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Psaume 137 - Les pleurs des exilés de Babylone - Première partie

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Psaume 137 - Le chant de nostalgie des exilés

Le psaume 137 est la complainte des exilés sur les fleuves de Babylone. Le Malbim explique que ce psaume a été composé en référence à la première année où Cyrus a conquis Babylone. Le Metsoudat David explique quant à lui que ce chapitre a été rédigé par le roi David. Et si l'on demande : David étant décédé avant même la construction du Temple, comment peut-il parler de la destruction ? La réponse est que David possédait au plus haut degré l'esprit prophétique (Roua'h HaKodesh), et qu'il avait perçu par cet esprit que Nabuchodonosor exilerait Israël à Babylone. Et nous verrons par la suite qu'il a également entrevu l'exil de Titus, c'est-à-dire l'exil de Rome.

עַל־נַהֲרוֹת בָּבֶל שָׁם יָשַׁבְנוּ גַּם־בָּכִינוּ בְּזׇכְרֵנוּ אֶת־צִיּוֹן׃ - Sur les fleuves de Babylone, là nous étions assis et nous pleurions en nous souvenant de Sion.
Pourquoi précisément sur les rives des fleuves ?

Rachi explique : « Sur les fleuves de Babylone, là nous étions assis » - lorsque nous sommes descendus en exil. Nabuchodonosor leur demanda de chanter devant lui, comme ils avaient coutume de le faire sur l'estrade du Temple (le Doukhan), mais là-bas, en cet endroit, nous nous sommes assis et nous avons pleuré au souvenir de Sion. L'Ibn Ezra ajoute que ce psaume est formulé dans la bouche des Léviim, qui chantaient ainsi lorsqu'ils furent exilés à Babylone. Et quelle est la signification de « sur les fleuves de Babylone, là nous étions assis » ? Ils s'isolaient à l'écart des Babyloniens pour que ces derniers n'entendent pas leurs pleurs ; c'est pourquoi ils ne pleuraient pas dans leurs villes, mais sortaient et s'éloignaient vers les fleuves, et c'est là qu'ils pleuraient. Nous verrons plus loin qu'ils y ont également suspendu leurs harpes, ce qui nécessitait de se rendre dans cet endroit retiré.

Que signifie « là nous étions assis » ? C'est une question que tout le monde pose : qu'exprime ce terme d'assise ? L'Ibn Ezra explique : nous étions assis, prostrés et anéantis. Nous étions comme un être dévasté, affolé, assis dans la stupeur. Le Radak explique que le psaume est prononcé au nom des chantres léviites exilés à Babylone : là-bas, nous nous isolions, et non seulement nous étions prostrés, mais nous pleurions aussi en nous remémorant Sion. Le Metsoudat David commente : nous étions assis d'une assise propre aux exilés, comme quelqu'un prostré à terre, ainsi qu'il sied à une personne plongée dans la tristesse et l'abattement, et nous nous souvenions de Sion détruite et déserte, et c'est sur cela que nous pleurions.

L'explication du Malbim : bien que nous fussions installés, nous pleurions

Le Malbim explique : le fait que nous ayons pleuré à Babylone et pris le deuil sur Sion n'était pas dû à la perte de biens matériels, au fait que nous possédions des champs, des vignes et de l'abondance et que nous ayons dû tout abandonner. Au contraire : même sur les rives des fleuves de Babylone, « là nous étions assis » ; nous y avions une installation durable, des champs et des vignes, conformément à l'ordre qu'ils avaient reçu : bâtissez des maisons, plantez des vergers et mangez-en les fruits. Nous constatons qu'en Babylonie, il leur fut ordonné de ne pas rester dans l'inaction et la désolation en se disant : « Dans soixante-dix ans nous serons délivrés, donc je ne ferai rien ». Au contraire, il leur fut dit : là où vous vous trouvez, développez votre vie matérielle, plantez des vignes, mangez leurs fruits et bâtissez des maisons. Dès lors, sur le plan matériel, rien ne nous manquait.

