Avant d'aborder le chapitre 16, revenons sur l'essentiel de ce que nous avons appris au chapitre 15. Nous y avons étudié deux niveaux chez le Beinoni : le Beinoni appelé « lo avado », celui qui n'est pas qualifié de serviteur de D.ieu, et le Beinoni appelé « oved Elokim », celui qui sert D.ieu.
« Lo avado » ne signifie nullement qu'il n'accomplit pas la Torah et les mitsvot : celui qui transgresse ne serait-ce que la faute la plus légère est appelé racha, et le simple fait qu'il soit défini comme Beinoni nous enseigne donc qu'il accomplit toute la Torah et toutes les mitsvot, sans rien transgresser. Pourquoi, alors, est-il appelé « lo avado » ? Parce qu'il ne lutte pas. Ou bien il est né avec une nature d'étudiant assidu, et il reste donc assis à étudier toute la journée parce que tel est son tempérament, ou bien il s'y est habitué à force de répétitions, jusqu'à ce que « l'habitude devienne une seconde nature ». Et peu importe la raison qui l'y a mené : tant que la chose coule chez lui avec évidence, même s'il est bon qu'il agisse ainsi et qu'il ne commette aucune faute, à D.ieu ne plaise, ce n'est pas une avoda, un travail. Car la notion d'avoda implique effort et investissement, et le Saint béni soit-Il exige du Juif qu'il y ait chez lui un véritable travail.
Il faut souligner que cela s'évalue point par point, domaine par domaine : il se peut que dans un certain domaine les choses coulent naturellement chez lui et ne constituent donc pas une avoda, tandis que dans un autre domaine il doive fournir un effort et briser son habitude. Comme nous l'avons appris dans les leçons précédentes, c'est là le fameux « cent un » : le « cent » représente la nature et l'habitude, tandis que l'essentiel est la rupture de la routine et de l'habitude, le fait que dans chaque action l'homme introduise un changement par rapport à ce à quoi il s'est accoutumé.
Et comment y parvient-on ? Dans le chapitre précédent, l'Alter Rebbe explique que pour qu'un Juif soit capable de changer ses habitudes, il faut nécessairement qu'il éprouve un sentiment d'amour pour D.ieu. Si son service est « sec », dénué de tout sentiment, d'où viendrait l'impulsion d'investir et de faire au-delà de l'habituel ? Mais lorsqu'il y a en lui de la vitalité et un sentiment d'amour, il peut faire l'effort et modifier ses habitudes.
Dans la leçon précédente, nous avons distingué deux degrés dans ce travail : le degré supérieur, « avoda tama », un service parfait, où l'amour est ressenti de façon révélée dans le cœur de l'homme ; et le degré inférieur, où l'homme éveille l'amour caché qui est en lui, sans que cela se traduise par un amour révélé.
Chapitre 16 : l'amour comme moyen et non comme but
Dans la première partie du chapitre, l'Alter Rebbe vient souligner ceci : certes l'amour est une chose grande, et l'amour de D.ieu est une chose merveilleuse qui doit se trouver chez l'homme, mais il faut se rappeler que l'amour n'est qu'un moyen, et non le but. Le but, c'est la maîtrise de la nature, c'est-à-dire la rupture des habitudes, le « cent un » ; l'amour de D.ieu, lui, est le chemin pour atteindre ce but.
Et pourquoi l'amour lui-même ne peut-il pas être l'essentiel ? Car si le Saint béni soit-Il avait voulu que le Juif ait seulement un sentiment d'amour, mieux valait nous laisser à l'état d'anges, chez qui l'amour est présent en permanence. Seulement voilà : les anges n'accomplissent pas de mitsvot et ne changent ni nature ni habitude. Ils ont été créés dans un état donné, et c'est pourquoi ils sont appelés « omdim », ceux qui se tiennent immobiles, même s'ils connaissent des élévations. Le Juif dans ce monde est appelé « mehalekh », celui qui marche, parce qu'il est dynamique et qu'il lui est demandé de changer sa nature, de faire effort et de travailler. C'est une chose que seul un Juif ici-bas peut accomplir, et qu'un ange en haut ne pourra jamais faire. Si le but était l'amour seul, les anges le rempliraient mieux que nous ; mais le but, c'est la maîtrise de la nature.
Dans le langage de l'Alter Rebbe : « וזה כלל גדול בעבודת ה' לבינונים, העיקר הוא למשול ולשלוט על הטבע שבחלל השמאלי, על ידי אור ה' המאיר לנפש האלקית שבמוחו לשלוט על הלב » : « Et ceci est une règle fondamentale dans le service de D.ieu pour les Beinonim : l'essentiel est de dominer et de régner sur la nature qui réside dans la cavité gauche, grâce à la lumière de D.ieu qui éclaire la nefesh élokit dans son cerveau, afin qu'elle gouverne le cœur. »
Il ne s'agit pas nécessairement d'une maîtrise totale, qui est le degré du tsaddik, mais aussi d'une maîtrise ponctuelle, d'une victoire remportée à petits pas : chaque changement de nature, chaque « cent un » de chacun selon sa situation, voilà l'essentiel et voilà ce qui est demandé. « La nature qui réside dans la cavité gauche » : la « cavité gauche » du cœur est une appellation du yetser hara, comme nous l'avons appris dans les chapitres précédents, et la « nature » désigne le tempérament et le caractère de l'homme, c'est-à-dire ses habitudes. Et comment opère-t-on cette maîtrise ? Par une hitbonenout, une méditation intellectuelle, qui descend du cerveau jusqu'au cœur.
