Le huitième chapitre de Chir HaChirim est le chapitre de clôture, portant en lui l'apogée de la déclaration de fidélité de Knesset Israël envers son Bien-aimé. Dans cette partie, nous abordons les versets depuis « Les grandes eaux » jusqu'à la fin du livre : la force de l'amour qui ne s'éteint jamais, la résistance d'Israël face aux séductions des nations, le jugement des empires au Jour du jugement, la voix de la Torah que les anges attendent, et la supplication finale - « Fuis, mon bien-aimé ». Suivons l'ordre des versets à la lumière du commentaire de Rachi.
מַיִם רַבִּים לֹא יוּכְלוּ לְכַבּוֹת אֶת־הָאַהֲבָה וּנְהָרוֹת לֹא יִשְׁטְפוּהָ אִם־יִתֵּן אִישׁ אֶת־כָּל־הוֹן בֵּיתוֹ בָּאַהֲבָה בּוֹז יָבוּזוּ לוֹ׃ (ז) - Des eaux nombreuses ne pourront éteindre l'amour, et des fleuves ne le submergeront pas ; si un homme donnait toute la fortune de sa maison pour acheter cet amour, on ne ferait que le mépriser. (7)
Rachi ressent une difficulté : depuis quand éteint-on l'amour avec de l'eau ? Quel rapport y a-t-il entre l'eau et l'amour ? En réalité, c'est la suite directe du verset précédent. Il y était dit : « ses brasiers sont des brasiers de feu » - des étincelles de feu, d'où l'emploi du terme d'extinction. Dans la parabole, le feu s'éteint par l'eau ; ainsi, lorsque les nations tentent d'éteindre cet amour, leurs actions sont comparées à des eaux.
Et que représentent ces eaux ? « Des eaux nombreuses - ce sont les nations », expression de leur multitude immense. « Et des fleuves » - leurs princes et leurs rois, les plus éminents d'entre eux. « Ne le submergeront pas » - ni par la force et l'effroi, ni par la séduction et l'incitation. En effet, un fleuve a deux visages : parfois il déferle avec une puissance colossale et vous emporte là où vous ne vouliez pas aller, et parfois il s'écoule paisiblement, vous vous laissez flotter sur le dos avec délice, et vous vous retrouvez soudain dans un tout autre endroit. Ce sont les deux méthodes par lesquelles les nations tentent de nous attirer, et la seconde est la plus redoutable.
C'est ce que disait le 'Hatam Sofer, et ce qu'ont répété les grands de chaque génération : plus que la haine des nations, nous redoutons leur affection et leur proximité, car c'est par l'amour et le rapprochement qu'elles nous causent le plus de tort. Le Roch Yéchiva de Mir, le Rav Finkel, disait : bien plus que le mal causé par l'Allemagne lors de la terrible Shoah, l'Amérique nous a fait du tort à travers la « Shoah silencieuse » qu'elle mène depuis soixante-dix ans. Il est effroyable de constater combien de Juifs ont disparu dans cette Shoah qui continue encore aujourd'hui - cinquante pour cent d'assimilation. Mais il y a une différence : face à cette Shoah, on ne se protège pas ; elle n'effraie pas et ne crée aucun antagonisme. Au contraire, tout se passe agréablement : égalité des droits, émancipation, tous égaux devant la loi, quel tableau idyllique ! Et puis l'on constate, que D.ieu nous préserve, où cela mène.
« Si un homme donnait toute la fortune de sa maison » - le verset ne précise pas en échange de quoi, et Rachi explique : en échange de ton amour, pour y renoncer. Qu'un homme vienne proposer à Knesset Israël des fortunes immenses pour qu'elle abandonne l'amour d'Hachem - « on ne ferait que le mépriser ». Knesset Israël le méprise : voudrais-tu acheter ma foi ? Prétendrais-tu acheter mon D.ieu avec de l'argent ? Et sur tout cela, dit Rachi, le Saint, béni soit-Il, et Son tribunal céleste témoignent de cet attachement passionné de Knesset Israël pour son Bien-aimé. Et d'où sait-on qu'il s'agit du Saint, béni soit-Il, et de Son tribunal ? Du pluriel employé dans le verset suivant : « Nous avons une sœur ».
