Le chapitre 26 des Proverbes traite principalement de la figure de l'insensé et de celle du paresseux, ainsi que de la manière de se comporter face à de tels individus. Dans cet enseignement, nous nous pencherons sur trois versets du début du chapitre : le verset traitant du bâton nécessaire au sot, et les deux versets qui semblent se contredire - « Ne réponds pas à l'insensé selon sa folie » face à « Réponds à l'insensé selon sa folie ».
שׁוֹט לַסּוּס מֶתֶג לַחֲמוֹר וְשֵׁבֶט לְגֵו כְּסִילִים׃ (ג) - Le fouet pour le cheval, le mors pour l'âne, et le bâton pour le dos des insensés.
Le Malbim explique : les animaux ne sont pas doués de raison, ils ne possèdent pas l'intelligence nécessaire pour se diriger eux-mêmes, c'est pourquoi ils ont besoin d'une force extérieure pour les guider. Le cheval a besoin du fouet - qui sert à frapper. L'âne est encore plus borné, et le fouet ne lui est d'aucune utilité ; il a donc besoin d'un mors, placé dans sa bouche, par lequel on l'oriente précisément là où on souhaite le mener, et qui le retient pour l'empêcher de dévier de sa route. L'être humain, en revanche, est doté du libre arbitre, grâce auquel il peut choisir la bonne voie. Il n'a besoin ni de fouet ni de mors - c'est lui-même qui s'oriente et se dirige.
Et qu'est-ce que le kessil (l'insensé) ? Comme nous l'avons déjà expliqué à plusieurs reprises, il ne s'agit pas d'une personne aux facultés intellectuelles réduites. Le kessil est un homme qui marche dans l'obscurité, attaché à ses désirs matériels, et qui, sous l'emprise de ses pulsions, poursuit ce qui le corrompt et le détruit. Il peut être très intelligent, mais il est submergé par ses passions ; dès lors, ce n'est plus l'intellect qui le dirige. En cela, il ressemble à un animal : le cheval se précipite vers le foin simplement parce qu'il en a envie, la bête voit une mangeoire et s'y dirige par pulsion, dépourvue de discernement. Il en va de même pour l'insensé. C'est pourquoi il est dit : « et le bâton pour le dos des insensés » - tout comme le cheval et l'âne ont besoin d'une direction extérieure, l'insensé a besoin du bâton, et ce n'est que par ce bâton qu'il pourra être ramené sur le droit chemin.
Et c'est là une réalité concrète, non un simple précepte théorique. On constate bien souvent que pour celui qui court après ses désirs, la seule chose capable de l'arrêter est de recevoir des coups. Il ne s'agit pas de coups physiques infligés par un tiers, mais d'une épreuve envoyée par le Ciel : soudain, l'homme se met à réfléchir, soudain il s'arrête. Jusqu'alors, il fonçait tel un cheval emporté par les passions de son cœur, puis surgit une difficulté, une perte financière ou, à Dieu ne plaise, un ennui de santé - il s'arrête alors et commence à s'interroger : mon chemin est-il le bon ? Il commence à chercher, à poser des questions et prend de bonnes résolutions. « Le bâton pour le dos des insensés » - l'insensé qui suit aveuglemment ses pulsions a besoin du bâton pour être redressé.
Le Gaon de Vilna analyse avec précision les termes du verset. « Le fouet pour le cheval » ne signifie pas que l'on frappe l'animal. Dès que le cheval aperçoit le fouet tournoyer dans les airs, il s'effraie déjà et s'élance au galop - à l'image d'un chien qui voit de loin quelqu'un se baisser pour ramasser une pierre et s'enfuit aussitôt ; il connaît l'expérience et n'a pas besoin de recevoir le projectile sur son dos. Le cheval est plus vif d'esprit, il n'est pas nécessaire que le coup tombe sur lui : il lui suffit d'apercevoir le fouet pour en tirer la conclusion et partir au galop. L'âne, en revanche, ne comprend pas les allusions - son nom hébraïque ('hamor, lié à la matière, 'homer) en témoigne. Il voit le fouet, mais cela ne lui fait aucun effet. Pour lui, il faut un mors qui le saisisse et le tire concrètement.
