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Chapitre 17 - Le racha et la nécessité de briser la barrière

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Dans la partie précédente, nous avons relevé les difficultés que soulèvent les paroles de l'Alter Rebbe. Premièrement, la chose paraît ardue. Deuxièmement, elle semble ne plus nous concerner dans nos générations. Troisièmement, celui qui n'est pas un tsaddik n'y aurait aucune part. Voyons maintenant comment l'Alter Rebbe résout ces questions, en commençant par une lecture attentive du verset lui-même.

Les trois levouchim (les "vêtements" de l'âme), la pensée, la parole et l'action, sont hiérarchisés l'un au-dessus de l'autre. On s'attendrait donc à ce que le verset suive un ordre clair: soit de haut en bas ("dans ton coeur", "dans ta bouche", "pour l'accomplir"), soit de bas en haut ("pour l'accomplir", "dans ta bouche", "dans ton coeur"). Or le verset commence précisément par "dans ta bouche", qui se trouve au milieu, continue par "et dans ton coeur" et termine par "pour l'accomplir". Que signifie cet ordre étonnant?

L'Alter Rebbe explique que le verset n'énumère pas ici trois éléments, mais deux: le mot "et dans ton coeur" n'est pas une unité autonome, il se rattache à "pour l'accomplir". Autrement dit, le sentiment qui est proche de l'homme n'est pas un sentiment actif existant pour lui-même, mais un sentiment qui le pousse vers l'action, comme cela a été expliqué au chapitre précédent.

Il existe deux niveaux dans l'amour:

  • L'amour comme réalité en soi: un amour de Hachem révélé dans le coeur, celui que nous ordonne la mitsva de "Veahavta". Comme nous l'avons appris au chapitre 14, celui qui atteint ce niveau a déjà reçu sa récompense en ce monde: les tsaddikim méritent de voir leur monde de leur vivant, et cela s'exprime par l'amour qui brûle dans leur coeur. Un tel amour relève du don, de la matana.

  • L'amour dans le cerveau: une inclination intellectuelle, la conclusion qu'il est juste et approprié de s'attacher à Hachem et d'accomplir la Torah et les mitsvot. Ce n'est pas de l'intellect pur, puisqu'il y a là une inclination, donc déjà une certaine dimension affective, mais il s'agit d'un sentiment qui demeure au niveau de l'intellect. Ce niveau-là, tout homme peut l'atteindre.

La finalité du Juif en ce monde est l'action concrète, selon l'expression du verset "aujourd'hui pour les accomplir", que nos Sages précisent ainsi: aujourd'hui pour les accomplir, et demain pour en recevoir la récompense. Ce que l'on exige de l'homme, c'est l'acte, et non le sentiment. Pourtant, sans sentiment, le service divin est sec. C'est pourquoi on lui demande au moins le sentiment qui est à sa portée: celui qui pousse à l'action.

Et quel est ce sentiment? C'est tout le propos du chapitre 16: l'homme médite et parvient à la conclusion intellectuelle qu'il est digne, juste, vrai et avantageux à tous égards de se conduire ainsi. Ce niveau, chacun est capable de l'atteindre, et c'est là le sens du verset "car la chose est très proche de toi, dans ta bouche et dans ton coeur pour l'accomplir".

Pourquoi, alors, le verset commence-t-il par "dans ta bouche"? L'Alter Rebbe ne le dit pas explicitement, mais cela ressort de l'ordre du verset: l'homme doit d'abord étudier avec sa bouche; de cette étude il tirera une matière sur laquelle méditer; et de cette méditation il parviendra à "et dans ton coeur pour l'accomplir".

Dans les termes de l'Alter Rebbe:

"אלא דלעשותו רצונו לומר שהאהבה מביאה לידי עשיית המצוות בלבד", "mais 'pour l'accomplir' signifie que l'amour conduit uniquement à l'accomplissement des mitsvot": il ne s'agit pas d'un amour qui serait une réalité séparée, mais d'un amour qui pousse à l'action, "שהיא רעותא דלבא שבתעלומות לב", "qui est le désir du coeur dans les profondeurs cachées du coeur", un éveil du coeur qui reste enfoui, "גם כי אינה בהתגלות לבו כרשפי אש", "même si elle ne se révèle pas dans son coeur comme des flammes de feu", c'est-à-dire même si l'homme ne parvient pas à un sentiment révélé et actif. Le sentiment révélé, ce sont les tsaddikim qui y accèdent, car leur coeur est en leur pouvoir. Un homme ordinaire n'en est pas capable, mais l'amour caché dans les profondeurs du coeur, cela, il en est tout à fait capable.