אָחוֹת לָנוּ קְטַנָּה וְשָׁדַיִם אֵין לָהּ מַה־נַּעֲשֶׂה לַאֲחֹתֵנוּ בַּיּוֹם שֶׁיְּדֻבַּר־בָּהּ׃ (ח) - Nous avons une petite sœur qui n'a point encore de seins ; que ferons-nous pour notre sœur le jour où l'on parlera d'elle ? (8)
Le Saint, béni soit-Il, et Son tribunal céleste disent : nous avons une sœur parmi les créatures d'en bas, dans ce monde-ci, qui s'unit, s'attache et aspire à être avec nous. Le terme « sœur » (a'hot) exprime la liaison, de la racine qui signifie recoudre ou réparer une déchirure (le'a'hot), comme l'illustre Rachi avec l'exemple de « déchirures qui ne se recousent point » - la déchirure de deuil qu'il est interdit de recoudre. De même, « a'h » au sens de foyer ardent - le brasier dont nos Sages ont dit qu'il s'agit de bûches qui s'unissent en fraternité (a'hava) pour brûler ensemble.
« Petite » - car elle se fait plus petite que toutes les nations, ainsi qu'il est dit : « Ce n'est point parce que vous êtes plus nombreux que tous les peuples qu'Hachem s'est attaché à vous ». Vous n'êtes pas la majorité, et vous ne cherchez pas non plus à vous élever avec orgueil. Or, le Saint, béni soit-Il, choisit toujours celui qui fait preuve d'humilité. C'est ce que démontre le Kli Yakar tout au long de la Torah : parmi Caïn, Abel et Seth - le monde fut fondé précisément sur Seth ; Ismaël était l'aîné et c'est Isaac qui poursuit l'alliance ; Ésaü était l'aîné et c'est Jacob, le cadet, qui est choisi ; Ruben était le premier-né, et pourtant Joseph reçoit deux tribus, Lévi la prêtrise et Juda la royauté - tout cela aurait dû revenir à Ruben ; Aaron était l'aîné et c'est Moïse qui reçoit la direction du peuple ; David est le plus jeune des frères, gardant « ce peu de brebis », et c'est lui qui est couronné, tout comme Salomon par la suite. D'un bout à l'autre, le Saint, béni soit-Il, réprouve ce qui relève de la grandeur hautaine pour élire ce qui relève de la modestie, désirant faire résider Sa Présence divine précisément sur le petit et l'humble.
« Et qui n'a point de seins » - à l'image de ce qui est dit lors de l'exil d'Égypte dans Ézéchiel (chapitre 16) : « ta poitrine s'est formée », ce qui constituait le signe de l'avènement de la délivrance. Mais ici, elle « n'a point de seins », le temps des amours n'est pas encore venu - semblable à une jeune fille qui n'a pas encore atteint l'âge du mariage. En d'autres termes : nous ne possédons pas encore assez de mérites, et le temps n'est pas encore venu d'être délivrés.
« Que ferons-nous pour notre sœur le jour où l'on parlera d'elle ? » - lorsque les nations complotent à voix basse pour l'anéantir, comme il est dit : « Venez, et faisons-les disparaître du nombre des nations ». L'expression « où l'on parlera » (yedoubar) convient particulièrement, car Rachi rappelle constamment que le terme « dibour » désigne un langage dur, contrairement à « amira » qui est douce. On peut également expliquer « ché-yedoubar bah » par l'idée de soumission et d'éradication (hadbara) : lorsque les nations chercheront à la subjuguer et à anéantir son existence.
