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Chapitre 11 - David et Bat-Chéva - Première partie

Introduction : Le chapitre difficile à comprendre

Nous abordons ici l'un des chapitres les plus complexes du livre de Samuel, et peut-être même de tous les Prophètes. Complexe non pas par le récit des faits, qui est limpide, mais par sa compréhension : l'épisode de David et Bat-Chéva. Comment comprendre que le roi David en soit arrivé à un tel acte, et comment comprendre qu'ensuite, on voie explicitement que le Saint, béni soit-Il, lui pardonne ? Tout cela exige un éclaircissement approfondi. C'est pourquoi nous étudierons cette histoire à la lumière du Malbim, dont la méthode consiste à scruter chaque mot du texte pour en dégager la véritable réalité.

Ne pas s'endormir au milieu des questions

On a coutume de dire avec humour que celui qui étudie l'Abarbanel la veille de Chabbat risque d'en arriver à l'hérésie. Pourquoi ? Parce que la méthode de l'Abarbanel consiste à soulever vingt ou trente questions sur le passage, pour ne donner qu'ensuite une explication globale qui répond à toutes. On commence la veille de Chabbat, on arrive à la vingtième question et l'on s'endort. Le Chabbat suivant, on arrive à la quinzième question et l'on s'endort encore. Après six mois, toute son étude est remplie d'interrogations sans avoir jamais eu le temps d'accéder aux réponses ! C'est pourquoi nous aborderons ici les difficultés du texte, mais nous irons jusqu'au bout de la démarche pour découvrir comment les choses s'harmonisent et comment nos Sages, de mémoire bénie, perçoivent toute cette affaire. Précisons d'emblée que ce que nous expliquerons au fil des versets reste une explication partielle, car la dimension la plus profonde, telle que l'expose le Rav Dessler et selon l'éclairage du Zohar, ne sera pleinement saisie qu'à la fin de l'histoire.

« וְדָוִד יוֹשֵׁב בִּירוּשָׁלָיִם » - La racine de toute l'affaire
וַיְהִי לִתְשׁוּבַת הַשָּׁנָה לְעֵת צֵאת הַמְּלָאכִים וַיִּשְׁלַח דָּוִד אֶת־יוֹאָב וְאֶת־עֲבָדָיו עִמּוֹ וְאֶת־כָּל־יִשְׂרָאֵל וַיַּשְׁחִתוּ אֶת־בְּנֵי עַמּוֹן וַיָּצֻרוּ עַל־רַבָּה וְדָוִד יוֹשֵׁב בִּירוּשָׁלָיִם׃ - Il arriva, au retour de l'année, au temps où les rois partent en campagne, que David envoya Yoav, ses serviteurs avec lui et tout Israël ; ils ravagèrent les fils d'Amon et assiégèrent Rabba, tandis que David demeurait à Jérusalem.

Le Malbim explique : toute cette introduction, qui semble de prime abord étrangère au sujet, vient en réalité nous dévoiler l'élément déclencheur de toute cette histoire. La cause profonde fut que le roi David resta chez lui au lieu de sortir livrer les guerres de l'Éternel, et c'est ce qui attira sur lui tout ce malheur. Le texte biblique anticipe et réfute d'ailleurs d'avance toutes les excuses imaginables. Dirait-on que David était épuisé par la guerre précédente ? Le texte précise « au retour de l'année » : une année entière s'était écoulée depuis. Dirait-on que les conditions météorologiques ne le permettaient pas, à cause de la pluie et du froid ? Le texte indique « au temps où les rois partent en campagne », et nos Sages précisent que c'était au mois de Sivan, la période propice où les monarques partent au combat. En hiver, en effet, il est difficile pour les armées de faire campagne ; on sait bien que ce qui a brisé les armées allemandes ou celles de Napoléon dans leur tentative de conquérir la Russie, ce fut le fameux « général Hiver ». Or ici, ce problème n'existait pas.

Dirait-on qu'il s'agissait d'un conflit mineur, et qu'un souverain ne se déplace pas pour régler chaque différend local ? Le verset souligne au contraire que David envoya Yoav, le chef de l'armée, « et ses serviteurs avec lui » - tous les officiers supérieurs et les vaillants guerriers - « et tout Israël ». Dans une telle envergure, il convenait que leur roi marche à leur tête. Dirait-on que l'opération ne dura que peu de temps ? Le texte affirme : « ils ravagèrent les fils d'Amon et assiégèrent Rabba », ce qui représenta une longue période : du 7 Sivan au 24 Eloul, ils passèrent des mois entiers sur le front. David voyait bien que la bataille ne se concluait pas rapidement, et il aurait dû aller les rejoindre pour y prendre part. C'était bien David qui avait toujours combattu à la tête d'Israël ! Ces quelques mots, « tandis que David demeurait à Jérusalem », constituent le cœur du problème et le prélude à tout ce qui va suivre.

Un roi qui assume ses responsabilités
Ce n'était pas comme aujourd'hui, où il n'y a aucune difficulté pour un dirigeant à prendre des décisions, assis dans un bunker blindé capable de résister à une bombe atomique, laissant les autres partir au combat. À l'époque, un roi qui prenait une décision stratégique s'engageait lui-même sur le terrain. Si la décision était mauvaise, le roi le payait de sa propre vie. Il n'y avait pas de droit à l'erreur ni de seconde chance : on prenait ses responsabilités, ce qui donnait tout son poids à chaque décision. Lorsqu'un roi participe directement aux combats, ses choix sont ceux d'un homme qui monte lui-même au front. Or, cette fois-ci, le roi David n'était pas sorti au combat.
« וַיָּקָם דָּוִד מֵעַל מִשְׁכָּבוֹ » - David se leva de sa couche
וַיְהִי לְעֵת הָעֶרֶב וַיָּקָם דָּוִד מֵעַל מִשְׁכָּבוֹ וַיִּתְהַלֵּךְ עַל־גַּג בֵּית־הַמֶּלֶךְ וַיַּרְא אִשָּׁה רֹחֶצֶת מֵעַל הַגָּג וְהָאִשָּׁה טוֹבַת מַרְאֶה מְאֹד׃ - Vers le soir, David se leva de sa couche et se promena sur le toit du palais royal ; du toit, il aperçut une femme qui se baignait, et cette femme était d'une très grande beauté.