Développons ce point, car il est nécessaire pour comprendre la suite du chapitre. Un homme peut vivre cent vingt ans sans jamais avoir eu véritablement d'amour ou de crainte, tout en étant persuadé qu'il en a. Toute sensation de plaisir et d'attirance n'est pas de l'amour, et tout recul ou toute appréhension ne sont pas de la crainte. Un sentiment authentique est une chose concrète, que l'on peut mesurer : le cœur bat autrement, il y a en lui un amour actif, et c'est cela que l'on appelle un sentiment. Un homme peut vivre de longues années sans jamais en goûter.
Le chemin pour parvenir au sentiment est suggéré par le verset : « C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère, s'attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair. » Au-delà du sens littéral, la Torah parle aussi à des niveaux plus profonds, et ce verset nous enseigne comment un Juif peut parvenir à l'amour de D.ieu.
On sait que quatre noms ont été donnés à l'homme :
Enoch : le degré le plus bas de tous.
Guever : celui qui se surmonte lui-même, afin d'accéder au degré de « ich » et de « adam ».
Ich : l'appellation de celui qui a du sentiment, le travail des midot du cœur.
Adam : l'appellation de celui qui a des mohin, qui est capable de méditer.
« Son père et sa mère » : comme nous l'avons longuement appris au chapitre 3, 'hokhma et bina sont appelées père et mère, et les descendants du père et de la mère sont les midot, les sentiments. Un homme peut comprendre un sujet à cent pour cent et l'expliquer parfaitement, et pourtant aucun sentiment ne naîtra de cette compréhension. Pourquoi ? Parce qu'il ne s'est pas détaché de la compréhension et qu'il est resté dans le monde de l'intellect. [La compréhension en elle-même est agréable et délicieuse ; dans le maamar du Rabbi Rachab « Kountrès Hamaayan Mibeit Hachem », il est expliqué que l'un des plaisirs les plus élevés du monde est le plaisir de l'intellect : jouir d'une belle idée est une jouissance extraordinaire.] Il n'est donc pas obligatoire que de toute compréhension découle aussi un sentiment.
Que doit donc faire l'homme pour que de la hitbonenout naisse également un sentiment ? Un exemple se trouve dans le siddour. Le Chabbat, nous disons la prière « Nichmat kol 'haï », longue et magnifique prière qui n'est que louange et glorification du Saint béni soit-Il pour Ses merveilles, et qui se conclut par : « Que Ton Nom soit loué à jamais, notre Roi, le D.ieu, le Roi grand et saint. » Seulement, le Chabbat, on ajoute avant le mot « yichtaba'h » un mot que l'on ne dit pas en semaine : « ouvekhèn », « et donc ».
Chez les 'hassidim, on a coutume de dire que c'est là la voie pour parvenir au sentiment : il faut s'arrêter et dire « ouvekhèn » : j'ai compris, j'ai intériorisé intellectuellement, et donc ? Quelle est la conclusion ? Qu'est-ce qui ressort de tout cela, et où cela doit-il me conduire ? L'homme doit se détacher du monde de l'intellect et se tourner vers le cœur : et donc, qu'est-ce qui est attendu de lui ? Commencer à louer et à glorifier le Saint béni soit-Il, commencer à s'émouvoir. C'est cela « l'homme quittera son père et sa mère » : quitter le plaisir intellectuel et descendre vers le monde du sentiment, dans le cœur.
Il n'est donc pas automatique que de toute hitbonenout naisse un amour : on peut méditer et que rien n'en sorte, lorsque l'on n'est pas arrivé à l'étape du « il quittera ». Au chapitre 15, nous avons appris que le Beinoni a réussi à passer de la hitbonenout à la conclusion et au résultat dans le cœur, et il a alors un sentiment. Et dès qu'il a ce sentiment, arrive le chapitre 16 qui lui dit : voici une « règle fondamentale », ne te trompe pas, sache ce qui est l'essentiel et ce qui n'est qu'un moyen. Ne crois pas que l'essentiel soit le sentiment ; l'essentiel est la maîtrise du cœur, le « cent un ». Le sentiment est très important, et sans lui la machine ne fonctionne pas, et lorsqu'un homme agit avec émotion se réalise en lui « tous mes os diront », et il n'agit pas avec sécheresse. Mais il ne faut pas confondre l'essentiel et le moyen.
