, comme expliqué plus haut »), comme il a été expliqué au chapitre 22 : elles reçoivent leur vitalité du côté a'horayim et non de la volonté intérieure. Il y a de l'idolâtrie dans le monde, il y a un yétser hara, il y a kelipa et sitra a'hra : c'est le Créateur qui les a créées et c'est Lui qui les fait vivre. Mais on ne peut pas dire que telle soit Sa volonté intérieure, ce qu'Il veut véritablement. Il préférerait qu'elles n'existent pas, seulement la complétude du système exige qu'elles existent aussi ; or, par leur essence même, elles sont contraires à Sa volonté, et c'est pourquoi elles reçoivent leur vitalité par la voie des a'horayim, et sont de ce fait appelées « dieux étrangers ».
Jusqu'ici, il n'a pas encore été question de l'homme qui transgresse la volonté du Créateur, mais de la situation telle qu'elle existe en soi : il existe trois cent soixante-cinq situations qui sont des interdits de la Torah, il existe des centaines d'autres situations qui sont des interdits rabbiniques, et il existe dans le monde sitra a'hra et kelipa ; et leur point commun à toutes est qu'elles s'opposent à l'unité divine. Voyons maintenant ce qui se produit chez l'homme qui accomplit l'une de ces choses.
Au chapitre précédent, du côté positif, nous avons appris ce qui arrive au Juif qui accomplit une mitsva : son corps et ses facultés sont dans le bittoul, l'annulation totale devant le Créateur, et cela à différents degrés, jusqu'au degré de « merkava », de char divin, puisque ses vêtements, pensée, parole et action, s'annulent devant la volonté du Créateur au moment de l'accomplissement de la mitsva. Et voici maintenant l'inverse : un Juif qui a pris ses facultés, ses talents et son temps, et en a fait l'un de ces interdits contraires à la volonté du Créateur ; que se passe-t-il alors ?
« וכן ג' לבושי הנפש שמקליפת נוגה שבישראל » (« de même, les trois vêtements de l'âme issue de kelipat noga qui est en Israël »). L'âme de chaque Juif provient de kelipat noga, comme l'Alter Rebbe l'a écrit au chapitre 1, et non comme l'âme du non-Juif qui provient des trois kelipot entièrement impures. Et cette âme a des vêtements : « שהם מחשבה, דבור ומעשה » (« qui sont la pensée, la parole et l'action »). Lorsque le Juif prend l'un de ces trois vêtements, et qu'ils sont « המלובשים בשס"ה לא תעשה דאורייתא ודרבנן » (« revêtus dans les 365 interdits de la Torah et dans ceux des Sages »), c'est-à-dire qu'il a revêtu ses facultés dans des choses contraires à la volonté divine : la faculté de pensée pour penser des choses interdites, ou la faculté de parole, ou celle de l'action.
Et il ne s'agit pas seulement des vêtements, mais : « וכן מהות הנפש עצמה המלובשת בלבושיה » (« et de même l'essence de l'âme elle-même, revêtue dans ses vêtements »). Car lorsqu'un homme fait quelque chose en pensée, en parole ou en action, il ne s'agit pas d'une parole ou d'une pensée qui tiendrait toute seule : il y a une âme posée à l'intérieur. C'est lui qui pense à cela, c'est lui qui le fait, c'est lui qui s'y investit. Son âme est donc posée dans les fautes qu'il commet, et c'est pourquoi « כולם מיוחדים ממש בסטרא אחרא וקליפה זו הנקראת עבודה זרה » (« tous sont véritablement unis à la sitra a'hra et à cette kelipa appelée idolâtrie »). À l'instant même où un homme transgresse la volonté du Créateur, son âme ne fait plus qu'un avec la kelipa et avec l'idolâtrie ; elle s'unit à cette kelipa qui crie contre l'unité divine, et c'est comme s'il se joignait à ce cri : moi aussi, maintenant, je suis contre l'unité divine, moi aussi j'en fais partie, car il est devenu un instrument entre les mains de la kelipa.
