Le dernier chapitre du livre de Mishlé rapporte les paroles de la mère de Lemouel, qui réprimande son fils le roi, le mettant en garde contre le vin et la perversion de la justice, et lui rappelant son devoir de défendre les faibles. De là, le roi Chlomo passe au poème bien connu de tous chanté le vendredi soir, « Échet 'Haïl », composé selon l'ordre alphabétique hébraïque et venant clore l'ensemble du livre. Dans ce cours, nous avancerons à travers les versets en suivant Rachi, le Gaon de Vilna (le Gra) et le Malbim, les commentateurs qui nous ont accompagnés tout au long du livre.
אַל לַמְלָכִים לְמוֹאֵל, אַל לַמְלָכִים שְׁתוֹ יָיִן, וּלְרוֹזְנִים אֵי שֵׁכָר׃ - Il ne sied point aux rois, ô Lemouel, il ne sied point aux rois de boire du vin, ni aux dirigeants de rechercher les boissons fortes.
Rachi explique : il ne convient pas aux rois qui sont « pour Dieu » (lémo-El) - c'est-à-dire tournés vers le Saint, béni soit-Il, et voués à accomplir Sa volonté. L'expression « lémo » est comparable à « il mit sa main devant (lémo) sa bouche », signifiant en face de sa bouche. Pour de tels rois, il ne convient pas de boire du vin, car le vin prive l'homme de sa lucidité, et les rois dévoués à Hachem doivent constamment conserver un esprit clair. Un roi qui n'a pas l'esprit lucide ne peut trancher aucune décision.
Chacun de nous le comprend d'après la vie courante : comment un homme éméché pourrait-il diriger un peuple ? Comment pourrait-il prendre des décisions ? Nous avons déjà connu un Premier ministre qui, au moment où il devait diriger, vit son entourage prendre les rênes parce qu'il était ivre - mesurant la gravité de la crise traversée par le pays, il s'était réfugié dans la boisson. On se souvient aussi de l'oraison funèbre prononcée par le président Weizman pour le Premier ministre Rabin, où il déclara : « Nous avons bien mangé ensemble, nous avons bien bu ensemble » - et l'accent était mis sur « bien bu ». Il y eut aussi un maire de Netanya, réputé bon buveur, qui, par pudeur, remplissait dès le matin une tasse de whisky en y plongeant une petite cuillère : la couleur ressemblait à celle du thé, la cuillère y était, et quiconque entrait pensait que Monsieur le maire buvait tranquillement son thé. Personne ne se doutait qu'il était éméché dès l'aube. C'est précisément ce que dit le verset : il ne sied point aux rois de boire du vin - un dirigeant ne doit pas se laisser entraîner par son penchant pour la boisson.
« Ni aux dirigeants de rechercher les boissons fortes » - le Malbim explique que les « rozenim » sont les conseillers du roi, les ministres qui se tiennent à ses côtés. Alors qu'il ne convient pas au roi de boire ne serait-ce que du vin, les conseillers - qui ne prennent pas la décision ultime et sur lesquels ne repose pas tout le verdict - pourraient éventuellement boire un peu de vin ; en revanche, une boisson forte (chekhar), un alcool plus corsé (comme la différence entre le vin et le whisky ou l'arak), ne leur convient absolument pas, car cela détournerait leur esprit de leur mission et de leur tâche.
Le Gaon de Vilna explique : « Il ne sied point aux rois, Lemouel » - même s'il convenait à tous les autres rois de boire du vin, pour toi, Lemouel, il ne conviendrait pas d'agir comme eux. Plus encore, je mets à présent en garde les autres rois eux-mêmes : « Il ne sied point aux rois de boire du vin » - pour les autres rois non plus, cela n'est point convenable. Si tel est le cas, à plus forte raison cet avertissement s'applique-t-il à toi avec une intensité décuplée.