Et malgré tout cela, lorsque nous nous souvenions de Sion, nous pleurions. Pourquoi ? Parce que Sion symbolise toujours le lieu de la sainteté. Jérusalem est le lieu d'habitation du peuple, mais Sion en est le centre, le lieu du Sanctuaire. Nous nous rappelions la sainteté de Sion, où se dressait le Beit HaMikdash, où s'accomplissait le culte divin, où la Présence divine (la Shekhinah) résidait au milieu de nous, et c'est sur ce bonheur spirituel dont nous étions privés que nous pleurions.

Selon le Malbim, la fameuse difficulté s'éclaire : que vient faire ici le mot « aussi » (« nous étions assis, nous pleurions aussi »), alors que le fait d'être assis et le fait de pleurer ne vont pas naturellement ensemble ? Le sens est en vérité le suivant : bien que nous fussions établis, disposant là-bas d'habitations, de vignobles et de maisons, nous pleurions tout de même, parce que nous nous souvenions de Sion. Le confort matériel ne saurait remplacer la spiritualité que nous avions perdue en perdant Sion.

עַל־עֲרָבִים בְּתוֹכָהּ תָּלִינוּ כִּנֹּרוֹתֵינוּ׃ - Aux saules de cette contrée, nous avions suspendu nos harpes.
« Aux saules » - Où et pourquoi

Quand trouve-t-on à Babylone des « Arabes » [‘aravim] ? À Babylone, il y a des Babyloniens ! Il s'agit en réalité de saules, les saules des cours d'eau [‘arvé na’hal]. L'Ibn Ezra rapporte au nom de Rabbi Moshé une interprétation novatrice : « en son sein » [betokhah] désignerait Sion, avant leur exil - c'est-à-dire que nous avons déposé les harpes sans les emporter avec nous, les laissant à Sion. Cependant, Ibn Ezra lui-même rejette cette explication et estime que « betokhah » fait référence à Babylone, ce qui correspond au sens obvie (peshat) retenu par l'ensemble des commentateurs : c'est aux saules situés au cœur de Babylone que nous avons suspendu nos harpes.

Plusieurs preuves viennent appuyer cela : premièrement, il est dit « Auprès des fleuves de Babylone », or les saules poussent précisément au bord de l'eau ; ainsi, nous étions assis près des fleuves et c'est aux saules voisins que nous avons suspendu nos harpes. Deuxièmement, il s'agit nécessairement des fleuves de Babylone, car en terre d'Israël, à Jérusalem, il n'y a pas de fleuves ; il n'y avait qu'un seul cours d'eau, la source du Guihon, et Hizkiyahou l'avait lui-même bouchée. Troisièmement, c'est bien à Babylone que les ravisseurs nous ont dit : « Chantez-nous des cantiques de Sion » - preuve évidente que les harpes étaient avec eux là-bas, car « chantez » signifiait chanter et jouer de la musique.

Le Radak explique le geste de la suspension : nous étions assis au bord du fleuve, les harpes entre nos mains, pour éveiller nos cœurs par le chant comme nous en avions l'habitude à Sion. Mais au souvenir de Sion, la douleur était si vive que nous abandonnions les instruments et les suspendions aux saules, incapables que nous étions de continuer à jouer. Ils avaient pensé que les harpes réveilleraient leurs souvenirs, mais ils constatèrent que ces réminiscences les frappaient avec tant de violence que la musique et sa pratique ne leur procuraient plus aucune douceur - ils accrochèrent alors leurs harpes, accablés de chagrin et de douleur, et s'assirent pour pleurer.

Le Metsoudat David donne une autre explication : ils suspendirent les harpes dans des endroits dissimulés parmi les saules, afin que les ennemis ne les aperçoivent pas et n'exigent pas d'eux des chants de divertissement, comme nous le verrons dans la suite du chapitre.