אִם־חוֹמָה הִיא נִבְנֶה עָלֶיהָ טִירַת כָּסֶף וְאִם־דֶּלֶת הִיא נָצוּר עָלֶיהָ לוּחַ אָרֶז׃ (ט) - Si elle est une muraille, nous bâtirons sur elle un palais d'argent ; et si elle est une porte, nous la barricaderons avec des planches de cèdre.
« Si elle est une muraille » - si elle se fortifie dans sa foi et dans sa crainte du Ciel pour se dresser face à eux comme une muraille d'airain afin qu'ils ne la pénètrent pas, c'est-à-dire qu'elle ne s'assimile pas à eux par le mariage, qu'ils n'entrent pas en son sein et qu'elle ne se laisse pas séduire. Alors « nous bâtirons sur elle un palais d'argent » - nous serons pour elle une forteresse, une couronne et une parure, et nous bâtirons pour elle la ville sainte et le Temple (Beth HaBe'hira). On peut ajouter une raison à l'emploi du terme « argent » (késsef) : le Temple est appelé « Liban » (Levanon) parce qu'il blanchit (malbin) les fautes d'Israël, et l'argent correspond à la dimension de la blancheur, par opposition à l'or qui relève de la rougeur et des rigueurs (dinim).
« Et si elle est une porte » - la porte pivote sur ses gonds et s'ouvre au moindre heurt. De même, si elle s'ouvre à eux, qu'ils se mêlent à elle et elle à eux, et qu'elle est prête à accueillir toutes les conceptions, toutes les idéologies et tous les égarements des nations - alors « nous la barricaderons avec des planches de cèdre » : nous placerons sur sa porte des planches de bois vouées à pourrir, que les vers rongent et dévorent. En d'autres termes, celui qui n'est pas une muraille d'airain forte et inébranlable, mais une porte perpétuellement oscillante, ne peut subsister.
אֲנִי חוֹמָה וְשָׁדַי כַּמִּגְדָּלוֹת אָז הָיִיתִי בְעֵינָיו כְּמוֹצְאֵת שָׁלוֹם׃ (י) - Je suis une muraille et mes seins sont comme des tours ; alors j'ai été à ses yeux comme celle qui trouve la paix.
Knesset Israël déclare : « Je suis une muraille » - je suis ferme dans l'amour de mon Bien-Aimé, tout comme cette muraille d'airain dont a parlé le Saint, béni soit-Il. « Et mes seins sont comme des tours » - ce sont les synagogues et les maisons d'étude (batei midrash) qui nourrissent Israël des paroles de la Torah. Et comme nous l'avons expliqué à plusieurs reprises, le terme « seins » est l'expression de l'abondance (chéfa) et de sa transmission ; ici, notre abondance provient des synagogues et des maisons d'étude qui déversent sur nous les paroles de la Torah.
« Alors j'ai été à ses yeux comme celle qui trouve la paix » - la Guémara interprète « kemotse'et » dans le sens de plénitude (chlemout) : comme une fiancée trouvée intègre et accomplie, qui trouve la paix dans la maison de son époux, où elle est aimée et comblée. Si je m'attache fermement à l'amour de mon Bien-Aimé, je mériterai cette réalité.
כֶּרֶם הָיָה לִשְׁלֹמֹה בְּבַעַל הָמוֹן נָתַן אֶת־הַכֶּרֶם לַנֹּטְרִים אִישׁ יָבִא בְּפִרְיוֹ אֶלֶף כָּסֶף׃ (יא) - Salomon avait une vigne à Baal Hamone ; il confia la vigne à des gardiens, chacun apportant pour son fruit mille pièces d'argent.