Quelle est la différence entre le vin (yayin) et la boisson forte (chekhar) ? Le Gra, dans son commentaire sur Isaïe, explique le verset : « Malheur à ceux qui, dès l'aube, courent après les boissons fortes, et s'attardent le soir jusqu'à ce que le vin les échauffe ! » : le matin, l'homme part vaquer à son travail et n'a pas le loisir d'assouvir son désir avec du vin, car l'effet du vin monte lentement. Le vin n'est pas comme la vodka ou le whisky, dont l'alcool est très concentré et où une petite quantité suffit à enivrer ; avec le vin, on boit un verre, puis un autre, et encore un autre, l'ivresse s'installant progressivement. C'est pourquoi celui qui part travailler le matin ne peut pas s'attarder autour d'une bouteille de vin jusqu'à en ressentir l'effet ; il se tourne donc vers le chekhar - qui, selon 'Hazal, désigne un vin vieux et très puissant, dont une infime gorgée suffit à l'échauffer. En revanche, « le soir, le vin les échauffe » : la nuit venue, il a tout son temps pour se délecter à loisir ; il veille donc tard et boit posément jusqu'à ce que le vin produise son effet d'échauffement.
À partir de là, dit le Gra, se comprend la distinction établie par le verset. Nous avons déjà vu précédemment qu'il existe une différence entre rois et dirigeants : « Par moi règnent les rois, et les princes décrètent la justice ». Les dirigeants sont ceux qui établissent les lois - le corps législatif ; tandis que le roi constitue l'instance suprême, le contrôle ultime qui vérifie si ce qui a été décrété est conforme à la loi et s'ils ont jugé droitement. Le roi, quant à lui, siège sereinement, sans être constamment assailli par les affaires courantes et la précipitation ; il nomme des ministres pour tout administrer sous sa direction, et seules les affaires les plus ardues lui sont soumises. Le roi dispose ainsi de temps libre - or celui qui est libre peut s'accorder le plaisir du vin, dont la saveur est grande mais l'effet progressif. En revanche, le législateur est sans cesse occupé : il formule des lois en permanence, modifie les décrets et prend des décisions, n'ayant point le temps de s'attarder avec du vin - c'est pourquoi il est tenté par les liqueurs fortes. C'est pourquoi le verset avertit : « Il ne sied point aux rois de boire du vin » - pour les rois qui ont du temps et sont tentés par le vin ; « et pour les dirigeants, point de boisson forte » - car la boisson forte trouble les esprits en un instant.
Que signifie l'expression « 'i chekhar » ? Le Gra et le Malbim expliquent que « 'i » a le sens de « eïn » : pour les dignitaires, point de boisson forte - ils ne doivent pas consommer de liqueur enivrante.
פֶּן יִשְׁתֶּה וְיִשְׁכַּח מְחֻקָּק, וִישַׁנֶּה דִּין כָּל בְּנֵי עֹנִי׃ - De peur qu'il ne boive et n'oublie la loi, et qu'il n'altère le droit de tous les affligés.
Le Gra explique que ce verset s'accorde précisément avec ce qui précède. Pourquoi les dignitaires ne doivent-ils même pas boire de boisson forte ? « De peur qu'il ne boive et n'oublie la loi » - qu'il n'en oublie sa fonction, car il est dit « et les dignitaires décrètent la justice », son rôle consistant à promulguer des lois immuables ; or, s'il s'enivre, comment pourrait-il légiférer ? Puis le texte revient au roi : « et qu'il n'altère le droit de tous les affligés » - si le roi s'adonne au vin tandis que les ministres faussent le jugement d'un citoyen et lui font subir une injustice, le souverain, qui constitue l'instance suprême et le garant des institutions (à l'image d'un conseiller juridique d'un ministère, chargé de veiller à la stricte application des procédures), ne rétablira pas la justice en faveur de ces « affligés » que les ministres ont lésés et dont ils ont perverti le bon droit.
Le Malbim explique : « Et n'oublie la loi » - qu'il n'oublie les lois et les décrets, conformément au commentaire de Rachi selon lequel « me'houkak » désigne ce qui est prescrit dans la Torah ; et par conséquent, « altérant le droit de tous les affligés » - c'est-à-dire de tous les justiciables comparaissant devant lui. Les préceptes doivent demeurer gravés dans son cœur, afin qu'il puisse juger d'après eux en toute vérité.
תְּנוּ שֵׁכָר לְאוֹבֵד, וְיַיִן לְמָרֵי נָפֶשׁ׃ - Donnez de la boisson forte à celui qui va périr, et du vin à ceux qui ont le cœur amer.
יִשְׁתֶּה וְיִשְׁכַּח רִישׁוֹ, וַעֲמָלוֹ לֹא יִזְכָּר עוֹד׃ - Qu'il boive et oublie sa misère, et qu'il ne se souvienne plus de sa peine.