"ודבר זה קרוב מאוד ונקל לכל אדם אשר יש לו מוח בקדקדו, כי מוחו ברשותו ויכול להתבונן בו ככל אשר יחפוץ", "et cette chose est très proche et aisée pour tout homme qui a un cerveau dans sa tête, car son cerveau est en son pouvoir et il peut méditer avec lui autant qu'il le désire": le cerveau est à la disposition de l'homme, il lui appartient de s'asseoir, de méditer et de s'en servir comme il le veut. "וכשיתבונן בו בגדולת אין סוף ברוך הוא, ממילא יוליד במוחו על כל פנים האהבה לה' לדבקה בו בקיום מצותיו ותורתו", "et lorsqu'il méditera sur la grandeur du Ein Sof béni soit-Il, il engendrera à tout le moins dans son cerveau l'amour de Hachem, pour s'attacher à Lui par l'accomplissement de Ses mitsvot et de Sa Torah": dans son coeur il n'aura pas de sentiment, mais dans son cerveau naîtra un amour, c'est-à-dire cette inclination intellectuelle selon laquelle il est juste et digne de se rapprocher de la Divinité, et elle l'encouragera et le renforcera dans l'accomplissement concret de la Torah et des mitsvot.

Et si quelqu'un objecte: il ressort donc que je n'aurai jamais de sentiment de toute ma vie, et quelle valeur ont la Torah et les mitsvot sans sentiment? L'Alter Rebbe conclut sur ce point: "וזה כל האדם", "et c'est là tout l'homme". La finalité de l'homme n'est pas le sentiment mais l'acte, "כי היום לעשותם כתיב שהיום הוא עולם המעשה המעשה דוקא ולמחר כו' כמו שנתבאר במקום אחר", "car il est écrit 'aujourd'hui pour les accomplir', aujourd'hui étant le monde de l'action, l'action précisément, et demain etc., comme cela est expliqué ailleurs". Quant à la réception de la récompense, qui est l'amour révélé, elle appartient au "demain".

[Une question a été posée: n'exige-t-on pas de l'homme un service de Hachem "dans la joie et le coeur content, en raison de l'abondance de tout"? En effet, la joie est requise, mais elle se situe au même niveau: une joie et un amour dans le cerveau, et non nécessairement une joie ressentie de façon manifeste. Car nul ne se réjouit de mettre les tefilin chaque matin comme il se réjouirait d'un cadeau d'un million de dollars. Et même si les premières fois il y a une émotion, celle-ci s'amenuise au fil des jours, et il est impossible de vivre la centième fois comme la première.

Il en va de même pour l'objection selon laquelle la chose serait "contraire à l'expérience": en effet, parvenir à un sentiment révélé n'est pas proche de l'homme, et même s'il y parvient de temps à autre au prix d'efforts considérables, on ne peut appeler cela "proche de toi". Mais parvenir au sentiment intellectuel, cela, c'est réellement proche, et c'est bien le niveau que vise le verset.]

Et pourquoi ce sentiment intellectuel conduira-t-il effectivement à l'acte? "והמוח שליט בטבעו ותולדתו על חלל השמאלי שבלב ועל פיו ועל כל האברים שהם כלי המעשה", "et le cerveau domine par sa nature et sa constitution sur la cavité gauche du coeur, sur la bouche et sur tous les membres qui sont les instruments de l'action": le cerveau règne naturellement sur le coeur, sur la bouche et sur tous les membres du corps qui sont les instruments de l'action, et lorsqu'il les domine, l'homme se met à agir concrètement.

Il semblerait donc bien établi que le cerveau est au pouvoir de l'homme, et que lorsqu'il médite il parvient à une conclusion puis l'applique. Et pourtant, nous voyons dans la réalité des gens à qui l'on explique et que l'on tente de convaincre, sans que rien ne les touche le moins du monde: leur cerveau n'engendre même pas ce sentiment intellectuel. N'auraient-ils donc pas de cerveau?

Sur ce point, l'Alter Rebbe précise: "אם לא מי שהוא רשע באמת", "sauf celui qui est véritablement un racha". La définition du "racha véritable" fait l'objet de longs développements, et l'une des explications est celle que nous avons apprise au chapitre 11: il y a le racha qui faute et le regrette, et il y a le racha qui ne regrette jamais, et celui-là est un racha véritable. Cette capacité lui a été retirée, et même le sentiment intellectuel ne se forme plus chez lui, "כמאמר רז"ל שהרשעים הם ברשות לבם ואין לבם ברשותם כלל", "selon la parole de nos Sages: les rechaïm sont au pouvoir de leur coeur, et leur coeur n'est aucunement en leur pouvoir". Le racha est l'exact opposé du tsaddik: le tsaddik domine son coeur, tandis que le racha est dominé par son coeur, et lorsque le désir se dresse devant ses yeux, il n'est même pas capable d'ouvrir la bouche pour s'y opposer. "וזה עונש על גודל ועוצם עונם", "et cela est une punition pour l'énormité et la gravité de leurs fautes": cette opacité même est le châtiment de ses fautes, et il s'agit là d'une infime minorité, d'un cas rare.