Il s'agit encore du plein jour, vers le soir, et non de la nuit. Et que signifie « אִשָּׁה רֹחֶצֶת מֵעַל הַגָּג » (une femme se lavant depuis le toit) ? Cette femme serait-elle montée se laver sur le toit ? Le Radak explique que les mots « מעל הגג » (« depuis le toit ») se rapportent à « וַיַּרְא » (« et il vit ») : David se tenait sur le toit, et c'est de là qu'il aperçut une femme en train de se laver. Ce n'est pas la femme qui se lavait sur le toit, mais celui qui regardait qui se trouvait sur le toit.

C'est ici qu'il faut citer la Guémara dans le traité Sanhédrin (107a). Rav Yehouda a dit au nom de Rav : Qu'un homme ne s'expose jamais de lui-même à l'épreuve, car David, roi d'Israël, s'est exposé lui-même à l'épreuve et a trébuché. Il avait dit devant Lui : Maître du monde, pourquoi dit-on « le D.ieu d'Avraham, le D.ieu d'Yits'hak et le D.ieu de Ya'akov », et ne dit-on pas « le D.ieu de David » ? Il lui répondit : Eux ont surmonté des épreuves devant Moi, alors que toi, tu n'as pas été éprouvé par Moi - c'est-à-dire pas par une épreuve d'une telle force. David Lui dit : Maître du monde, « Éprouve-moi, Éternel, et tente-moi ». Le Saint, béni soit-Il, lui dit : Je vais t'éprouver, et Je ferai avec toi une chose que Je n'ai pas faite avec les Patriarches. À eux, Je n'ai pas révélé quelle serait leur épreuve, mais à toi, Je le fais savoir : Je t'annonce que Je t'éprouverai par une faute de mœurs. Aussitôt, « et ce fut vers le soir, David se leva de sa couche » ; Rav Yehouda a dit : il a transformé sa couche de la nuit en couche du jour, et une halakha lui a échappé : il y a un petit membre chez l'homme, si on le rassasie, il a faim ; si on l'affame, il est rassasié.

« Si on le rassasie, il a faim ; si on l'affame, il est rassasié »

Il y a ici un enseignement capital. Que signifie « וַיָּקָם מֵעַל מִשְׁכָּבוֹ » (« il se leva de sa couche ») ? David s'était trouvé auparavant dans une couche, et le terme de « couche » désigne ici les relations intimes. Et pourquoi en plein jour ? C'est que David savait ce que D.ieu lui avait annoncé, à savoir qu'il serait éprouvé dans le domaine des mœurs, et il s'est dit : Je vais me rassasier dans ce qui est permis afin de ne pas être attiré vers l'interdit. En apparence, cela semble logique. Mais nos Sages nous enseignent que le désir fonctionne exactement à l'inverse : plus l'homme assouvit son désir, fût-ce dans le cadre permis, plus cela l'affame au lieu de le rassasier. « Il y a un petit membre chez l'homme : si on le rassasie, il a faim ; si on l'affame, il est rassasié ». Au sens premier, il s'agit de l'organe de la reproduction, mais cette idée s'applique à tous les désirs. L'homme qui réprime son penchant et le surmonte fait en sorte que ce désir ne continue pas à s'attacher à lui. Observez quelqu'un qui vient de manger : peu de temps après, la faim revient. En revanche, celui qui reste longtemps sans manger voit, à un certain stade, sa faim diminuer. Ceux qui accomplissent un jeûne continu (ta'anit hafssaka) - de la sortie de Chabbat jusqu'au vendredi, six jours entiers sans manger ni boire, même la nuit - témoignent que la principale difficulté réside dans les deux premiers jours, après quoi cela devient bien plus facile. C'est le même principe : si on l'affame, il est rassasié.

C'est également la raison pour laquelle on entend aujourd'hui parler de toutes sortes de déviances, que D.ieu nous en préserve, qui n'existaient pas autrefois. Toutes les abominations sortent au grand jour, accompagnées de maux pernicieux dont on n'avait jamais entendu parler. Que s'est-il passé ? Des esprits égarés ont existé à toutes les époques ; comment se fait-il qu'aujourd'hui leur nombre soit si grand et la folie si démesurée ? Le fait est qu'autrefois, pour commettre une faute, il fallait déployer de grands efforts. De nos jours, toutes les transgressions sont à portée de main sur le téléphone, et tous les interdits s'introduisent dans la maison par les écrans et toutes ces dérives. Chez un tel individu, lorsqu'une tentation ordinaire se présente, elle ne l'atteint même plus : à force d'être saturé d'impureté, il lui faut quelque chose de bien plus fort pour ressentir une excitation, et c'est ainsi qu'il sombre peu à peu. C'est comparable à une drogue : celui qui n'a jamais fumé n'en éprouve aucune envie. Mais dès les premières cigarettes, ou les premières doses, le besoin d'en avoir davantage s'installe. Le « seulement deux cigarettes par jour » devient deux paquets. Il en va de même avec les stupéfiants : on commence par des « drogues douces, rien de bien grave », puis c'est une dose de plus, encore une autre, des drogues plus dures, jusqu'à l'overdose mortelle. Autrefois, les journaux en parlaient ; aujourd'hui, on ne le mentionne même plus tant le phénomène s'est banalisé. Et qu'est-ce qu'une overdose ? C'est précisément cela : l'accoutumance et le désir grandissent, il faut sans cesse en rajouter, jusqu'à ce que le corps ne puisse plus le supporter.

L'aveugle qui n'est pas ébloui

Un talmid 'hakham raconta qu'un jour, étant monté dans un autobus où se trouvait une femme, il refusa de s'asseoir à côté d'elle et préféra rester debout. Un homme laïque assis là lui dit : Vous les religieux, vous ne pensez continuellement qu'à ces choses-là. Qu'y a-t-il de mal à s'asseoir près d'elle ? Moi, cela ne me dérange absolument pas ; je vais même à la plage et cela ne me fait rien du tout. Le rav lui répondit : Un aveugle non plus n'est pas ébloui par le soleil. L'homme ne comprit pas. Le rav lui expliqua : La nature selon laquelle le Créateur du monde a façonné l'homme fait que s'il voit une chose interdite, il en est affecté. Un tel homme est en bonne santé. Mais celui qui prétend : « Cela ne me fait aucun effet », a un problème, et certains médecins savent traiter cela. Tu es semblable à un aveugle : à force d'être plongé dans la débauche, cela n'a plus d'emprise sur toi, car tu es enfoncé jusqu'au cou dans la fange. Moi, qui ressens cet impact, je suis sain d'esprit, et c'est pourquoi je me préserve. Tu t'imagines que ta situation est meilleure parce que tu n'éprouves rien ? Au contraire, cela montre à quel point tu as régressé, et combien la garde des yeux t'est devenue étrangère. Un aveugle regarde le soleil et dit : « Cela ne me fait rien » - c'est lui le malade, pas moi. Et il en est ainsi en tout domaine : celui qui s'impose des barrières et se contient découvrira en lui la force de surmonter l'épreuve, tandis que celui qui cherche à assouvir ses désirs ne fera que sombrer davantage.