À qui convient-il donc d'octroyer de la liqueur forte ? Rachi précise : « À celui qui va périr » - à ceux qui sont voués à la perdition, c'est-à-dire les impies ; c'est à eux qu'on donne à boire des alcools forts. « Et du vin à ceux qui ont le cœur amer » - comme le traduit le Targoum, aux personnes affligées par leur indigence ou par leur deuil, afin que l'endeuillé boive du vin. D'ailleurs, selon la halakha stricte, il est permis à la personne en deuil de boire du vin ; s'il a été enseigné que l'onen (avant l'enterrement) n'a pas le droit d'en boire, l'avel (après l'inhumation) y est autorisé. De nos jours, nombre d'endeuillés s'imposent la coutume de ne consommer ni vin ni viande, particulièrement dans les communautés marocaines ; chez les Juifs yéménites, en revanche, cet usage n'a pas cours : la viande et le vin leur sont permis, et le vin a précisément pour vocation d'adoucir la rigueur du deuil et d'apaiser leur affliction.
Le Gra développe : l'« oved » (celui qui est perdu) est un individu poursuivi par le sort, accablé d'innombrables tourments ; tandis que l'homme au « cœur amer » désigne le pauvre. Dès que le pauvre boit un peu - même sans être totalement ivre, simplement égayé et légèrement pris par la boisson -, il retrouve la joie et a le sentiment d'être fortuné. Tel est le sens de : « Qu'il boive et oublie sa misère » : il oublie sa précarité, car un homme à peine éméché se figure aussitôt qu'il est riche ; un verre, et il se sent à l'aise, un verre encore, et il s'imagine être Bill Gates. En revanche, pour celui qui croule sous les épreuves, une légère ivresse ne saurait suffire. Il lui faut un étourdissement absolu, une ivresse comparable à celle de Loth, pour parvenir à chasser ses souffrances - une sorte de réinitialisation mémorielle, un effacement total. C'est pourquoi le verset ordonne : « Donnez de la boisson forte à celui qui va périr », car l'alcool est particulièrement puissant, « et du vin à ceux qui ont le cœur amer », c'est-à-dire au pauvre.
C'est à la lumière de cette distinction que le Gra interprète la fin du verset : « Qu'il boive et oublie sa misère » se réfère au pauvre, pour qui le vin suffit à chasser la conscience de son dénuement ; tandis que « et qu'il ne se souvienne plus de sa peine » s'applique à celui qui est accablé par les épreuves, que seule la boisson forte parvient à délivrer entièrement du lourd fardeau dans lequel il est plongé. En effet, tant qu'il conserve sa lucidité, cet homme éprouvé ne saurait goûter à la joie ; bien au contraire, l'alcool risque de le faire éclater en sanglots. C'est du reste ce que l'on observe fréquemment dans la réalité : une personne ivre se met souvent à pleurer. Comment donc l'en délivrer ? En faisant en sorte qu'il s'enivre totalement jusqu'à oublier entièrement son état. Tel est le sens de : « Donnez de la boisson forte à celui qui va périr », car c'est uniquement ainsi que « de sa peine il ne se souviendra plus ».
Soit dit en passant, il existe une locution en yiddish employée pour qualifier un oisif : « oyver botel » - un individu qui erre dans les rues, la tête balançant d'un côté puis de l'autre, observant ici et flânant par là. Quelqu'un remarquait un jour par jeu de mots que cette formule convenait à merveille à un buveur : « bottle » désignant une bouteille en anglais, le voilà qui déambule sa bouteille en main, cherchant simplement comment tuer le temps.
Le Malbim explique différemment : la boisson enivrante ne convient qu'à « celui qui va périr » - ceux que l'on conduit à la mort. Nos Sages enseignent qu'on leur apportait une boisson forte dans laquelle on mettait un grain d'encens, afin d'atténuer l'horreur de ce qu'ils allaient vivre, pour que leur esprit ne s'affole pas et qu'ils ne réalisent pas où ils vont - car s'ils le comprenaient, ils perdraient la raison. C'est le sens de « Donnez de la boisson forte à celui qui va périr ». On comprend dès lors pourquoi nous avons coutume de dire « Le'haïm » lorsque nous trinquons : pour souligner qu'il ne s'agit pas de cette « boisson forte pour celui qui va périr », ce vin qu'on boit avant d'avoir la tête tranchée. Nous affirmons au contraire : que ce vin que nous partageons soit pour la vie, qu'il nous apporte la vie ensemble et non, à Dieu ne plaise, l'inverse. « Et du vin à ceux dont l'âme est amère » - aux personnes au cœur affligé, on donne du vin qui réjouit le cœur, afin qu'elles oublient leur peine. Et pourquoi précisément du vin ? Parce que « le vin réjouit le cœur de l'homme » ; sa qualité propre est la joie, et c'est pourquoi il convient particulièrement à celui dont l'âme est amère d'en boire.