Et comment l'homme parvient-il à ce sentiment, si important mais qui demeure un moyen ? En quelques mots, l'Alter Rebbe résume ici tout ce qui a été expliqué : « כשמתבונן במוחו בגדולת אין סוף ברוך הוא », « lorsqu'il médite dans son cerveau sur la grandeur du Ein Sof béni soit-Il ». Et le but n'est pas de rester bloqué dans la méditation elle-même, car il est certes intéressant d'entendre de belles choses et d'y réfléchir, mais bien : « להוליד מבינתו רוח דעת ויראת ה' במוחו », « faire naître de sa compréhension un esprit de connaissance et de crainte de D.ieu dans son cerveau ». De la compréhension doit naître un enfant : 'hokhma et bina sont père et mère, et ce qui doit naître d'elles, c'est le sentiment du cœur. « Roua'h », l'esprit, désigne le sentiment, comme on le sait des noms de l'âme : nefech, liée à la dimension de l'action ; roua'h, à la dimension émotionnelle ; et nechama, à la dimension intellectuelle. « Faire naître un esprit de connaissance » signifie que l'homme aura un sentiment issu de la compréhension.
Et qu'opérera cette crainte ? « להיות סור מרע דאורייתא ודרבנן ואפילו איסור קל של דבריהם חס ושלום », « s'écarter du mal, qu'il soit d'ordre toranique ou rabbinique, et même du plus léger interdit de leurs paroles, à D.ieu ne plaise » : qu'il prenne garde de s'écarter de tout ce que la Torah a interdit et de tout ce que les Sages nous ont défendu, et qu'il ne trébuche pas même sur un interdit léger d'ordre rabbinique. Et face à elle, l'amour : « ואהבת ה' בלבו בחלל הימני בחשיקה וחפיצה לדבקה בו בקיום המצוות דאורייתא ודרבנן ותלמוד תורה שכנגד כולן », « et l'amour de D.ieu dans son cœur, dans la cavité droite, avec désir et aspiration à s'attacher à Lui par l'accomplissement des mitsvot de la Torah et des Sages, et par l'étude de la Torah qui les vaut toutes ».
Et comme nous l'avons déjà appris au début du Tanya : l'amour est le moteur des mitsvot positives, et la crainte est le moteur des mitsvot négatives. C'est pourquoi l'homme doit éveiller en lui la crainte de D.ieu et l'amour de D.ieu, et il prendra alors garde de ne pas trébucher sur une interdiction, et il accomplira toutes les mitsvot positives.
Pour la crainte, l'Alter Rebbe a employé l'expression « la crainte de D.ieu dans son cerveau », et pour l'amour, « l'amour de D.ieu dans son cœur ». Or, à première vue, il s'agit dans les deux cas de sentiments. (Il est vrai que l'on explique parfois la différence entre la crainte et la peur : la peur est dans le cœur, tandis que la crainte reste encore à distance.) Quelle est donc la raison pour laquelle la crainte est rattachée au cerveau et l'amour au cœur ? La réponse tient à la différence de mouvement entre elles :
La crainte : un mouvement de contraction. Celui qui craint se contracte, se referme et s'efface.
L'amour : un mouvement inverse, d'ouverture, de libération et de don.
Et c'est là aussi l'une des différences entre l'intellect et le sentiment : la nature de l'intellect est la fermeture. Pour méditer et comprendre, l'homme doit être avec lui-même, sans être dérangé. Tandis que toute l'essence du sentiment est tournée vers autrui : on ne peut pas s'émouvoir tout seul, et au contraire, lorsqu'un homme est joyeux et qu'un autre le rejoint, la joie se multiplie ; l'amour, lui, est toujours dirigé vers quelqu'un. C'est pourquoi la crainte, qui est un mouvement de contraction, est davantage liée au cerveau et à l'intellect, dont le mouvement est lui aussi contraction ; et l'amour, qui est un mouvement de don et d'expansion, est davantage lié au cœur, dont le mouvement est l'expansion. Le langage de l'Alter Rebbe est donc d'une grande précision : « la crainte de D.ieu dans son cerveau » et « l'amour de D.ieu dans son cœur ».
En résumé : nous avons révisé les deux degrés du Beinoni étudiés au chapitre 15, « lo avado » et « oved Elokim », et le fait que la notion d'avoda implique l'effort et la rupture de l'habitude, le « cent un », la voie pour y parvenir étant le sentiment d'amour de D.ieu, dans ses deux degrés. Au chapitre 16, l'Alter Rebbe nous enseigne une « règle fondamentale dans le service de D.ieu pour les Beinonim » : l'amour et la crainte sont indispensables, mais ils ne sont qu'un moyen ; l'essentiel est de dominer et de régner sur la nature qui réside dans la cavité gauche, chose dont seul un Juif dans ce monde, appelé « mehalekh », est capable. Nous avons étudié la voie par laquelle le sentiment naît de la hitbonenout : « l'homme quittera son père et sa mère », quitter le plaisir intellectuel et descendre vers le cœur, comme le suggère le « ouvekhèn » du siddour. Et nous avons relevé la précision du langage : pour la crainte « dans son cerveau » (mouvement de contraction, à l'image de la nature de l'intellect), et pour l'amour « dans son cœur » (mouvement d'expansion et de don).
Dans la partie suivante, nous poursuivrons l'étude du chapitre 16 et l'explication de la suite des paroles de l'Alter Rebbe.