L'oiseau et la natte

Et comment David en est-il arrivé à une telle situation ? La Guémara raconte : Batsheva se lavait les cheveux « sous une ruche », c'est-à-dire sous une sorte de treillis de roseaux qui lui servait de séparation. Le Satan vint alors et apparut à David sous la forme d'un oiseau. David décocha une flèche en direction de l'oiseau, la flèche trancha cette natte de roseaux, Batsheva fut alors dévoilée à son regard et il la vit. Or, il est bien connu que le mauvais penchant n'agit qu'à travers ce que les yeux de l'homme contemplent : en l'absence de vision, le mauvais penchant n'a pas de prise.

D'où une question : il est écrit : « וְלֹא תָתוּרוּ אַחֲרֵי לְבַבְכֶם וְאַחֲרֵי עֵינֵיכֶם » (« et vous ne suivrez pas les désirs de votre cœur et de vos yeux ») ; or, l'œil voit et le cœur convoite, il aurait donc fallu mentionner d'abord « après vos yeux » et ensuite « après votre cœur » ? C'est que l'on nous enseigne : l'œil ne voit que si le cœur le désire. Lorsque le cœur le désire, l'œil regarde ; si le cœur n'en avait pas envie, l'œil ne regarderait pas non plus. Certes, l'œil voit et le cœur convoite, mais comment l'œil en est-il venu à voir ? Parce que le cœur l'a d'abord désiré.

Les cinq chefs d'accusation de l'Abarbanel
וַיִּשְׁלַח דָּוִד וַיִּדְרֹשׁ לָאִשָּׁה וַיֹּאמֶר הֲלוֹא־זֹאת בַּת־שֶׁבַע בַּת־אֱלִיעָם אֵשֶׁת אוּרִיָּה הַחִתִּי׃ - David envoya s'informer sur cette femme, et on lui dit : N'est-ce point Batsheva, fille d'Eli'am, femme d'Ouriya le Hittite ?

David envoya s'enquérir pour savoir si la femme était libre ou mariée. Le Malbim fait remarquer : avant d'expliquer ce passage, sache que l'Abarbanel a vivement incriminé David, lui attribuant cinq fautes. Énumérons-les, puis nous verrons comment le Malbim prouve le contraire à partir des versets eux-mêmes. Première faute : avoir pris une femme mariée. Nos Sages expliquent qu'elle était divorcée, mais l'Abarbanel rejeta cette explication. Deuxième faute : après que Batsheva eut annoncé : « Je suis enceinte », David s'efforça de renvoyer Ouriya auprès de sa femme afin qu'il crût que la grossesse venait de lui, étouffant ainsi l'affaire. Cela aurait été particulièrement grave, car le fils de David aurait alors grandi dans la maison d'Ouriya, convaincu d'être son propre père. En plus du statut de mamzer, cela touche à l'avertissement de la Torah : « et que le pays ne se remplisse d'infamie », car lorsque la paternité reste ignorée, un frère risque d'épouser sa sœur à son insu. Troisième faute : avoir ordonné de placer Ouriya en première ligne, là où les combats étaient les plus violents, pour provoquer sa mort alors qu'il n'avait commis aucune faute. Il aurait été préférable de retenir Ouriya à Jérusalem, de s'assurer que Batsheva accouche en secret, puis de le renvoyer chez lui sans qu'il ne se doute de rien. Quatrième faute : ne pas l'avoir exécuté lui-même mais par l'épée des enfants d'Amon, provoquant la mort d'autres vaillants soldats d'Israël, car il fallait engager une bataille où il périrait, et un tel affrontement entraînerait nécessairement la chute d'autres hommes, alors qu'il aurait pu le mettre à mort discrètement. Cinquième faute : s'être empressé de l'épouser dès la fin des jours de deuil, donnant ainsi l'impression de céder à l'emprise du désir. Selon l'Abarbanel, David commit bien de lourdes fautes, mais Hachem lui pardonna car il accomplit une techouva complète, reçut son châtiment et obtint sa guérison spirituelle.

La réponse du Malbim : Batsheva n'était pas une femme mariée

Le Malbim affirme : avec une perspective authentique de la Torah, l'avis de nos Sages de mémoire bénie s'impose. Une femme mariée ayant eu une liaison avec un tiers et dont le mari vient à mourir demeure interdite à tout jamais tant au mari qu'à l'amant. Dès lors, comment David aurait-il pu l'épouser selon la thèse de l'Abarbanel ? Bien plus encore : leur union perdura même après les réprimandes du prophète Nathan, et l'Abarbanel lui-même reconnaît que David fit techouva. Se peut-il qu'un homme fasse techouva en gardant une souillure entre ses mains, en demeurant marié à une femme qui lui est formellement interdite ? Certainement pas.

De plus : si elle avait été une femme mariée, l'enfant aurait été un mamzer. Or, s'il s'agissait d'un mamzer, comment David a-t-il pu supplier pour que cet enfant vive ? Tant que le mamzer est en vie, celui qui l'a engendré ne peut trouver de pardon complet, l'enfant demeurant un rappel permanent de la faute, et l'expiation ne s'obtient que par sa mort. Lorsque l'enfant tomba malade, David aurait donc dû se réjouir qu'il disparaisse afin que la faute soit effacée. Quel sens y aurait-il eu à implorer sa guérison s'il était issu d'une union illicite ?

En outre : comment imaginer que le guide désigné pour régner sur Israël, Chlomo fils de David, soit issu de Batsheva si celle-ci avait été interdite à David ? Il fut pourtant également appelé « Yedidya » parce qu'Hachem l'aimait, « l'ami de D.ieu ». Un ami d'Hachem né d'une union adultérine ? Et c'est précisément par lui que s'est perpétuée la royauté davidique ! Tout cela démontre sans équivoque que Batsheva n'était pas interdite à David.