Et l'Alter Rebbe ajoute qu'en vérité il devient pire encore que la kelipa elle-même : « ולא עוד אלא שבטלים וטפלים אליה וגרועים ופחותים ממנה מאוד » (« et bien plus, ils lui sont annulés et subordonnés, et ils sont bien plus mauvais et plus bas qu'elle »). Le Juif qui transgresse devient dans le bittoul à l'égard de la kelipa ; et s'il est annulé devant elle, cela signifie que la kelipa est l'essentiel et qu'il n'en est que l'accessoire, et il est bien plus mauvais et plus bas qu'elle. Toutes les forces du mal et de l'impureté que le Créateur a mises dans le monde ne sont pas aussi mauvaises qu'un Juif qui transgresse la volonté divine.
On le comprendra par une parabole. Un roi convoque un homme et lui dit : je veux éprouver la fidélité des habitants de mon royaume ; je te demande donc d'organiser une révolte contre moi, et je te donne de l'argent, des forces, des conseillers, tout ce dont tu auras besoin, et nous verrons bien la fidélité du peuple. Extérieurement, cet homme organise une révolte contre le roi, mais en réalité il accomplit la volonté du roi (et malheur à lui d'avoir été choisi pour accomplir la volonté du roi de cette façon). Et chacun des habitants du pays qui se laissera entraîner derrière lui et se dressera contre le roi, celui-là est bien pire, car lui va véritablement contre le roi, tandis que l'organisateur de la révolte, lui, est l'envoyé du roi.
Il en va de même ici. Il existe dans le monde des forces de mal, des forces d'idolâtrie et des forces d'impureté que le Créateur a créées. Le Créateur a créé le yétser hara, l'ange de la mort et le satan, et Il l'envoie pour troubler le Juif et l'inciter à transgresser Sa volonté. Par son essence et par sa fonction, le satan s'oppose à l'unité du Créateur, puisqu'il crie pour ainsi dire : n'écoute pas la voix du Créateur, exactement comme cet organisateur de révolte qui clame contre l'unité du roi alors qu'en fait il accomplit sa volonté. Mais ce Juif qui a trébuché, lui, est bien pire que toutes les forces de kelipa qui existent dans le monde.
Et pourquoi ? L'Alter Rebbe donne deux raisons :
« כי היא אינה מלובשת בגוף חומרי » (« car elle n'est pas revêtue d'un corps matériel ») : les forces spirituelles mauvaises que le Créateur a créées, Il ne les a pas revêtues d'un corps matériel. Une force spirituelle existe et agit, et dès lors qu'elle n'est pas revêtue d'un corps matériel, elle n'est pas aussi basse et aussi grossière que ce Juif qui, lui, se trouve dans un corps matériel.
« ויודעת את ריבונה ואינה מורדת בו לפעול פעולתה במשלחת מלאכי רעים שלה שלא בשליחותו של מקום ברוך הוא חס ושלום » (« et elle connaît son Maître et ne se rebelle pas contre Lui en accomplissant son action par l'envoi de ses anges mauvais sans y être mandatée par l'Omniprésent, béni soit-Il, à Dieu ne plaise ») : la kelipa connaît et reconnaît son Maître, le Créateur, et elle est incapable de se rebeller contre Lui et d'envoyer ses anges mauvais autrement que comme envoyée de l'Omniprésent.
En résumé : dans cette partie, nous avons étudié l'ouverture du chapitre 24, après avoir passé en revue le fil des chapitres 20 à 23. « Et ceci en face de cela » : de même qu'il y a de la sainteté, il y a en face d'elle kelipa et sitra a'hra. Les 365 commandements négatifs et toutes les interdictions rabbiniques, dont toute l'essence est contraire à Sa volonté et à Sa sagesse, sont de ce fait séparés de Son unité de la manière la plus extrême, à l'image des forces de kelipa appelées « idolâtrie » et « dieux étrangers » à cause du hester panim, du voilement de la face, et parce qu'elles reçoivent leur vitalité de l'aspect a'horayim. Et lorsqu'un homme transgresse la volonté du Créateur, les trois vêtements de son âme, ainsi que l'essence de son âme qui y est revêtue, s'unissent véritablement à cette kelipa ; bien plus, ils lui sont annulés et subordonnés, et sont pires qu'elle : car elle, elle n'est pas revêtue d'un corps matériel, elle connaît son Maître et ne se rebelle pas contre Lui, mais agit en tant que Son envoyée.
Dans la partie suivante, nous poursuivrons l'explication du texte du chapitre.