פְּתַח פִּיךָ לְאִלֵּם, אֶל דִּין כָּל בְּנֵי חֲלוֹף׃ - Ouvre ta bouche pour le muet, pour la défense de tous les délaissés.
Le Metsoudat David explique qu'il s'agit de la suite de la mise en garde précédente : « De peur qu'il ne boive et n'oublie la loi ». L'Écriture lui dit : ne bois pas de vin, car cela troublerait ton jugement ; et lorsque ton esprit sera lucide, tu pourras « ouvrir ta bouche pour le muet ». De quoi s'agit-il ? La Guémara tire de ce verset une halakha : lorsqu'un homme comparaît devant le Beth Din et que les juges constatent qu'il ne sait pas formuler ses arguments convenablement et risque de perdre son procès - non pas parce qu'il a tort, mais parce qu'il s'exprime mal - c'est dans un tel cas que s'applique « ouvre ta bouche pour le muet ». Le juge s'efforce de l'aider, lui pose des questions directrices pour qu'il comprenne ce qu'il doit avancer. Il va de soi que cela ne vaut que si les faits sont véridiques, sans quoi il ne saurait quels arguments plaideraient en sa faveur. Ainsi, si quelqu'un se présente à ton jugement et reste comme muet, sans savoir organiser ses arguments, ouvre la bouche en sa faveur pour l'aider à structurer sa défense.
« Pour la cause de tous les délaissés (bné 'halof) » - ouvre également ta bouche en faveur de ceux qui sont maladroits et dont les propos s'embrouillent et se contredisent. Il y a celui qui ne sait rien plaider du tout, et il y a celui qui parle mais ne s'aperçoit pas qu'il soutient des arguments contradictoires et néfastes, qui ne font que nuire à sa cause en se contredisant sans cesse. Pour lui aussi, lorsqu'il est clair qu'au fond du litige il est dans son bon droit et qu'il ne sait simplement pas ordonner ses arguments, ouvre la bouche afin de faire éclater la véritable justice.
Le Malbim explique « pour la cause de tous les délaissés (bné 'halof) » comme désignant ceux dont la fortune a tourné et qui sont tombés dans le dénuement, et qui se trouvent en procès face à leurs oppresseurs. Il faut aussi se préoccuper d'eux et porter leur voix : celui dont la condition est passée de la richesse à la pauvreté, aide-le également et soutiens-le.
פְּתַח פִּיךָ שְׁפָט צֶדֶק, וְדִין עָנִי וְאֶבְיוֹן׃ - Ouvre ta bouche, juge avec justice, et défends la cause du pauvre et de l'indigent.
Le Malbim explique : tu dois ouvrir la bouche pour juger avec équité, afin que le verdict soit juste - non seulement dans le procès d'un riche, mais aussi dans celui du pauvre et de l'indigent. L'être humain a naturellement tendance à examiner l'affaire d'un riche avec bien plus d'attention ; il est impressionné par sa fortune et enclin à lui donner raison. La Torah nous avertit formellement contre cela, et va plus loin encore : si un riche et un pauvre se présentent ensemble devant le tribunal, le juge doit demander au riche soit de s'habiller comme le pauvre, soit de vêtir le pauvre à son niveau, car la seule apparence extérieure impressionne déjà l'esprit. Et l'on tend naturellement à léser le pauvre et l'indigent, car après tout, que peut-on espérer obtenir de lui ? Alors qu'avec le riche, qui sait ? Demain, ma fille aura peut-être besoin d'un emploi, il possède des usines et des biens ; demain, j'aurai besoin d'un prêt et il pourra m'aider. On compte sur le riche, mais qu'attendre du pauvre ? Il existe donc une grande crainte de voir son jugement faussé, et c'est pourquoi il est dit : « Ouvre ta bouche, juge avec justice » - tranche avec la même rigueur la cause du pauvre et de l'indigent.