C'est une allégorie : « Salomon » (Chlomo) - le Roi à qui appartient la paix (chalom), c'est-à-dire le Saint, béni soit-Il. « À Baal Hamone » - à Jérusalem, qui regorge d'une foule nombreuse. « Il confia la vigne à des gardiens » - Il l'a livrée à des gardiens cruels, aux empires oppresseurs. « Chacun apportant pour son fruit mille pièces d'argent » - chacun d'entre eux s'attribue mille pièces d'argent provenant du fruit de la vigne, prélevant sur Israël impôts et taxes par tête. En d'autres termes, chacune des nations s'approprie les fruits de la vigne.
כַּרְמִי שֶׁלִּי לְפָנָי הָאֶלֶף לְךָ שְׁלֹמֹה וּמָאתַיִם לְנֹטְרִים אֶת־פִּרְיוֹ׃ (יב) - Ma vigne à moi est devant moi : les mille soient à toi, Salomon, et deux cents pour ceux qui gardent son fruit !
« Ma vigne à moi est devant moi » - Au jour du jugement, le Saint, béni soit-Il, fera comparaître les nations en justice et dira : Ma vigne, bien que Je l'aie livrée entre vos mains, M'appartient. Ne croyez pas que Je l'aie abandonnée. Car telle était la conception des nations : plus on opprime et fait souffrir Israël, mieux cela vaut, puisque le Saint, béni soit-Il, les aurait rejetés ; et au contraire, cela prouverait qu'Il a choisi le christianisme, l'islam ou une autre religion - voilà, voyez qu'Il a livré Ses enfants au pillage, preuve qu'ils ne sont plus Ses enfants. C'est là le fondement de la prétention chrétienne. Le Saint, béni soit-Il, leur répond : Vous vous égarez, pas un seul instant Je ne les ai abandonnés : « Où est donc l'acte de répudiation de votre mère, par lequel Je l'aurais renvoyée, ou bien à qui parmi Mes créanciers vous ai-Je vendus ? »
« Et devant Moi est venu » tout ce que vous avez pillé de son fruit : tout M'est dévoilé, et rien de ce que vous leur avez extorqué ne M'a échappé. Et au jour du jugement, elles ne pourront plus le nier ; c'est pourquoi elles déclarent : « Les mille soient à toi, Salomon » - nous restituerons toutes les mille pièces d'argent que nous avons prélevées sur eux ; « et deux cents à ceux qui gardent son fruit » - et nous y ajouterons encore largement du nôtre pour le donner à leurs dirigeants et à leurs sages. Elles promettent ainsi des réparations, comme il est dit : « Au lieu du cuivre, J'apporterai de l'or », ce que le Targoum traduit par : à la place du cuivre que les nations ont pillé chez toi à Jérusalem, elles apporteront de l'or en échange de ce qu'elles ont pris. De même : « Tu te nourriras du lait des nations, et tu suceras la mamelle des rois », où il est décrit comment, à l'avenir, les nations viendront se prosterner face contre terre, apporter des présents et combler de bienfaits le peuple d'Israël.
« Et deux cents à ceux qui gardent son fruit » - ce sont les Talmidé 'Hakhamim. On les appelle les gardiens de la vigne, car ils veillent sur la vigne de la maison de Hachem. Cela correspond à ce qu'ont enseigné nos Sages : « Fais un détour, fais un détour, dit-on au nazir, n'approche point de la vigne ! » Tout le sens des décrets rabbiniques est là : contourne la vigne et n'y entre pas, car si tu y pénètres, tu en viendras aussi à manger des raisins. Les Talmidé 'Hakhamim veillent à ce que rien ne porte atteinte à la sainte Torah, grâce aux barrières protectrices qu'ils établissent autour d'elle.