Et l'insensé ? Ni un fouet brandi ni un mors pour le tirer ne suffiront. Pour lui, il faut un bâton, de véritables coups sur le dos afin qu'il comprenne. C'est ainsi qu'il est écrit : « Une réprimande pénètre plus avant chez l'homme intelligent que cent coups chez l'insensé » - pour l'homme avisé, une simple admonition suffit : un mot, une allusion, un regard réprobateur, et il a compris. En revanche, l'insensé a besoin de cent coups avant de commencer à assimiler la leçon.
Le Gaon de Vilna explique la raison de cette distinction : l'appui du cheval repose sur ses membres postérieurs. La partie la plus vigoureuse chez le cheval est constituée par ses pattes arrière, tandis que ses pattes avant sont plus fines ; c'est pourquoi, lorsqu'il se cabre, il se dresse sur ses pattes arrière en levant les pattes avant. Comme c'est avec ces membres que s'effectue la propulsion, le cheval est fait pour la course : il lui suffit d'apercevoir le fouet derrière lui pour s'élancer. L'âne présente la disposition inverse : son point d'appui repose sur ses pattes avant, son corps penche vers l'avant, sa force réside dans sa partie antérieure tandis que ses membres postérieurs sont plus faibles - ainsi, lorsqu'il se soulève, il prend appui sur l'avant et rue des pattes arrière. Et puisque le fardeau se porte sur le train avant, l'âne est fait pour la charge et non pour la course. De nature, l'âne ne court pas ; si on le pourchasse ou l'effraie, il trottinera un peu sur une courte distance. C'est pourquoi on ne fait pas usage du fouet pour lui, mais du mors : avec le mors, on guide, on ne fait pas courir. Le fouet agit comme une menace par-derrière qui pousse à s'élancer, tandis que le mors est un instrument de conduite qui tire et dirige avec modération.
Et quel est le sens profond de cette image ? Le Gaon de Vilna enseigne : les traits de caractère (middot) sont appelés « jambes » (raglayim) - ce sont les habitudes de l'homme (herguelim), ce qui le conduit et le guide. Il faut une réprimande morale pour qu'il avance sur ses jambes, et c'est là le rôle du fouet. Le cheval, dont l'appui repose sur ses pattes, n'a besoin que de voir le fouet - cela désigne les justes, les hommes de grande élévation qui connaissent d'eux-mêmes la bonne voie : il leur suffit d'apercevoir le fouet pour en tirer une leçon de morale. Ce sont eux qui courent sur de longues distances, comme il est dit à propos des saints Patriarches : Avraham, Itshak et Yaakov, « qui coururent devant Moi comme des chevaux au milieu des marécages » - l'expression désignant le juste est celle de courir comme un cheval.
Les ânes, en revanche, représentent les gens plus simples, les Amé Haarets, qui ne savent pas se diriger eux-mêmes sur le droit chemin et ont besoin d'un mors pour qu'on les guide. Et même lorsqu'on les tire, ce n'est pas « Entraîne-moi, nous courrons après toi » : l'âne avancera, mais il ne courra certainement pas, car sa marche repose sur ses membres antérieurs, et sur les mains il est difficile de courir. C'est précisément ce que cela exprime : le cheval est fait pour la course et l'âne pour la charge. Pour les gens simples, l'essentiel réside dans l'accomplissement des mitsvot, non dans l'étude assidue de la Torah - or l'étude de la Torah exige une course de fond. Les mains représentent la charge, et l'homme porte de ses mains : il pose les téfilines, s'enveloppe du tsitsit, etc. ; la pratique des mitsvot s'exprime avant tout par les mains.
On constate ainsi que le verset évoque deux catégories d'hommes : les esprits élevés et les gens simples. Pour les premiers, la simple vue du fouet suffit ; pour les seconds, il faut un mors : guidez-le sur la voie droite et il avancera. Mais pour l'insensé, qui ne suit que les passions de son cœur, ni l'un ni l'autre ne serviront à rien. Il ne reste alors que le bâton. Ce n'est que lorsqu'il reçoit un coup qu'il commence à recalculer son itinéraire, prenant conscience que sa voie est erronée et qu'il lui faut changer de direction.