Le Malbim : « ‘aravim », du mot « douceur » (‘arevout)

Le Malbim propose ici un commentaire novateur : « ‘Al ‘aravim » ne dérive pas des saules, mais du terme « ‘arevout », la douceur, ce qui est agréable et savoureux. Bien qu'à Babylone nous ayons eu toutes les jouissances douces et plaisantes pour le corps, c'est sur cela même que nous avons suspendu nos harpes. Nous refusions de nous réjouir de cette prospérité, et cette abondance matérielle devenait elle-même source de deuil. Comment se réjouir sur la terre de l'ennemi ? Comment se délecter de plaisirs terrestres alors que la Maison de Hachem est détruite ? Bien au contraire, cette douceur même risquait d'indiquer que nous avions, dans une certaine mesure, oublié Sion - et parce que nous étions incapables d'oublier Sion, nous étions incapables de jouer de la musique. C'est précisément à cause de ce que le pays de Babylone nous offrait que nous avons suspendu nos harpes.

On comprend dès lors ce qu'ont enseigné de nombreux maîtres, et notamment ce mot célèbre attribué au ‘Hatam Sofer : il ne craignait pas que l'exil nous anéantisse, mais redoutait bien plus que l'exil nous soit agréable. Et en vérité, ce qui a causé les ravages du peuple juif en exil, ce ne sont pas les persécutions - celles-ci ont au contraire poussé le peuple à se rassembler et à s'attacher à sa foi. Ce qui a causé les plus grands ravages fut précisément l'émancipation. Lorsqu'on annonça au ‘Hatam Sofer que Napoléon accordait l'égalité des droits aux Juifs, il se mit à pleurer. Il dit : tant que l'on nous persécute et que le Juif ne se sent pas à l'aise au milieu des nations, il garde la mémoire de son judaïsme ; et s'il l'oublie - les nations se chargeront de le lui rappeler. Mais lorsqu'il accède aux salons mondains et s'intègre aux sphères du pouvoir, il modifie peu à peu son apparence : les péot disparaissent, puis la kippa, puis il adopte leur langue et finit par faire partie d'eux. C'est infiniment plus redoutable. Si l'exil nous devient doux, nous n'avons plus rien à chercher en terre d'Israël et nous perdons tout intérêt pour la délivrance. « ‘Al ‘aravim betokhah » - l'exil nous apportait ses douceurs, et c'était là le véritable drame, d'où des pleurs plus déchirants encore.

L'explication du Meiri : « Talinou », au sens de tendre les cordes

Le Meiri s'étonne de l'interprétation habituelle selon laquelle nous aurions abandonné les harpes en les suspendant aux arbres. Il soulève deux difficultés : premièrement, comment auraient-ils emporté des harpes avec eux ? Un homme partant en exil n'emporte pas d'instruments de musique, mais un simple trousseau d'exilé, le strict nécessaire. Deuxièmement, si les harpes étaient simplement suspendues aux branches, les ennemis qui les dominaient auraient pu les forcer à jouer ; pourquoi ne les y ont-ils pas contraints ?

C'est pourquoi le Meiri explique : les ennemis présents sur le lieu d'exil détenaient eux-mêmes les ustensiles du Temple, car les nations avaient déporté à Babylone tout l'or et tous les objets sacrés, y compris les harpes. Ils ordonnèrent alors aux Léviim : « Chantez-nous des cantiques de Sion », et les Léviim furent contraints d'obtempérer. Les ravisseurs sortirent les harpes et les leur mirent entre les mains ; les Léviim durent en tendre les cordes et les ajuster - car pour jouer de la harpe, il faut tendre la corde, comme le fait tout musicien avant de se produire : accorder les cordes, tendre et détendre pour s'assurer de la justesse de l'instrument.