Mais une difficulté se pose: la Torah s'adresse à l'ensemble d'Israël lorsqu'elle dit "car la chose est très proche de toi". L'Alter Rebbe répond: "ולא דברה תורה במתים אלו שבחייהם קרויים מתים", "et la Torah n'a pas parlé de ces morts qui, de leur vivant, sont appelés morts". La Torah parle de la majorité et ne parle pas de l'exception: ni de l'exception par le haut, les tsaddikim accomplis, chez qui même l'amour révélé dans le coeur est proche, et pas seulement "dans ton coeur pour l'accomplir"; ni de l'exception par le bas, ce racha véritable, qui n'est même pas appelé vivant.

Et le Tanya ne laisse personne hors du cadre. Déjà au chapitre 11, en parlant du racha qui ne regrette pas, l'Alter Rebbe avait souligné que l'étincelle divine n'est pas totalement arrachée de lui, mais qu'elle subsiste. C'est pourquoi il passe ici, par une transition abrupte, au second sens du mot "hadavar" (la chose) dans le verset: le travail de la techouva. Chez le racha aussi, la chose est très proche: non pas l'accomplissement de la Torah et des mitsvot, dont la possibilité de s'y éveiller lui est fermée, mais la techouva, qu'il lui est possible de faire.

"כי באמת אי אפשר לרשעים להתחיל לעבוד ה' בלי שיעשו תשובה על העבר תחלה, לשבר הקליפות שהם מסך מבדיל ומחיצה של ברזל המפסקת בינם לאביהם שבשמים", "car en vérité il est impossible aux rechaïm de commencer à servir Hachem sans faire d'abord techouva sur le passé, pour briser les kelipot qui sont un écran séparateur et une cloison de fer les coupant de leur Père qui est aux cieux": le racha doit d'abord briser la barrière qui l'empêche de se rapprocher, et cette rupture s'opère par la techouva.

Et comment? "על ידי שבירת לבו ומרירות נפשו על חטאיו", "par le brisement de son coeur et l'amertume de son âme à cause de ses fautes": il doit s'amertumer sur ses fautes et briser son coeur devant l'état dans lequel il se trouve, et ce brisement du coeur est précisément ce qui ouvre son coeur au Créateur, "כמו שכתוב בזהר על פסוק 'זבחי אלקים רוח נשברה לב נשבר וגו'', שעל ידי לב נשבר נשברה רוח הטומאה דסטרא אחרא", "comme il est écrit dans le Zohar sur le verset 'les sacrifices d'Elokim sont un esprit brisé, un coeur brisé etc.', que par un coeur brisé est brisé l'esprit d'impureté de la sitra ahra" (nous disons ce verset chaque soir dans le Kriat Chema au lit). Voici l'explication du Zohar: dans tous les sacrifices du livre de Vayikra, c'est le Nom Havaya qui est mentionné, "un parfum agréable à Hachem", et jamais le Nom Elokim. Quel est donc le sacrifice offert à Elokim? "Les sacrifices d'Elokim sont un esprit brisé": non pas un animal que l'on apporte, mais le brisement de l'esprit de la kelipa dans l'homme lui-même. ("ע"ש פרשת פנחס דף ר"מ ופרשת ויקרא דף ח ודף ה' עמוד א' ובפירוש הרמ"ז שם": l'Alter Rebbe indique entre parenthèses de nombreuses références dans le Zohar où est expliquée la différence entre un sacrifice au Nom Havaya et un sacrifice au Nom Elokim.)

"והיא בחינת תשובה תתאה, להעלות ה' תתאה ולהקימה מנפילתה שנפלה אל החיצונים, שהוא סוד גלות השכינה", "et c'est l'aspect de la techouva tataa, élever le hé inférieur et le relever de la chute par laquelle il est tombé auprès des forces extérieures, ce qui est le secret de l'exil de la Chekhina". Dans l'Igueret HaTechouva, il est expliqué longuement qu'il existe deux niveaux de techouva: la techouva tataa (inférieure) et la techouva ilaa (supérieure). Le Nom Havaya comporte deux lettres hé, le premier après le youd et le dernier à la fin, après le vav. Lorsque l'homme faute, il provoque pour ainsi dire la chute du hé, et lorsqu'il fait techouva, il le remet à sa place. Tel est le sens de "techouv hé" (le retour du hé): il y a le retour du hé supérieur à sa place, et il y a le retour du hé inférieur. Le brisement du coeur relève de la techouva tataa.