אַל־תַּעַן כְּסִיל כְּאִוַּלְתּוֹ פֶּן־תִּשְׁוֶה־לּוֹ גַם־אָתָּה׃ (ד) - Ne réponds pas à l'insensé selon sa folie, de peur que tu ne lui ressembles toi aussi.
עֲנֵה כְסִיל כְּאִוַּלְתּוֹ פֶּן־יִהְיֶה חָכָם בְּעֵינָיו׃ (ה) - Réponds à l'insensé selon sa folie, de peur qu'il ne soit sage à ses propres yeux.
La Guémara soulève une objection : ces deux versets se contredisent. Doit-on « ne pas répondre à l'insensé selon sa folie, de peur de lui ressembler », ou bien « répondre à l'insensé selon sa folie, de peur qu'il ne soit sage à ses yeux » ? La Guémara répond : il n'y a pas de difficulté, l'un s'applique aux paroles de Torah, l'autre aux affaires profanes. Le Gaon de Vilna interroge alors : à première vue, cela semble incompréhensible, car dans les versets eux-mêmes, aucune distinction n'apparaît, nulle mention de paroles de Torah ou de futilités profanes. D'où la Guémara tire-t-elle cette distinction ?
En réalité, la réponse de la Guémara est explicite dans le verset lui-même. La Guémara n'invente rien d'elle-même, elle se contente de lire le texte et d'en dégager le sens profond. Chacun des deux versets motive son injonction : « Ne réponds pas... de peur que tu ne lui ressembles toi aussi » décrit une situation où répliquer vous mettrait à son niveau, et cela concerne précisément les futilités du monde. Si quelqu'un vous lance une parole vaine ou une provocation et que vous lui répliquez sur le même ton, vous rabaissez votre niveau et dégradez votre statut pour descendre à la hauteur de l'insensé. C'est en cela que « tu lui ressembles toi aussi ». Or, s'agissant de paroles de Torah, un tel risque n'a pas lieu d'être.
En revanche, « Réponds à l'insensé selon sa folie, de peur qu'il ne soit sage à ses propres yeux » s'applique au cas où la réponse permet de réfuter ses propos ; car si l'on ne répond pas, il s'estimera sage et croira avoir compris. Il ira alors se vanter : « J'ai posé la question à tel rabbin, et il n'a pas su quoi me répondre ! » En vérité, le rabbin savait parfaitement, mais il ne souhaitait pas polémiquer. Pourtant, l'insensé s'en glorifiera, s'imaginera plus savant que le maître, agira d'après son erreur et l'enseignera à d'autres, fort d'avoir prétendument vaincu le rabbin. Face à une telle situation, il est impératif de lui répondre.
Mais il existe des situations où, bien au contraire, il vaut mieux se taire et le laisser. Si l'on entre en discussion avec lui, on ouvrira un débat, il s'obstinera dans ses opinions et les fera entendre davantage ; on lui aura tout simplement offert une tribune. Or, nous n'avons aucun intérêt à donner la parole aux hérétiques. C'est pourquoi, lors de séminaires destinés à un public éloigné de la pratique, lorsqu'une personne intervient pour polémiquer, on lui dit : « Je m'assiérai avec vous après la conférence. » D'abord, celui qui vient pour en découdre refuse de perdre la face devant tout le monde, et il restera campé sur ses positions même s'il est au fond convaincu, son ego l'empêchant d'admettre ses torts. Ensuite, il est totalement inutile d'exposer l'auditoire à ses thèses hérétiques : pourquoi imposer ces propos à ceux qui n'y ont jamais été confrontés ?