Et cette action d'étirer et de tendre s'appelle « suspension » (teliya). Tendre ou suspendre signifie déployer une chose, l'établir et la tendre selon sa configuration, comme dans l'expression « Il suspend la terre sur le néant » (tolé erets ‘al belimah). De même, nos Sages ont dit : « On tend le filtre durant Yom Tov » (toulin ett hamichmerett) - on tend le filtre au-dessus du récipient pour y verser le liquide, les lies restant en haut tandis que le vin s'écoule. De même, « le quatrième jour, les luminaires furent suspendus », c'est-à-dire fixés et établis. Dès lors, « ‘Al ‘aravim betokhah talinou kinoroténou » signifie : en ce lieu même, nous avons tendu les cordes des harpes afin de jouer. « Betokhah », au sein de Babylone, car tout ce qui se trouve dans son territoire est désigné ainsi. Et « ‘al ‘aravim » ne signifie pas sur les saules eux-mêmes, mais au milieu des saules. La lamentation porte donc ici sur le fait qu'ils furent contraints d'entonner les chants sacrés de Sion.

כִּי שָׁם שְׁאֵלוּנוּ שׁוֹבֵינוּ דִּבְרֵי־שִׁיר וְתוֹלָלֵינוּ שִׂמְחָה שִׁירוּ לָנוּ מִשִּׁיר צִיּוֹן׃ - Car là, nos ravisseurs nous demandaient des paroles de chant, et nos oppresseurs, de la joie : « Chantez-nous des cantiques de Sion ! »
« Vetolalenou » - la multiplicité des explications

Ceux qui nous avaient capturés exigeaient de nous que nous leur chantions des cantiques de Sion, et à la suite de cela, nous pleurions en leur disant : comment pourrions-nous chanter le cantique de Sion ? Et que signifie « vetolalenou sim'ha » ? Le Radak explique : ces lyres que nous avions suspendues aux saules - c'est avec elles qu'ils nous demandaient de la joie, voulant que nous nous réjouissions avec eux et que nous chantions pour eux. Certains expliquent « tolalenou » d'après la racine de la lamentation (yelala) : ils étaient la cause de nos gémissements, et au lieu de ces pleurs, ils exigeaient de nous de la joie. Rachi rapporte au nom de Menahem que « tolalenou » désigne des instruments de musique ainsi nommés parce qu'on les suspendait - comme ces instruments de percussion suspendus dans les airs sur lesquels on frappe, à l'image du triangle en métal avec sa baguette que chacun se rappelle depuis l'enfance. Et Rachi lui-même explique : « tolalenou » - nos ennemis qui se moquaient et se divertissaient à nos dépens, selon le sens de « ceux qui se rient de moi prêtent serment par moi ». Les insensés (holelim) sont des esprits déraisonnables qui bouffonnent, et ils voulaient que nous agissions nous aussi avec folie.

On le remarque souvent : lorsqu'un terme est obscur, les interprétations se multiplient. Voilà déjà quatre explications pour l'expression « tolalenou » : les lyres suspendues aux saules, le registre de la lamentation, le nom d'un instrument de musique, ou l'idée de dérision et de folie.

Le Malbim : ils demandaient un chant à la louange de Babylone

Le Malbim explique : « Là, nos ravisseurs nous demandaient des paroles de chant » - l'usage dans l'Antiquité était de composer des hymnes pour célébrer la contrée et le royaume où l'on résidait, à l'instar des louanges de Jérusalem. Aujourd'hui encore, on chante des hymnes à la gloire de sa patrie, et telle est la coutume de toutes les nations, chacune possédant un chant vantant les mérites de sa terre.