À ce sujet, un grand maître fit un jour cette remarque : il existe deux fautes dans lesquelles beaucoup ont trébuché. La première est la récitation du Chéma en son temps. Bon nombre de personnes manquent l'heure prescrite du Chéma et annulent chaque jour un commandement positif de la Torah. Pourtant, si l'on disait à quelqu'un de ne pas manger de matsa le soir du Séder, qui d'entre nous accepterait de l'écouter ? Et la seconde, c'est le rasage au rasoir. On se rappelle encore ces affiches autrefois dans les synagogues proclamant : quiconque se rase au rasoir transgresse chaque jour cinq interdits de la Torah, comme s'il consommait autant de portions de porc. Aujourd'hui, grâce à Dieu, une telle mise en garde n'est presque plus nécessaire, mais les plus âgés se souviennent que la brèche était alors béante ; pour beaucoup, cela commençait à l'armée et se poursuivait ensuite. Comment est-il possible que des gens trébuchent chaque jour sur des interdits formels de la Torah ?
Ce grand maître expliqua : Remarquez que dans ces deux mitsvot, il n'y a pas de « marge de sécurité », pas d'interdit rabbinique intermédiaire. Si l'on récite le Chéma avant l'heure limite, on a accompli la mitsva ; si l'on tarde, on a d'ores et déjà transgressé un précepte d'origine torahique. Il n'y a pas d'étape intermédiaire. Il en va de même pour le rasoir : s'il existait une gradation entre ce qui relève des Sages et ce qui relève de la Torah, les gens feraient attention et se préserveraient. Mais comme il n'y a pas de clôture, on bascule directement dans l'interdit de la Torah. Sans clôture, on chute. De là se dégage le principe : « ceux qui gardent son fruit » sont les Sages, qui, par leurs décrets, assurent la garde de la Torah d'Hachem.
Et ces compensations sont remises aux Talmidé 'Hakhamim, comme il est dit : « Car pour ceux qui siègent devant Hachem seront son gain et son salaire » - toutes les marchandises et les gains apportés de Tyr seront remis aux Talmidé 'Hakhamim. Et qui sont « ceux qui siègent devant Hachem » ? Les Talmidé 'Hakhamim qui s'adonnent à la Torah. Certains expliquent qu'il s'agit des Cohanim, ce qui concorde parfaitement, car les Cohanim étaient les érudits de la génération : « Car les lèvres du Cohen garderont la connaissance, et c'est la Torah qu'on recherchera de sa bouche », eux qui appartenaient à la tribu de Lévi et avaient toute latitude pour s'investir dans l'étude de la Torah.
Rachi apporte une autre explication : « et deux cents à ceux qui gardent son fruit » - selon la règle relative à celui qui tire indûment profit d'un bien consacré et doit restituer le capital majoré d'un cinquième. Nous aussi, nous paierons de la sorte, car « Israël est saint pour Hachem, les prémices de Sa récolte » - Israël est appelé saint, et quiconque leur porte atteinte commet un sacrilège envers le sacré, et doit ajouter un cinquième. Or, deux cents représentent le cinquième de mille. Mais cela soulève une difficulté : le cinquième légal s'ajoute de l'extérieur, ce qui signifie que l'on divise toujours par l'unité inférieure (pour obtenir un sixième, on divise par cinq ; pour un cinquième, on divise par quatre). Dès lors, pour un millier dont on a profité, il aurait fallu ajouter deux cent cinquante - car vingt-cinq représente le cinquième de cent vingt-cinq (et deux cent cinquante celui de mille deux cent cinquante). De fait, cette question est soulevée par les A'haronim, notamment dans le Yaarot Devach, le Gaon de Vilna, Rinat Yits'haq et bien d'autres, et la plupart la laissent en suspens. Que celui qui le souhaite se réfère au 'Hatam Sofer, qui élucide et résout cette difficulté selon sa méthode coutumière.
הַיּוֹשֶׁבֶת בַּגַּנִּים חֲבֵרִים מַקְשִׁיבִים לְקוֹלֵךְ הַשְׁמִיעִינִי׃ (יג) - Toi qui résides dans les jardins, des compagnons prêtent l'oreille à ta voix : fais-la-moi entendre !