En son temps, une vive querelle opposa l'imprimerie de la Veuve et des Frères Romm à celle de Vilna au sujet de l'édition du Shas : les premiers avaient acquis les droits d'impression, mais les seconds estimaient qu'une part essentielle de cette exclusivité était déjà échue. Ce fut un litige retentissant : les plus grands Maîtres d'Israël de par le monde furent interrogés, donnèrent leur avis et rédigèrent des Responsa sur le sujet. Rabbi Israël Salanter s'en indigna : « Pourquoi tout ce tumulte ? Uniquement parce qu'il s'agit de centaines de milliers de roubles ? Une contestation entre deux personnes portant sur un seul rouble ne mériterait-elle donc pas qu'on écrive une réponse et qu'on en étudie la halakha ? La loi applicable à une simple perouta n'est-elle pas identique à celle de cent pièces d'or ? » L'on constate ainsi que dès lors qu'il s'agit de sommes considérables, on s'empresse de donner son avis et de juger. C'est à ce propos que l'Écriture déclare : « Ouvre ta bouche, juge avec justice », même lorsqu'il ne s'agit que de la cause d'un pauvre et d'un indigent.
À partir d'ici, le roi Salomon aborde le poème que nous connaissons tous du vendredi soir, composé selon l'ordre alphabétique hébraïque, et qui vient clore le livre de Mishlei.
אֵשֶׁת חַיִל מִי יִמְצָא, וְרָחֹק מִפְּנִינִים מִכְרָהּ׃ - Une femme vaillante, qui la trouvera ? Sa valeur dépasse de loin celle des perles.
Ces versets se prêtent à plusieurs niveaux d'explication, et le Malbim, fidèle à sa méthode, en retient deux : le sens littéral et la voie allégorique. On peut comprendre « femme vaillante » au sens propre - une épouse, une rencontre matrimoniale et un mariage ; on peut aussi y voir la sainte Torah, ce qui est la démarche de Rachi et du Gaon de Vilna ; ou encore l'âme, qui incarne cette même dimension de femme vaillante. Certes, les commentaires sur l'Echet 'Haïl sont infinis tant les interprétations abondent, mais nous suivrons ici les commentateurs classiques qui nous accompagnent dans l'étude de ce livre : Rachi, le Gaon de Vilna, le Malbim et, à l'occasion, le Ralbag.
Rachi (bien que ces propos apparaissent selon d'autres variantes et qu'il soit possible que cette explication ne figurât pas dans toutes les anciennes éditions de Rachi, car l'on sait que des gloses y ont été ajoutées ultérieurement ; quoiqu'il se puisse aussi que ces versions soient exactes, sans qu'il soit nécessaire d'entrer ici dans une étude approfondie de la question) commente : « Une femme vaillante » - c'est la Torah. « Qui la trouvera ? » - heureux celui qui a le mérite de trouver la Torah. « Sa valeur dépasse de loin celle des perles » - bien au-delà du lieu d'où l'on extrait et repêche les perles et les joyaux se trouve la source d'où l'on peut acquérir cette sainte Torah.
Le Gaon de Vilna s'engage lui aussi dans cette voie, voyant dans la femme vaillante une allégorie de la Torah, mais il ajoute une précision : pourquoi est-elle qualifiée de « 'Haïl » ? La valeur numérique (guémâtria) du mot « 'Haïl » (חיל) est de quarante-huit, correspondant aux quarante-huit qualités par lesquelles la Torah s'acquiert. L'« Echet 'Haïl » - cette femme, c'est-à-dire la sainte Torah - s'acquiert par ces « 'Haïl » acquisitions, les quarante-huit conditions d'acquisition de la Torah.
Le Malbim souligne d'emblée que les commentateurs s'accordent à voir dans ce texte une parabole et une allégorie. Or, toute métaphore doit nécessairement ressembler à son objet : on ne comparerait jamais la Torah, à D.ieu ne plaise, à un animal, mais à une réalité qui lui est véritablement analogue - c'est pourquoi on l'a comparée à une femme vaillante. De fait, dans les Séfirot, lorsqu'il est question de la Torah orale, il est dit « Malkhout est la bouche », comme l'enseigne le Péta'h Eliyahou, et la femme correspond à la dimension de la Séfira Malkhout ; ainsi, la Torah orale correspond à cette femme vaillante. De même, nous voyons que la Torah a le statut d'une fiancée : lorsque le Saint, béni soit-Il, descendit sur le mont Sinaï, ce fut comme un bien-aimé venant épouser sa promise - et bien que l'assemblée d'Israël y représente le principe féminin et l'épouse, tandis que le Saint, béni soit-Il, incarne le principe masculin, on constate néanmoins que l'union entre le Saint, béni soit-Il, et le peuple d'Israël, tout comme celle entre la Torah et Israël, est comparée à l'union d'un homme et d'une femme. Dans la langue hébraïque elle-même, la Torah est d'ailleurs un terme féminin : une sainte Torah, une Torah sublime, une Torah merveilleuse.