Un acte de divorce pour les combattants de la maison de David

Pourquoi donc n'était-elle pas une femme mariée ? Parce que quiconque partait combattre pour la maison de David remettait un acte de divorce (guet kritout) à son épouse. La raison de cette institution était la suivante : à cette époque, les soldats tombés au champ de bataille n'étaient pas rapatriés dans un cercueil ; ils avaient le statut de « met mitsva », acquéraient le lieu où ils gisaient et étaient inhumés sur place. Ainsi, sur cent mille hommes partis au front, quatre-vingt-dix mille pouvaient revenir tandis que dix mille restaient enterrés quelque part dans les champs. Qui étaient-ils ? Quels témoins pouvaient certifier la mort et la sépulture de chacun ? « Il combattait à mes côtés, je ne le connaissais pas personnellement, on m'a dit qu'il était tombé, nous avons creusé et nous l'avons enterré ». Sans témoins pour attester formellement son décès, sa femme risquait de demeurer agouna jusqu'à la fin de ses jours.

Que fit-on alors ? On institua que quiconque partait aux guerres de la maison de David rédigeait un guet pour sa femme. En vérité, cet usage avait déjà débuté du temps de Chaoul. Où le voit-on ? Lorsque le père de David l'envoya prendre des nouvelles de ses frères lors de la guerre contre Goliath, il lui dit : « et rapporte leur gage », ce que nos Sages expliquent ainsi : rapporte l'acte de répudiation qu'ils ont remis à leurs femmes. Ainsi, en cas de mort au combat, l'épouse acquérait le statut de divorcée et non de veuve, ce qui offrait un double avantage : d'une part, même sans certitude absolue sur la mort du soldat, dès lors qu'il ne revenait pas, le guet prenait effet et la femme pouvait se remarier dès la fin de la guerre ; d'autre part, elle n'était pas soumise au lévirat (yiboum) si le couple était sans enfants, car seule une veuve y est astreinte, et non une femme divorcée. Nos Sages discutent pour déterminer s'il s'agissait d'un guet pur et simple ou d'un guet sous condition : si je ne reviens pas au terme de la guerre, tu seras divorcée rétroactivement dès aujourd'hui.

Ici, le Malbim analyse avec précision les termes du texte : « David envoya s'informer sur la femme » - sa première préoccupation fut de savoir si elle était mariée ou libre. Et lorsqu'on lui répondit : « N'est-ce pas là Batsheva, fille d'Eliam, femme d'Ouriya le Héthien ? », cette indication même lui suffit pour savoir qu'elle était libre. Ouriya comptait en effet parmi les vaillants guerriers de David, comme les Écritures l'attestent, et il était mobilisé sur le front ; il lui avait donc incontestablement remis un guet, conformément à la coutume générale. Et si l'on doute que la procédure eût été scrupuleusement respectée, le verset souligne qu'elle était « fille d'Eliam » : or Eliam était le fils d'Ahitofel le Guilonite, conseiller de David, et c'est lui-même, précise le Malbim, qui avait conseillé et instauré cette règle garantissant qu'une femme reçoive son guet avant le départ de son époux. En tant qu'initiateur de la mesure, il avait certainement veillé à ce qu'elle soit appliquée à sa propre petite-fille.

Quel était dès lors le plan de David ? La règle stipulait que le guet entrait en vigueur si le soldat ne rentrait pas avec l'ensemble des troupes. David envisageait donc d'assigner à Ouriya une mission vers la fin des opérations : alors que l'armée rentrerait à une date convenue, Ouriya ne reviendrait que deux semaines plus tard. Le guet s'appliquerait alors et Batsheva deviendrait divorcée ; à son retour, Ouriya l'épouserait de nouveau. Et comment opérait ce divorce ? Rétroactivement, dès le moment de la remise de l'acte. Pourquoi doit-on nécessairement l'affirmer ? Car si le divorce ne prenait effet qu'à l'instant du non-retour, il se pourrait qu'Ouriya fût déjà mort quelques semaines auparavant, et comment un guet pourrait-il prendre effet sur une femme devenue veuve ? Il fallait donc obligatoirement que l'acte agisse rétroactivement depuis sa remise : elle était ainsi libérée du lévirat tout en étant considérée comme divorcée. Tel était le plan de David : qu'elle soit juridiquement libre de manière rétroactive.

« Et elle se purifiait de son impureté »
וַיִּשְׁלַח דָּוִד מַלְאָכִים וַיִּקָּחֶהָ וַתָּבוֹא אֵלָיו וַיִּשְׁכַּב עִמָּהּ וְהִיא מִתְקַדֶּשֶׁת מִטֻּמְאָתָהּ וַתָּשָׁב אֶל־בֵּיתָהּ׃ - David envoya des messagers pour la faire venir ; elle vint chez lui et il coucha avec elle, alors qu'elle s'était purifiée de son impureté, puis elle retourna dans sa maison.

David envoie des messagers et voulait qu'ils enquêtent sur l'affaire, afin qu'il soit bien clair que cette femme avait effectivement divorcé. Et le texte ajoute cela pour que l'on ne pense pas que David n'a pas pris garde à l'interdit d'une femme mariée - car l'on constate qu'il a même pris garde à l'interdit de Nida. Son mari était sur le champ de bataille et elle n'avait aucun besoin naturel de se purifier (bien qu'à leur époque, les femmes se purifiaient aussi pour consommer des aliments purs), et à ce moment précis, elle « se purifiait de sa souillure » - elle s'était trempée au Mikvé pour sortir de son état de Nida. Il n'y avait donc ici ni interdit de femme mariée, ni interdit de Nida, et cette faute non plus ne saurait être imputée à David.

Les trois mois de discernement
וַתַּהַר הָאִשָּׁה וַתִּשְׁלַח וַתַּגֵּד לְדָוִד וַתֹּאמֶר הָרָה אָנֹכִי׃ - La femme devint enceinte ; elle fit prévenir David en disant : « Je suis enceinte. »

Le Zohar enseigne : Ouriya est parti et lui a laissé un Guet le 7 Sivan, et cet épisode s'est produit le 24 Eloul. Pourquoi est-il important de connaître ces dates ? Parce qu'il faut observer un délai de trois mois de discernement (Havchana). Une femme n'a pas le droit de se remarier dans un délai de trois mois car, si elle venait à accoucher, on ne saurait pas si l'enfant est né à neuf mois du premier mari ou à sept mois du second, sachant qu'une femme peut accoucher à terme incomplet, à sept ou à neuf mois. Or ici, trois mois s'étaient écoulés depuis qu'Ouriya avait quitté la maison ; c'est pourquoi elle put affirmer avec certitude à David : « Je suis enceinte », car il était indéniable que la grossesse venait de lui.