[Et certains méritent les deux ensemble, en un seul instant, comme Rabbi Elazar ben Dordaya, dont il est dit "il en est qui acquièrent leur monde en une seule heure": il a élevé le hé inférieur et aussi le hé supérieur, et il est parvenu à la techouva ilaa, au niveau le plus élevé de la techouva.]

L'exil de la Chekhina est provoqué par les actes de l'homme, "כמאמר רז"ל גלו לאדום שכינה עמהם", "selon la parole de nos Sages: ils ont été exilés à Edom, la Chekhina est avec eux". Et il ne s'agit pas seulement d'un exil physique, au pays d'Edom, "דהיינו כשאדם עושה מעשה אדום", "c'est-à-dire lorsque l'homme accomplit un acte d'Edom" et se conduit comme Essav: par une conduite indigne, il "מוריד וממשיך לשם בחינת וניצוץ אלקות המחיה נפשו את נפש רוח ונשמה, המלובשים בו בנפש הבהמית מהקליפה שבלבו שבחלל השמאלי המולכת בו בעודו רשע, ומושלת בעיר קטנה שלו", "fait descendre et attire là-bas l'aspect et l'étincelle de Divinité qui fait vivre son âme, à savoir le nefech, le roua'h et la nechama, revêtus en lui dans la nefech habahamit issue de la kelipa qui est dans son coeur, dans la cavité gauche, laquelle règne sur lui tant qu'il est racha et domine sa 'petite ville'". Car l'homme ne faute pas seul: non seulement le yetzer hara est présent au moment de la faute, mais l'âme divine est entraînée avec lui, et dès lors qu'il la souille, elle descend avec lui en exil, "ונפש רוח ונשמה כבושים בגולה אצלה", "et le nefech, le roua'h et la nechama sont assujettis en exil auprès d'elle": non seulement ils sont en exil, mais ils y sont assujettis, comme étouffés derrière un écran de fer, sans force pour s'élever. C'est pourquoi la techouva consiste à briser cet écran et à les faire sortir de leur état.

Et c'est ainsi que l'Alter Rebbe conclut le chapitre: "וכשנשבר ליבו בקרבו ונשברה רוח הטומאה והסטרא אחרא, והתפרדו כל פועלי אוון - היא קמה מנפילתה וגם ניצבה כמו שנתבאר במקום אחר", "et lorsque son coeur se brise en lui et que se brise l'esprit d'impureté et la sitra ahra, et que se dispersent tous les artisans de l'iniquité, alors elle se relève de sa chute et se tient même debout, comme cela est expliqué ailleurs".

On pourrait objecter: si le coeur des tsaddikim est en leur pouvoir, il s'ensuit que celui qui n'est pas tsaddik n'a pas son coeur en son pouvoir; et si les rechaïm sont au pouvoir de leur coeur, il s'ensuit que celui qui n'est pas racha n'est pas au pouvoir de son coeur. Quelle est donc la situation du beinoni, qui n'est ni tsaddik ni racha? Sa situation est la suivante: il n'a pas la force de dominer son coeur comme le tsaddik, mais il n'est pas non plus enfermé dans son coeur comme le racha. Sa maîtrise consiste en ceci, que son cerveau domine son coeur dans cette mesure: s'il médite comme il convient, la méditation le conduira à la conclusion qu'il est juste et digne d'agir.

En résumé: au chapitre 17, l'Alter Rebbe a expliqué le mot "et dans ton coeur", qui ne se tient pas pour lui-même mais se rattache à "pour l'accomplir". Ce qui est proche de tout homme, c'est d'éveiller à tout le moins le sentiment du cerveau, celui qui engendre la conclusion qu'il est juste et digne d'accomplir la Torah et les mitsvot dans l'acte. Et cela est proche de chacun, même de celui qui n'appartient pas au niveau des tsaddikim, car son cerveau est en son pouvoir et le cerveau domine par nature le coeur et les membres de l'action. Nous avons appris en outre que la Torah n'a pas parlé des rechaïm appelés morts: chez le racha véritable, la capacité de s'éveiller s'est refermée, en châtiment de ses fautes, mais chez lui aussi "la chose est très proche de toi" par la voie de la techouva, par le brisement du coeur et l'amertume de l'âme sur ses fautes, qui brise les kelipot et la cloison de fer, et relève le hé inférieur de sa chute.

Nous achevons ainsi la première voie du Tanya, celle qui mène le Juif à l'accomplissement concret de la Torah et des mitsvot. Au chapitre 18 commence la seconde voie, plus courte et plus aisée, par laquelle l'homme peut éveiller dans son coeur le "la chose est proche de toi". Et avec l'aide de Hachem, nous y aborderons aussi le sens du mot "très", dont nous n'avons pas encore parlé.