Et soit dit en passant, quel chant à la louange de Jérusalem entonnons-nous tous chaque Chabbat ? « Lékha Dodi ». Rares sont ceux qui réalisent que Lékha Dodi est avant tout un hymne à la gloire de Jérusalem. Seuls les premier et deuxième couplets ont trait au Chabbat : « Garde et souviens-toi en une seule parole », « Allons à la rencontre du Chabbat ». Dès lors, le poème s'adresse tout entier à Jérusalem : « Sanctuaire du Roi, cité royale, relève-toi, sors de tes ruines, assez de siéger dans la vallée des larmes, Il aura pitié de toi » ; « Secoue ta poussière, lève-toi, revêts tes habits de splendeur, mon peuple, par l'entremise du fils de Yichaï le Bethléémite, rapproche la rédemption de mon âme » ; « Réveille-toi, réveille-toi, car ta lumière est venue, lève-toi et rayonne » ; « Ne sois plus confuse, ne rougis plus, pourquoi t'affaisser » ; « Tes spoliateurs deviendront une proie, et tous tes dévoreurs s'éloigneront » ; « Tu t'étendras à droite et à gauche » - conformément à la prophétie annonçant que Jérusalem s'élargira dans l'avenir. Ce n'est qu'au terme du chant que l'on revient au Chabbat : « Viens en paix, couronne de son époux, dans la joie et l'allégresse », « Viens, ô fiancée ! Viens, ô fiancée ! ». On voit ainsi que toutes les communautés et tous les rites chantent chaque Chabbat les louanges de Jérusalem, perpétuant une tradition très ancienne.

Telle était précisément l'exigence des Babyloniens : vous êtes désormais à Babylone - chantez-nous donc les louanges de Babylone. « Vetolalenou sim'ha » - ils nous réclamaient des propos joyeux, voulant que nous leur entonnions des chants d'allégresse. « Chantez-nous du cantique de Sion » signifie : ce même hymne que vous chantiez en l'honneur de Sion, entonnez-le maintenant pour nous. Transposez-le pour en faire un chant dédié à la terre de Babylone, car le pays des Chaldéens est devenu votre héritage. Les biens et la prospérité dont vous jouissiez là-bas - maisons, champs et vignobles -, vous les trouvez aussi ici ; pourquoi dès lors ne chanteriez-vous pas cet hymne pour Babylone ?

Le Malbim propose une cinquième explication du mot « vetolalenou » : il équivaut à « vecholelenou » (nos spoliateurs), car le tav et le chine s'interchangent en araméen - « tora » est le taureau (chor), « pacher » et « patar » expriment la même notion, « mepacher 'helmin » désignant l'interprète des songes. Dès lors, ces spoliateurs sont nos pillards, ceux qui ont fait main basse sur notre butin, et ce sont eux qui exigent que nous nous réjouissions dans leur pays et que nous célébrions ses louanges.

אֵיךְ נָשִׁיר אֶת־שִׁיר־יְהֹוָה עַל אַדְמַת נֵכָר׃ - Comment pourrions-nous chanter le cantique de l'Éternel sur une terre étrangère ?
Le cantique de l'Éternel ne peut être transposé

C'est à cette requête qu'ils répliquèrent : comment chanter le cantique de l'Éternel sur une terre qui est l'antithèse même de ce cantique, une terre profane, aux antipodes de la sainteté ? Le Metsoudat David explique que les exilés se disaient en eux-mêmes : comment chanterions-nous l'hymne de l'Éternel hors de l'enceinte du Sanctuaire ? Et parce qu'ils redoutaient cette sommation, ils prétendirent avoir perdu leurs lyres en route - car d'après son commentaire, ils les avaient cachées dans les branches des saules pour qu'on ne leur réclame point les chants de Sion ; et lorsqu'on insista malgré tout, ils répondirent que les instruments s'étaient égarés et qu'il leur était impossible de chanter.