Et comment savait-elle déjà qu'elle était enceinte ? Le Ralbag explique : elle a immédiatement ressenti sa conception par l'interruption du cycle naturel des femmes, c'est-à-dire qu'elle a cessé d'avoir ses pertes de sang, et c'est à cela qu'elle l'a su. Car autrement, il lui aurait fallu attendre encore trois mois pour que sa grossesse soit visible.

Le renvoi d'Ouriya chez lui
וַיִּשְׁלַח דָּוִד אֶל־יוֹאָב שְׁלַח אֵלַי אֶת־אוּרִיָּה הַחִתִּי וַיִּשְׁלַח יוֹאָב אֶת־אוּרִיָּה אֶל־דָּוִד׃ - David envoya dire à Yoav : « Envoie-moi Ouriya le Hittite. » Et Yoav envoya Ouriya à David.

Yoav était sur le champ de bataille et Ouriya avec lui, et David ordonne qu'on lui envoie Ouriya à Jérusalem. C'est ici qu'intervient le second reproche de l'Abarbanel : David voulait qu'Ouriya dorme avec sa femme, afin d'effacer le nom du véritable père de l'enfant à naître et qu'il soit considéré comme le fils d'Ouriya, ce qui est contraire à la Torah. Le Malbim y répond : David savait qu'il était le roi et que tout était entre ses mains ; il se disait en son cœur qu'à un moment donné, il veillerait à informer le fils de son statut et de sa véritable filiation, évitant ainsi tout risque qu'il n'épouse une femme qui lui serait interdite.

Trois rébellions d'Ouriya
וַיֹּאמֶר דָּוִד לְאוּרִיָּה רֵד לְבֵיתְךָ וּרְחַץ רַגְלֶיךָ וַיֵּצֵא אוּרִיָּה מִבֵּית הַמֶּלֶךְ וַתֵּצֵא אַחֲרָיו מַשְׂאַת הַמֶּלֶך׃ - David dit à Ouriya : « Descends dans ta maison et lave-toi les pieds. » Ouriya sortit de la maison du roi, et un présent du roi fut envoyé à sa suite.

« Descends dans ta maison et lave-toi les pieds » - en clair : rentre chez toi et sois avec ta femme. « Un présent du roi » désigne une marque d'honneur, un don généreux et un repas d'apparat envoyés après lui.

וַיִּשְׁכַּב אוּרִיָּה פֶּתַח בֵּית הַמֶּלֶךְ אֵת כָּל־עַבְדֵי אֲדֹנָיו וְלֹא יָרַד אֶל־בֵּיתוֹ׃ - Ouriya se coucha à l'entrée de la maison du roi avec tous les serviteurs de son maître, et ne descendit point dans sa maison.

Le plan est déjoué. Et ici, souligne le Malbim, en analysant précisément les versets, nous constatons qu'Ouriya accumule à ce stade trois fautes. La première : il a transgressé l'ordre du roi. Le roi lui avait dit « descends chez toi », c'est-à-dire de rester dans sa maison, et lui s'est couché « à l'entrée de la maison du roi », non pas directement sur le seuil, mais sur cette esplanade où dormaient les serviteurs du roi. Pourquoi ? Parce qu'il voulait retourner sur le champ de bataille et dormait là comme pour dire : mon séjour ici n'est que temporaire, je prends immédiatement mes affaires et je repars au combat. Mais il n'y a pas lieu d'aimer le roi au mépris des ordres du roi. Dès l'instant où le roi ordonne, ne fais pas de calculs pour savoir s'il convient de désobéir à sa parole : tu es considéré comme rebelle envers la royauté (mored be-malkhout). La deuxième : il a méprisé le présent royal. Le roi t'a fait honneur et a envoyé derrière toi un présent somptueux, et toi, tu n'es pas rentré chez toi pour recevoir cet honneur et partager le repas du roi avec ta femme.

וַיַּגִּדוּ לְדָוִד לֵאמֹר לֹא־יָרַד אוּרִיָּה אֶל־בֵּיתוֹ וַיֹּאמֶר דָּוִד אֶל־אוּרִיָּה הֲלוֹא מִדֶּרֶךְ אַתָּה בָא מַדּוּעַ לֹא־יָרַדְתָּ אֶל־בֵּיתֶךָ׃ - On rapporta la chose à David en disant : « Ouriya n'est pas descendu chez lui ». David dit alors à Ouriya : « Ne viens-tu pas de voyage ? Pourquoi n'es-tu pas descendu chez toi ? »

David ne voulait pas lui montrer sa colère, de peur qu'Ouriya ne commence à concevoir des soupçons : pourquoi le roi tient-il tellement à ce que je rentre chez moi ? C'est pourquoi il lui posa la question avec une feinte naïveté : tu viens pourtant de voyage, et nos Sages ont enseigné qu'un homme a le devoir d'honorer son épouse de sa présence lorsqu'il revient de voyage, et c'est là ton obligation.

וַיֹּאמֶר אוּרִיָּה אֶל־דָּוִד הָאָרוֹן וְיִשְׂרָאֵל וִיהוּדָה יֹשְׁבִים בַּסֻּכּוֹת וַאדֹנִי יוֹאָב וְעַבְדֵי אֲדֹנִי עַל־פְּנֵי הַשָּׂדֶה חֹנִים וַאֲנִי אָבוֹא אֶל־בֵּיתִי לֶאֱכֹל וְלִשְׁתּוֹת וְלִשְׁכַּב עִם־אִשְׁתִּי חַיֶּךָ וְחֵי נַפְשֶׁךָ אִם־אֶעֱשֶׂה אֶת־הַדָּבָר הַזֶּה׃ - Ouriya répondit à David : « L'Arche, Israël et Juda demeurent sous des huttes, et mon maître Yoav ainsi que les serviteurs de mon maître campent en plein champ, et moi j'entrerais dans ma maison pour manger, boire et coucher avec ma femme ! Par ta vie et par la vie de ton âme, je ne ferai point une chose pareille ! »

Dans sa réponse, il mentionna trois choses : l'Arche, Israël et Juda demeurent sous des huttes, sans abri au-dessus de leur tête ; Yoav et les serviteurs de mon maître campent en plein champ, sans même disposer de huttes ; et, au passage : « et mon maître Yoav ». C'est là la troisième faute : Yoav serait-il ton maître ? C'est le roi qui est ton maître ! Tu n'as pas d'autre maître lorsque tu te tiens devant le roi. Et comme nous le verrons plus loin, la femme de Tekoa envoyée par Yoav s'adressa au roi en disant « ton serviteur Yoav », car on ne donne pas le titre de « mon maître » à un autre en présence du roi. C'était là la troisième rébellion, et pour celle-ci, Ouriya s'est rendu passible de mort pour lèse-majesté.