Telle est donc la voie de Rachi et du Gaon de Vilna, qui identifient la femme vaillante à la Torah. Le Malbim observe quant à lui que la majorité des commentateurs l'ont interprétée comme désignant l'âme - qui trouvera cette âme d'élite et élevée ? Il partage cet avis, en précisant toutefois qu'il s'agit de l'âme matérielle, le principe vital élémentaire. Rappelons en effet la triade « Néfèch, Roua'h, Néchama ». Le Néfèch est la composante la plus matérielle, celle qui donne la vitalité corporelle à l'homme ; les animaux possèdent également un néfèch - une âme animale - car « le sang est l'âme » ; un animal possède lui aussi du sang et un néfèch. Le Roua'h est un niveau plus élevé, servant d'intermédiaire entre le Néfèch et la Néchama, et la Néchama est la part la plus sublime, enracinée dans les mondes supérieurs. Ici, il s'agit précisément de cette partie attachée et collée au corps - non pas de la Néchama éternelle et émanée d'en haut, mais de ce degré inférieur que nous désignons par le terme de Néfèch.
Le Malbim renvoie ici au psaume 45, où l'intellect est dépeint comme un roi régnant sur le corps, tandis que l'âme vitale élémentaire y est comparée à une femme appelée « fille de Tyr » (bat Tsor), que le roi a prise pour épouse. Le roi, c'est-à-dire l'intellect, doit exercer son empire sur elle, car cette âme inférieure nourrit des désirs, des volontés et des convoitises matérielles - l'expression biblique « si tel est votre désir » montre bien que le néfèch incarne le vouloir et la passion. Elle est intimement liée au corps, car le sang est l'âme, d'où l'expression désignant une personne au « sang chaud » : son âme bouillonne en elle et l'entraîne vers les passions. C'est pourquoi elle est considérée comme rattachée aux réalités d'en bas et nommée « bat Tsor », du terme « tsor », qui évoque la matière dense et brute. Lorsque l'intellect parvient à la dominer, on dit qu'il l'a épousée : il exerce son autorité sur elle, la dirige et empêche le néfèch et ses pulsions de se déchaîner à leur guise.
Parfois, explique le Malbim, elle est une bonne épouse : lorsque, de par sa nature ou au prix d'efforts constants, elle est disposée à accueillir les représentations de la sagesse et du bien, et à marcher dans les voies de la droiture et du bonheur. Certains hommes ont le privilège de posséder un néfèch peu enclin aux convoitises, une âme naturellement ordonnée et raffinée ; c'est précisément ce que l'on appelle une femme vaillante : l'intellect a mérité une âme avec laquelle il n'a guère à lutter, car elle se sent d'elle-même attirée vers la Torah et la sainteté, tout en fuyant les désirs grossiers. En ce sens, la Torah est elle aussi comparée à cette même dimension de femme vaillante, à cette âme d'élite.
Mais parfois, l'âme est comparable à une mauvaise épouse : elle incline vers tous les travers, se fourvoie et s'égare, engageant l'intellect dans un combat de chaque instant. L'intellect sait pertinemment qu'il convient d'accomplir les mitsvot, de faire la volonté divine et d'œuvrer pour le bien, tandis que le néfèch tire constamment vers les passions, la matérialité et les plaisirs éphémères. Dans une telle situation, pour reprendre les mots imagés du Malbim, « ils se querellent et récriminent sous leurs tentes » - l'homme est en conflit permanent avec lui-même, car cette âme suit ses mauvais penchants au mépris de la dignité et des conseils de l'intellect ; l'intellect s'efforce de la ramener sur le droit chemin, tandis que le néfèch cède à l'attrait des pulsions, plongeant l'homme dans une lutte et une guerre perpétuelles.