Le Malbim précise : certes, nous pourrions entonner en terre étrangère toutes sortes de chants célébrant la réussite matérielle - la prospérité, la fertilité, l'abondance économique -, rien ne s'y oppose. Mais le cantique de l'Éternel ? Ce chant sacré est l'expression de la Présence divine qui résidait dans le Temple, du souffle prophétique et de l'inspiration sainte, de la gloire divine, de la Torah, du service sacré et des miracles. Comment pourrions-nous proférer ce cantique divin sur une terre étrangère, totalement inapte à de tels sommets spirituels ? Chanter les éléments de la nature, soit - mais détourner le cantique de l'Éternel pour substituer une terre profane à Jérusalem ? Pareille chose est absolument inconcevable.

Le Midrash Yalkout : le dévouement des Léviim

Le Yalkout enseigne au sujet de ces versets : Nevoukhadnetsar leur dit : pourquoi restez-vous là assis à pleurer ? Préparez-vous ! Pendant que nous mangeons et buvons, je veux que vous vous teniez debout et que vous jouiez de vos harpes devant moi et devant les idoles, tout comme vous en jouiez devant votre D.ieu. Et le terme « frapper » (mékichim) signifie ici jouer, comme dans l'expression « la flûte frappe devant eux », où il ne s'agit évidemment pas de frapper - car ce n'est pas un tambour - mais bien de jouer une mélodie.

Le Midrash rapporte auparavant que lorsqu'on les a exilés vers Babylone, on ne leur a pas laissé un seul instant de répit, sachant que s'ils s'arrêtaient un instant, ils se mettraient à prier. C'est pourquoi il est dit : « Sur les fleuves de Babylone, là nous nous sommes assis » - là seulement. Et on ne leur permettait pas non plus de pleurer, sachant que s'ils pleuraient, le Saint béni soit-Il les ramènerait. Ce n'est qu'en arrivant aux fleuves de Babylone qu'ils ont enfin pu s'asseoir et aussi pleurer, d'où l'expression : « nous avons aussi pleuré ».

C'est alors que Nevoukhadnetsar organise un festin et exige d'eux de la musique pendant le banquet. L'Allemagne n'a rien inventé de tout cela ; cette pratique existait déjà bien avant. Lorsque les officiers s'installaient, ils faisaient venir les Juifs des camps - parmi lesquels se trouvaient d'immenses artistes ayant joué sur les scènes les plus prestigieuses du monde - et les contraignaient à jouer devant eux, pour que l'Allemand puisse savourer sa coupe de vin et festoyer au son du piano et de l'orgue. Cela nous enseigne que tout a déjà commencé avec Nevoukhadnetsar.

Ils se mirent à se regarder les uns les autres en disant : ne suffit-il pas que nous ayons causé la destruction du Beth Hamikdach, pour que nous allions maintenant jouer devant ce nain et devant des idoles ? Rabbi Yits'hak bar Tavla donnait une parabole : à quoi cela ressemble-t-il ? À un roi de chair et de sang qui épousa une fille de rois. Il lui dit : « Lève-toi et sers-moi une coupe », mais elle refusa de le servir - elle était fille de rois, les serviteurs faisaient tout pour elle, comment allait-elle lui verser à boire ? Furieux, il la chassa de sa demeure, et elle alla épouser un homme couvert d'ulcères. Ce dernier lui dit à son tour : « Lève-toi et sers-moi une coupe ». Elle lui répondit : « Misérable ! J'étais fille de rois et j'avais épousé un roi ; c'est seulement parce qu'il m'a demandé de lui servir une coupe et que j'ai refusé qu'il s'est mis en colère et m'a chassée de son palais ; si je l'avais servi, j'aurais ajouté de la gloire à ma propre gloire ! Et maintenant, toi, un lépreux couvert d'ulcères, tu m'ordonnes de me lever pour te servir ? » De même dirent les enfants d'Israël : là-bas, nous ne nous sommes pas conduits dignement et nous n'avons pas fait la volonté d'Hachem, et toi, tu voudrais que nous fassions ta volonté ?