« Reste ici aujourd'hui encore »
וַיֹּאמֶר דָּוִד אֶל־אוּרִיָּה שֵׁב בָּזֶה גַּם־הַיּוֹם וּמָחָר אֲשַׁלְּחֶךָּ וַיֵּשֶׁב אוּרִיָּה בִירוּשָׁלַיִם בַּיּוֹם הַהוּא וּמִמָּחֳרָת׃ - David dit à Ouriya : « Reste ici aujourd'hui encore, et demain je te renverrai ». Ouriya resta donc à Jérusalem ce jour-là et le lendemain.

David comprend qu'Ouriya est troublé et désireux de retourner au combat, car il faisait partie des trente-sept vaillants guerriers et ne pouvait se permettre de rester assis chez lui pendant que ses frères d'armes étaient au front. Il lui dit donc : ne t'inquiète pas, reste ici aujourd'hui encore, demain je te renverrai au combat. L'essentiel : descends chez toi.

וַיִּקְרָא־לוֹ דָוִד וַיֹּאכַל לְפָנָיו וַיֵּשְׁתְּ וַיְשַׁכְּרֵהוּ וַיֵּצֵא בָעֶרֶב לִשְׁכַּב בְּמִשְׁכָּבוֹ עִם־עַבְדֵי אֲדֹנָיו וְאֶל־בֵּיתוֹ לֹא יָרָד׃ - David l'appela, et il mangea et but devant lui, et il l'enivra. Le soir venu, il sortit pour se coucher sur son lit avec les serviteurs de son maître, et chez lui il ne descendit pas.

David l'appelle, le nourrit, l'abreuve et l'enivre, pensant que s'il est éméché, il rentrera peut-être chez lui. Cela ne sert à rien non plus. « Sur son lit » : sur la couche où il avait dormi la veille, où un lit était déjà prêt pour lui. Remarquons d'ailleurs la nuance : au verset 9, il est écrit « èt tous les serviteurs de son maître », et ici « 'im les serviteurs de son maître ». Nous avons expliqué, d'après le Gaon de Vilna, que « 'im » implique une parfaite égalité et un même but, tandis que « èt » peut ne désigner qu'une simple proximité de passage où chacun poursuit son propre dessein. Au début, il s'est couché « èt » les serviteurs de son maître, une proximité ponctuelle. Mais après avoir noué des liens et sympathisé, la nuit suivante, il se couche « 'im » les serviteurs de son maître : c'est désormais sa seconde maison.

La lettre à Yoav
וַיְהִי בַבֹּקֶר וַיִּכְתֹּב דָּוִד סֵפֶר אֶל־יוֹאָב וַיִּשְׁלַח בְּיַד אוּרִיָּה׃ - Le matin venu, David écrivit une lettre à Yoav et l'envoya par l'intermédiaire d'Ouriya.

Au matin, David comprend que ce plan ne fonctionnera pas et sort un plan d'urgence, qui constitue sa seule alternative. Le terme « sefer » dans le langage biblique et rabbinique désigne une lettre, une missive, comme lorsqu'il est dit d'envoyer des lettres par les courriers. Ce mot se rattache à l'idée de récit (sippour) : ce que l'on voulait transmettre, on l'écrivait dans une lettre.

וַיִּכְתֹּב בַּסֵּפֶר לֵאמֹר הָבוּ אֶת־אוּרִיָּה אֶל־מוּל פְּנֵי הַמִּלְחָמָה הַחֲזָקָה וְשַׁבְתֶּם מֵאַחֲרָיו וְנִכָּה וָמֵת׃ - Il écrivit dans cette lettre : « Placez Ouriya en première ligne, là où le combat est le plus violent, puis repliez-vous derrière lui, afin qu'il soit frappé et qu'il meure. »

À la mort d'Ouriya, toute l'affaire resterait cachée : tout le monde serait persuadé qu'Ouriya, étant rentré du champ de bataille, était forcément passé chez lui et avait ainsi rendu sa femme enceinte. De plus, David prévoyait de l'épouser dès son veuvage. Comme elle n'en était qu'au tout début de sa grossesse, lorsqu'elle atteindrait les mois les plus avancés, chacun penserait que l'enfant était de David. Et c'est précisément ce qu'il fit par la suite.

C'est ici que David se disculpe du quatrième grief formulé par l'Abarbanel, selon lequel l'envoi d'Ouriya au combat aurait causé la mort de nombreux soldats d'Israël, car il aurait fallu créer un affrontement périlleux pour provoquer sa perte, sans pouvoir garantir que lui seul périsse et non d'autres guerriers. Le Malbim explique : si l'on examine attentivement les termes du verset, cette accusation tombe également. « Placez Ouriya en première ligne, là où le combat est le plus violent » : il existait déjà un point où l'affrontement faisait rage, et c'est là uniquement qu'il fallait l'amener, puis « repliez-vous derrière lui ». David ne lui a pas demandé de déclencher une offensive ni de mettre d'autres soldats en danger, mais simplement de le poster là où le danger était déjà présent, sans exposer qui que ce soit d'autre. Et pourquoi provoquer sa mort ? Nous avons déjà vu qu'Ouriya s'était rendu passible de mort pour trois motifs distincts.

Et pourquoi David ne l'a-t-il pas mis à mort lui-même ?

Si Ouriya méritait la mort, pourquoi David ne l'a-t-il pas fait exécuter par un tribunal (Beth Din) ? Le Malbim répond : si David l'avait fait exécuter, il se serait trouvé dans l'impossibilité d'épouser Bat-Chéva, car tout le monde aurait dit que le roi avait fait mourir le mari dans le seul but de lui prendre sa femme.

Soit dit en passant, les commentateurs rapportent l'une des raisons pour lesquelles le Cohen Gadol a l'interdiction d'épouser une veuve ou une femme divorcée, ainsi qu'il est écrit : « Il ne prendra pour femme qu'une vierge » - de peur que le jour de Yom Kippour, le jour le plus saint de l'année, au cœur même du Saint des Saints, le Cohen ne pose son regard sur une femme mariée et ne vienne à prier : « Maître du monde, rappelle son mari auprès de Toi », afin que son épouse devienne la sienne. C'est pourquoi la Torah lui impose : non, seulement une femme vierge. Cela nous révèle la nature profonde de l'homme : même un Cohen Gadol, le jour de Yom Kippour, dans le Saint des Saints, reste soumis à des penchants humains susceptibles de l'égarer vers de telles pensées.