Le Saint, béni soit-Il, s'adresse à l'assemblée d'Israël : Toi qui es dispersée en exil, paissant dans les jardins d'autrui et siégeant dans les synagogues et les maisons d'étude. Il ressort des propos de Rachi que deux dimensions se dégagent ici : d'un côté, les « jardins » décrivent l'exil - Israël n'est pas dans son lieu naturel, mais semblable à un troupeau qui paît dans le jardin d'autrui. D'un autre côté, le « jardin » désigne un lieu où tout s'épanouit et fleurit, « ils porteront encore des fruits dans la vieillesse », un lieu de fécondité permanente - et ce sont les synagogues et les maisons d'étude, où la Torah fructifie sans cesse et fait germer continuellement de nouveaux éclaircissements, de nouvelles paroles de Torah et un redoublement dans le service divin.
« Des compagnons prêtent l'oreille à ta voix » - ce sont les anges du service divin. Et pourquoi sont-ils appelés compagnons ? Parce qu'ils sont tes pairs, des êtres célestes, comparables à toi en élévation. Ils prêtent l'oreille et viennent écouter ta voix dans les synagogues, et se délectent du chant de la Torah qui résonne dans les jardins.
« Fais-moi entendre ta voix » - et ensuite seulement les anges Le sanctifieront, comme il est dit : « Quand les étoiles du matin chantaient ensemble » - c'est Israël, et ensuite seulement « et que tous les fils de Dieu poussaient des cris de joie ». « Ran » vient de la racine de « rina » (chant d'allégresse), comme dans « et la clameur parcourut le camp », une voix de chant. Nous nous rassemblons le matin dans les synagogues et les maisons d'étude pour sanctifier Son Nom, et les anges attendent et écoutent le moment où nous Le sanctifions, et ce n'est qu'alors que le Saint, béni soit-Il, leur dit de faire entendre leur voix - « et que tous les fils de Dieu poussaient des cris de joie ». Ils viennent en second après nous.
בְּרַח דּוֹדִי וּדְמֵה־לְךָ לִצְבִי אוֹ לְעֹפֶר הָאַיָּלִים עַל הָרֵי בְשָׂמִים׃ (יד) - Fuis, mon bien-aimé, et ressemble à une gazelle ou au faon des biches sur les montagnes d'aromates. (14)
« Fuis, mon bien-aimé » - hors de cet exil, et libère-nous du milieu d'eux. C'est une supplication : Maître du monde, la Présence divine (la Chekhina) est avec nous en exil, et nous Te demandons de fuir cet exil, car dès lors que le Saint, béni soit-Il, sort de l'exil, Ses enfants en sortent automatiquement avec Lui.
« Et ressemble à une gazelle » - pour hâter la Délivrance, car la gazelle est d'une grande rapidité ; c'est-à-dire que notre Délivrance se précipite et vienne promptement. « Et fais résider Ta Présence sur les montagnes d'aromates » - c'est le mont Moriah et le Temple qui sera reconstruit promptement et de nos jours, amen. On peut également expliquer « les montagnes d'aromates » en référence à l'encens des aromates (la Ketoret) qui s'y trouvait, ainsi qu'en référence à tous les sacrifices offerts en « odeur agréable pour l'Éternel ». On peut aussi y voir une allusion : « les montagnes d'aromates » (Harey Bessamim, faisant écho aux cieux, Chamayim) - l'endroit qui est la porte du Ciel et l'ouverture céleste par laquelle s'élèvent les prières. C'est ainsi que nous disons et méditons avant la Amida : me voici disposé à prier en direction de la terre d'Israël, de Jérusalem, du Temple et du Saint des Saints, vers l'espace situé entre les deux Chérubins, car c'est là que se trouvent la porte du Ciel et la Chekhina.