Ils firent tous preuve d'une maîtrise héroïque d'eux-mêmes : ils mirent leurs pouces dans leur bouche et se les tranchèrent, afin de ne plus jamais pouvoir pincer les cordes. Et lorsqu'on leur dit : « Chantez-nous des cantiques de Sion ! », ils répondirent... il n'est pas dit « nous ne chanterons pas », mais « comment chanterions-nous ? ». Voyez la précision du texte : ils n'ont pas dit « nous ne jouerons pas le cantique d'Hachem sur une terre étrangère », mais « comment jouerions-nous ? » - car ils avaient rongé l'extrémité de leurs doigts et n'avaient plus aucun moyen matériel de jouer.

C'est également en ce sens qu'il est dit : « Je les rassemblai près du fleuve... j'examinai le peuple et les Cohanim, mais parmi les fils de Lévi, je n'en trouvai point là-bas » - ils y étaient bien, mais ils ne pouvaient plus jouer de leurs harpes. C'est-à-dire que même s'il est écrit qu'il n'y trouva pas de Léviim, des Léviim étaient bel et bien présents, seulement ils ne pouvaient plus jouer de musique, puisqu'ils s'étaient mutilé le bout des doigts. Et d'où sait-on que ces mêmes Léviim qui avaient été exilés revinrent ensuite ? Du verset : « Et beaucoup de Cohanim, de Léviim et de chefs de famille, des vieillards qui avaient vu le premier Temple ».

Lorsque Nevoukhadnetsar comprit ce qui s'était passé, il se leva et massacra des monceaux entiers de Juifs, formant d'immenses tas de cadavres. Malgré cela, ils éprouvèrent de la joie, celle de ne pas avoir entonné de chant devant les idoles, comme il est dit : « et nos oppresseurs, de la joie » (vetolaleinou sim'ha). Nous avons là une sixième explication du terme « tolaleinou » : dérivé de « tel », les monceaux et amoncellements qu'ils ont faits de nos corps.

אִם־אֶשְׁכָּחֵךְ יְרוּשָׁלָ͏ִם תִּשְׁכַּח יְמִינִי׃ - Si je t'oublie, Jérusalem, que ma droite m'oublie !

À cet instant, le Saint béni soit-Il fit ce serment à Israël : vous avez su vous maîtriser et vous couper les doigts de la main droite - Moi aussi, Je retirerai Ma droite devant l'ennemi, et elle ne reviendra que lorsque Je Me souviendrai de vous, comme il est dit : « Si je t'oublie, Jérusalem, que ma droite m'oublie ». C'est pourquoi le Saint béni soit-Il déclare : Je Me souviendrai toujours de Jérusalem pour vous accorder une rédemption éternelle.

En conclusion :

Le psaume s'ouvre sur les exilés assis au bord des fleuves de Babylone, s'isolant des Babyloniens et pleurant. Selon le Malbim, la douleur principale ne portait pas sur la perte des biens matériels - car à Babylone ils bâtirent des maisons, plantèrent des vignes et s'établirent durablement - mais sur la perte de Sion et de la sainteté : « Bien que nous fussions installés, nous pleurions ». C'est précisément la douceur apparente de l'exil qui a provoqué la suspension des harpes et le deuil, conformément à la mise en garde du 'Hatam Sofer contre le piège d'un exil agréable. Les ravisseurs réclamaient des chants à la gloire de leur pays, demandant de transformer le cantique de Sion en célébration de Babylone ; ce à quoi les Léviim répondirent : « Comment chanterions-nous le cantique d'Hachem sur une terre étrangère ? » - les chants profanes sur la nature ou les succès humains peuvent être entonnés n'importe où, mais le cantique d'Hachem ne saurait être détourné. Et comme l'enseigne le Midrash, les Léviim se mutilèrent les doigts et donnèrent leur vie pour ne point jouer devant l'idolâtrie ; et par le mérite de ce dévouement absolu, le Saint béni soit-Il jura de se souvenir de Jérusalem et de délivrer Israël d'une rédemption éternelle.