La mort d'Ouriya
וַיְהִי בִּשְׁמוֹר יוֹאָב אֶל־הָעִיר וַיִּתֵּן אֶת־אוּרִיָּה אֶל־הַמָּקוֹם אֲשֶׁר יָדַע כִּי אַנְשֵׁי־חַיִל שָׁם׃ - Pendant que Yoav assiégeait la ville, il posta Ouriya à l'endroit où il savait que se trouvaient de vaillants guerriers.

« Pendant que Yoav assiégeait la ville » : durant le siège. Le Malbim explique que les habitants d'une ville assiégée avaient pour habitude d'effectuer des sorties ponctuelles afin de frapper les troupes assiégeantes. C'est pourquoi on postait à l'extérieur des combattants d'élite en face des meilleurs guerriers retranchés à l'intérieur. Yoav savait précisément où se trouvaient les vaillants guerriers ennemis, et c'est là qu'il posta Ouriya, qui était lui-même un guerrier d'exception, l'un des trente-sept preux de David.

וַיֵּצְאוּ אַנְשֵׁי הָעִיר וַיִּלָּחֲמוּ אֶת־יוֹאָב וַיִּפֹּל מִן־הָעָם מֵעַבְדֵי דָוִד וַיָּמָת גַּם אוּרִיָּה הַחִתִּי׃ - Les hommes de la ville firent une sortie et combattirent contre Yoav ; des hommes tombèrent parmi le peuple, parmi les serviteurs de David, et Ouriya le Hittite mourut lui aussi.

Remarquons bien la nuance : les hommes de la ville firent une sortie et livrèrent bataille à Yoav ; des soldats tombèrent tout naturellement au cours de ces combats réguliers, et nullement à la suite d'un piège délibéré orchestré contre eux, et Ouriya le Hittite périt parmi eux.

Le message à double sens de Yoav
וַיִּשְׁלַח יוֹאָב וַיַּגֵּד לְדָוִד אֵת כָּל־דִּבְרֵי הַמִּלְחָמָה׃ וַיְצַו אֶת־הַמַּלְאָךְ לֵאמֹר כְּכַלּוֹתְךָ אֵת כָּל־דִּבְרֵי הַמִּלְחָמָה לְדַבֵּר אֶל־הַמֶּלֶךְ׃ - Yoav envoya faire un rapport à David sur tous les événements de la guerre. Et il donna cet ordre au messager, en disant : Quand tu auras achevé de rapporter au roi tous les détails du combat...

Yoav envoie informer David, et en d'autres termes, il lui dit : ta demande a été exécutée. « Le malakh » désigne ici le messager.

וְהָיָה אִם־תַּעֲלֶה חֲמַת הַמֶּלֶךְ וְאָמַר לְךָ מַדּוּעַ נִגַּשְׁתֶּם אֶל־הָעִיר לְהִלָּחֵם הֲלוֹא יְדַעְתֶּם אֵת אֲשֶׁר־יֹרוּ מֵעַל הַחוֹמָה׃ מִי־הִכָּה אֶת־אֲבִימֶלֶךְ בֶּן־יְרֻבֶּשֶׁת הֲלוֹא־אִשָּׁה הִשְׁלִיכָה עָלָיו פֶּלַח רֶכֶב מֵעַל הַחוֹמָה וַיָּמָת בְּתֵבֵץ לָמָּה נִגַּשְׁתֶּם אֶל־הַחוֹמָה וְאָמַרְתָּ גַּם עַבְדְּךָ אוּרִיָּה הַחִתִּי מֵת׃ - ...et s'il arrive que la colère du roi s'enflamme et qu'il te dise : Pourquoi vous êtes-vous approchés de la ville pour combattre ? Ne saviez-vous pas qu'on tirerait du haut de la muraille ? Qui a frappé Avimelekh, fils de Yeroubbéchet ? N'est-ce pas une femme qui jeta sur lui une meule supérieure du haut de la muraille, et il est mort à Tébets ? Pourquoi vous êtes-vous approchés de la muraille ? Alors tu diras : Ton serviteur Ouriya le Hittite est mort lui aussi.

« Ben Yeroubéchet » fait référence au fils de Yeroubaal, et « pélakh rékhev » désigne la meule tournante supérieure, une pierre extrêmement lourde qu'une femme lui jeta dessus et qui le tua dans la ville de Tévets. Le Malbim explique que Yoav dit au messager : lorsque tu auras fini de relater les événements de la guerre, il est possible que le roi s'emporte et demande pourquoi vous vous êtes approchés de la muraille. Cet argument contient deux reproches : le premier, de ne pas s'approcher à portée de tir de la muraille, car celui qui s'y trouve a l'avantage ; et le second, à plus forte raison de ne pas se trouver juste au pied du rempart, puisqu'une femme a pu lancer une pierre de meule et tuer ce grand héros, comme ce fut le cas pour Avimélekh.

Remarquons la précision : il emploie le terme « Lama » et non « Madoua ». « Madoua » renvoie au passé, à la cause première ; « Lama » renvoie à l'avenir, dans quel but ou dessein. Autrement dit : dans quel but vous êtes-vous approchés de la muraille, qu'espériez-vous obtenir ? Et c'est alors que « tu diras : Ton serviteur Ouriya le Hittite est mort aussi ». Or, apparemment, ce n'est pas du tout une réponse : quel est le rapport entre la question de savoir pourquoi ils se sont approchés de la muraille et la mort d'Ouriya ?

En réalité, Yoav a formulé avec finesse une parole à double entente, ne voulant pas que le messager comprenne qu'il existait un message secret entre lui et David. Le messager comprendrait une chose, et David en comprendrait une autre. Le messager comprendrait et dirait : sache que Yoav n'y est pour rien dans cette faute, mais qu'Ouriya le Hittite, l'un des plus vaillants guerriers de David, a bravé le danger et s'est approché de la muraille pour attaquer ; les combattants l'ont suivi et c'est ainsi qu'il a péri - c'est-à-dire que la faute incombe à Ouriya qui a pris l'initiative de s'approcher, et non à Yoav. D'un autre côté, l'intention de Yoav était que dès que David entendrait qu'Ouriya était mort lui aussi, il serait apaisé de voir sa volonté accomplie et ne s'emporterait pas contre eux.

וַיֵּלֶךְ הַמַּלְאָךְ וַיָּבֹא וַיַּגֵּד לְדָוִד אֵת כָּל־אֲשֶׁר שְׁלָחוֹ יוֹאָב׃ - Le messager partit ; à son arrivée, il rapporta à David tout ce dont Yoav l'avait chargé.