Il est des hommes dont l'âme est prédisposée aux bonnes vertus dès la naissance, qui portent en eux, dès l'origine, une inclination naturelle vers les bons traits de caractère et les conduites droites ; et il en est d'autres qui n'acquièrent les bonnes vertus que par l'étude et l'habitude - dont l'âme tend naturellement vers la matérialité, et que l'intellect habitue peu à peu à se tourner vers la spiritualité et à s'attacher à la Torah. C'est au sujet du premier qu'il est dit : « Une femme vaillante, qui la trouvera ? » - c'est là, en vérité, une trouvaille exceptionnelle.
Rabbi Isser Zalman Meltzer dit un jour, semble-t-il, au sujet de l'un des grands de sa génération né avec des traits de caractère particulièrement remarquables : « Je recevrai une récompense bien plus grande que la sienne pour avoir brisé mes mauvais penchants, car je ne suis pas né avec de telles vertus ; et pourtant - ajouta-t-il - j'aurais préféré naître avec une nature semblable à la sienne. » En d'autres termes, même si la récompense est plus grande lorsqu'on doit lutter, il est préférable que la bonté émane naturellement de soi et d'en avoir été gratifié par le Ciel. C'est là cette dimension de l'âme évoquée précédemment : un homme naturellement attiré par le bien et intrinsèquement généreux de cœur - une nature que l'on peut même observer chez un non-Juif, relevant de cette même dimension de l'âme.
Et c'est le sens de « Une femme vaillante, qui la trouvera ? » : une âme naturellement raffinée, qui n'est pas attirée par les désirs matériels et dont les traits de caractère sont purs - heureux celui qui l'a trouvée ! L'expression « trouvera » est particulièrement précise, car il ne s'agit pas d'un acquis obtenu par le labeur, mais d'un don reçu et trouvé sans effort préalable.
En revanche, celui dont l'âme n'est pas naturellement raffinée et qui doit travailler pour la corriger, exigeant de l'intellect de grands efforts pour dominer les pulsions - par beaucoup de Torah, de Moussar, d'enseignements et d'efforts permettant d'éduquer l'âme à s'éloigner des désirs matériels et à s'attacher à la spiritualité - c'est à son sujet qu'il est dit : « Son prix dépasse de loin les perles ». Sache qu'il s'agit d'une tâche ardue : extraire des perles est particulièrement difficile, car il faut creuser profondément dans la terre, et ce gisement ne se trouve pas à proximité, mais bien plus loin encore que les lieux habituels d'extraction des perles. L'homme a besoin de beaucoup de temps, de multiples actions et d'un labeur considérable pour transformer sa nature. Rabbi Israël Salanter disait déjà qu'il est plus facile d'étudier tout le Shass en profondeur que de changer un seul trait de caractère, de le déraciner et de le briser. L'entreprise est plus complexe, mais elle reste réalisable. Heureux celui qui a mérité une âme naturellement raffinée dès l'origine ; et celui qui n'en a pas bénéficié ira chercher au loin pour extraire ces perles de l'âme, et méritera d'y parvenir au prix d'un labeur et d'efforts soutenus.
La mère de Lemouel met en garde son fils : un roi ou un prince, dont les décisions engagent le destin de la communauté, ne doivent pas boire de vin ni de boissons enivrantes, de peur d'oublier les lois et de fausser le jugement des opprimés. Le vin et les liqueurs fortes sont destinés à celui qui a besoin d'oublier - à celui qui périt dans ses tourments et à l'homme au cœur amer dans sa misère et son deuil - et non à celui qui doit garder l'esprit clair pour trancher le droit. Et de cette lucidité découle le devoir : « Ouvre ta bouche pour le muet » - venir en aide à celui qui ne sait pas formuler ses arguments, et « juge avec équité », y compris le procès du pauvre et de l'indigent, car le litige d'une pérouta doit être traité avec la même rigueur que celui de cent pièces. Enfin, l'ouvrage se clôt sur le poème de la femme vaillante : l'« Eshet 'Haïl » désigne la Torah, acquise par quarante-huit vertus, et elle représente aussi l'âme purifiée. Heureux celui qui a trouvé d'emblée une âme raffinée ; et quant à celui qui n'en a pas bénéficié, son trésor est bien plus lointain que les perles, mais par son labeur et ses efforts, il méritera lui aussi de maîtriser son âme et de l'entraîner dans la voie de la Torah et de la sainteté.