À ce sujet, on rapporte un enseignement du Rav Nissim Peretz zts'l. Il a déjà été question à plusieurs reprises du secret du Tsimtsoum (le retrait divin), par lequel le Saint, béni soit-Il, a restreint Sa lumière afin de créer le monde, puis a fait descendre d'En-Haut un mince fil de lumière (le Kav) dans lequel se sont revêtues les Sefirot, les Sefirot sous forme de cercles (Igoulim) et sous forme de ligne droite (Yocher) - comme nous l'avons étudié en abordant le Mikhtav MéEliyahou et en d'autres occasions. Le Rav Nissim Peretz expliquait : ce mince fil de lumière parvient précisément entre les deux Chérubins. C'est-à-dire qu'il descend d'En-Haut, du niveau de l'Infini (Ein Sof) au-delà du Tsimtsoum, traverse l'espace du Tsimtsoum et atteint l'espace entre les Chérubins. Il s'ensuit que cet endroit possède le degré de spiritualité le plus élevé que l'on puisse concevoir, et c'est là toute la définition de la « porte du Ciel » - la montagne la plus proche des cieux, « les montagnes d'aromates ».
On mentionne également dans l'explication de « Fuis, mon bien-aimé, et ressemble à une gazelle » : la gazelle, emportée par la rapidité de sa fuite, perd parfois ses repères naturels, et doit ensuite déterminer où elle se trouvait et par où elle doit retourner. Comment retrouve-t-elle son chemin ? Grâce à l'odeur qu'elle a laissée derrière elle. Mais lorsqu'elle parvient aux montagnes d'aromates, elle est déroutée, car le parfum puissant des aromates masque son odeur, et elle ne sait plus comment rebrousser chemin. C'est un peu comme cette méthode utilisée pour dissimuler des cargaisons aux chiens renifleurs en les plaçant dans des sacs de café, dont l'odeur est si prégnante qu'aucun animal ne peut rien détecter d'autre. De même, le parfum des aromates est si intense que la gazelle ne parvient plus à retrouver le chemin du retour.
Et c'est précisément ce que nous demandons : Maître du monde, fuis, mon bien-aimé, hors de cet exil, et ressemble à une gazelle qui s'enfuit vers les montagnes d'aromates - de sorte qu'une fois arrivée là-bas, elle ne sache plus retrouver le chemin du retour et y demeure à jamais. Ainsi notre Délivrance sera-t-elle définitivement garantie, sans que nous ne soyons plus jamais renvoyés en exil, à Dieu ne plaise. Et Rachi conclut : « Ainsi s'achève le commentaire de Chir HaChirim, louange au Créateur des lumières ».
La conclusion du Cantique des Cantiques est la proclamation d'un amour qu'aucune puissance au monde ne saurait éteindre : ni les grandes eaux des nations, ni les fleuves de leurs princes et de leurs rois, ni par le déferlement de la force, ni par le doux courant de la séduction et du rapprochement - qui est le plus dangereux de tous. La communauté d'Israël prouve qu'elle est une « muraille » et non une « porte », qu'elle ne se vend pour aucune fortune au monde, et que ses seins sont comme des tours - les synagogues et les maisons d'étude qui l'allaitent de Torah. Au jour du jugement, le Saint, béni soit-Il, répondra aux empires que la vigne Lui a toujours appartenu ; les mille pièces d'argent et les deux cents supplémentaires seront remises aux gardiens de la vigne, qui sont les érudits en Torah veillant sur les barrières protectrices ; et les anges, qui attendent notre voix, ne feront retentir la leur qu'après nous. Et sur l'ensemble vient sceller cette ultime prière : fuis, mon bien-aimé, vers les montagnes d'aromates, et que ce soit une Délivrance sans retour possible en arrière. De même que nous avons eu le mérite d'achever l'étude du commentaire de Rachi sur Chir HaChirim, puissions-nous mériter d'apprendre et d'enseigner, de garder, de pratiquer et d'accomplir, amen ve-amen.