Remarquons : « tout ce dont Yoav l'avait chargé ». Le messager n'a pas saisi la nuance introduite par Yoav, qui prévoyait de ne répondre ainsi que si le roi s'emportait ; il a donc tout dit d'un coup, afin d'éviter d'emblée la colère du roi.

וַיֹּאמֶר הַמַּלְאָךְ אֶל־דָּוִד כִּי־גָבְרוּ עָלֵינוּ הָאֲנָשִׁים וַיֵּצְאוּ אֵלֵינוּ הַשָּׂדֶה וַנִּהְיֶה עֲלֵיהֶם עַד־פֶּתַח הַשָּׁעַר׃ וַיֹּרְאוּ הַמּוֹרִאים אֶל־עֲבָדֶיךָ מֵעַל הַחוֹמָה וַיָּמוּתוּ מֵעַבְדֵי הַמֶּלֶךְ וְגַם עַבְדְּךָ אוּרִיָּה הַחִתִּי מֵת׃ - Le messager dit à David : Ces hommes avaient pris l'avantage sur nous et étaient sortis contre nous dans la campagne, mais nous les avons repoussés jusqu'à l'entrée de la porte. Alors les tireurs ont tiré sur tes serviteurs du haut de la muraille, et plusieurs des serviteurs du roi sont morts ; ton serviteur Ouriya le Hittite est mort lui aussi.

Il avance la cause initiale : ils étaient sortis à notre rencontre pour attaquer, et lorsque l'on vous attaque, la meilleure défense reste l'offensive ; nous avons donc contre-attaqué, et ils se sont mis à fuir, nous entraînant ainsi vers la muraille d'où les tireurs nous ont pris pour cible, faisant périr des serviteurs du roi, et Ouriya parmi eux.

« Car l'épée dévore tantôt l'un, tantôt l'autre »
וַיֹּאמֶר דָּוִד אֶל־הַמַּלְאָךְ כֹּה־תֹאמַר אֶל־יוֹאָב אַל־יֵרַע בְּעֵינֶיךָ אֶת־הַדָּבָר הַזֶּה כִּי־כָזֹה וְכָזֶה תֹּאכַל הֶחָרֶב הַחֲזֵק מִלְחַמְתְּךָ אֶל־הָעִיר וְהָרְסָהּ וְחַזְּקֵהוּ׃ - David dit au messager : Ainsi parleras-tu à Yoav : Que cette affaire ne soit point mauvaise à tes yeux, car le glaive dévore tantôt d'une manière, tantôt d'une autre ; intensifie ton combat contre la ville et détruis-la ! Et toi, encourage-le.

David lui dit : ce que tu considères comme une faute - le fait de s'être approché du rempart -, sache que c'était au contraire la conduite à tenir. Il est préférable de s'approcher de la muraille et de combattre avec abnégation jusqu'à la renverser, plutôt que de faire traîner le siège en longueur. En effet, si l'on prolonge le siège, ceux qui sont à l'intérieur ne restent pas inactifs : ils mènent des sorties et harcèlent nos arrières à chaque occasion, et l'on se retrouve engagé dans une guerre d'usure. Aucun État ne veut d'une guerre d'usure. Mieux vaut une seule bataille rapide, coûteuse en pertes humaines mais décisive, qu'une guerre d'usure qui finit par causer bien plus de morts, car on paye un tribut de victimes qui ne cesse de se répéter. Tel est le sens de : « Car le glaive dévore tantôt d'une manière, tantôt d'une autre » : si vous ne vous étiez pas approchés pour attaquer d'un seul coup, le glaive des défenseurs du rempart aurait prélevé sur vous un tribut deux fois plus lourd.

« Et la chose déplut »
וַתִּשְׁמַע אֵשֶׁת אוּרִיָּה כִּי־מֵת אוּרִיָּה אִישָׁהּ וַתִּסְפֹּד עַל־בַּעְלָהּ׃ וַיַּעֲבֹר הָאֵבֶל וַיִּשְׁלַח דָּוִד וַיַּאַסְפָהּ אֶל־בֵּיתוֹ וַתְּהִי־לוֹ לְאִשָּׁה וַתֵּלֶד לוֹ בֵּן וַיֵּרַע הַדָּבָר אֲשֶׁר־עָשָׂה דָוִד בְּעֵינֵי ה'׃ - La femme d'Ouriya apprit qu'Ouriya, son mari, était mort, et elle mena le deuil sur son époux. Le deuil passé, David envoya la chercher et la recueillit dans sa maison ; elle devint sa femme et lui enfanta un fils. Mais ce que David avait fait déplut aux yeux de l'Éternel.

Le chapitre suivant, avec l'aide de D.ieu, est consacré à la réprimande : Hachem envoie le prophète Nathan admonester David par la parabole de la brebis du pauvre ; et David, dès qu'il est repris, fait téchouva et s'écrie : « J'ai fauté », sur quoi le prophète lui déclare : « Hachem aussi a fait passer ta faute ».

En conclusion :

Ce chapitre s'ouvre sur trois mots qui portent en germe tout le drame : « Et David demeurait à Jérusalem » - le roi qui n'est pas parti mener les guerres d'Hachem alors que tout Israël se trouvait sur le front. À partir de là, la Guémara nous a enseigné que nul ne doit s'exposer lui-même à l'épreuve, et que le désir fonctionne à rebours de ce que l'homme s'imagine : qui le rassasie a faim, qui l'affame est rassasié. Nous avons vu comment le Malbim, par l'analyse minutieuse des versets, réfute une à une les accusations portées par l'Abarbanel : Bat Chéva n'était pas une femme mariée, car quiconque partait aux guerres de la maison de David remettait un acte de divorce, ordonnance instituée par son propre grand-père Ahitophel ; David prit également garde à l'interdit de nida ; Ouriya s'était rendu passible de mort envers la royauté par trois actes de rébellion ; et l'ordre avait simplement été de le placer là où le combat était déjà le plus acharné, afin de ne pas mettre d'autres vies en danger. Malgré tout cela, l'Écriture conclut : « Mais ce que David avait fait déplut aux yeux de l'Éternel », pour nous enseigner que même lorsque tout est accompli dans le strict respect de la loi, on ne juge pas un roi d'Israël selon les critères du commun des mortels. Avec l'aide de D.ieu, l'explication d'ensemble de cet épisode, telle que l'élucide le Rav Dessler et telle qu'elle se dévoile d'après le Zohar, sera développée dans la suite de notre étude.