Il est d'ailleurs enseigné que l'oreille est le premier de tous les membres à subir l'atteinte du mal. Même si un homme est ferme dans sa foi et s'estime à l'abri, une telle certitude est illusoire, car l'hérésie exerce un attrait puissant qui séduit le cœur humain. Il est strictement interdit d'écouter des propos hérétiques, même si l'on affirme : « Je n'y crois pas. » Nombreux sont ceux qui se trompent en disant : « J'ai un professeur à l'université, et j'ai besoin de ce diplôme, je suis donc contraint d'écouter. » Qui vous a permis cela ? Qui a jamais autorisé à écouter des thèses hérétiques contraires à la Torah ? Nul au monde ne saurait le permettre. L'hérésie relève du principe où l'on doit donner sa vie plutôt que de transgresser, car elle constitue une ramification de l'idolâtrie, et les gens s'y exposent par pure inconscience. La réalité prouve d'ailleurs que l'on en subit l'influence : on voit soudain un homme autrefois solide dans sa foi déclarer : « J'ai entendu d'autres théories, ce n'est finalement pas si évident... » D'où cela provient-il ? Il a écouté des paroles d'hérésie, et cette séduction a capté son cœur jusqu'à le conduire à de graves dérives.
De surcroît, le précepte « Réponds à l'insensé selon sa folie » ne vaut que lorsqu'on a réellement la capacité de répliquer. Si l'on n'en a pas les moyens, mieux vaut garder le silence. Premièrement, il risquerait de vous déstabiliser, faute d'arguments solides à lui opposer. Deuxièmement, il s'en ira proclamer : « J'ai discuté avec un rabbin, et il n'a rien su répondre ! » Or, il ne fait pas la différence entre un jeune étudiant de kollel et un grand maître ; et même pour un grand rabbin, si ce domaine n'est pas sa spécialité, ce n'est guère surprenant. S'il vous interroge sur l'ancienneté du monde : qu'avez-vous étudié à ce sujet pour polémiquer avec lui ? Si on lui parle du carbone 14, il avouera n'y rien comprendre. Il possède une foi pure et entière en ce qu'enseigne la Torah, ce qui est admirable et louable, mais un tel homme est désarmé face à un contradicteur qui avance des arguments pseudo-scientifiques pour prouver ce qu'il souhaite. Dans un tel cas, il est préférable de ne pas débattre du tout et de ne pas même émettre d'avis, mais plutôt d'orienter l'interlocuteur : « Vous voulez véritablement savoir ? Je vous adresserai à des experts du sujet. » Il existe en effet des hommes de science observants qui ont approfondi ces questions et les maîtrisent parfaitement, tout comme il existe assez d'intervenants dans le monde de la téchouva dont c'est la spécialité, et qui sauront répondre à l'insensé selon sa folie.
En résumé : si une personne vient soulever des objections ou lancer des attaques dans le seul but d'en découdre et de prouver que les paroles de la Torah ne sont pas vraies, sans aucune intention d'écouter ni d'accepter la vérité - il vaut mieux ne pas lui répondre, car la réplique ne fera que l'inciter à proférer davantage de propos outranciers. Mais si elle pense sincèrement avoir exprimé une pensée intelligente et souhaite formuler un avis contraire à la Halakha, et qu'on peut lui répondre de façon qu'elle l'accepte - alors fort bien.
On a raconté autrefois que le Rav de Brisk voyageait en train avec ses disciples. Il s'y trouvait un prêtre qui commença à faire du prosélytisme pour attirer les élèves vers la foi en « cet homme », prétendant que sa mère avait conçu par l'esprit saint et autres inepties du même genre. Les élèves lui dirent : « C'est un faux prophète. » Il leur rétorqua : « Comment osez-vous parler ainsi ? » Ils lui répondirent : « Les Sages vivaient pourtant à son époque, et ils ont tranché qu'il avait le statut de 'méssite ou-maddia'h' (séducteur et corrupteur) passible de mort - saurais-tu aujourd'hui mieux que les Sages d'Israël qui vivaient alors ? » Il leur répondit : « Ils se sont trompés. » Ils lui demandèrent : « Sur quoi te fondes-tu pour affirmer que les Sages d'Israël se sont trompés ? » Il leur dit : « Prenez Rabbi Akiva, que pensait-il de Bar Kokhba ? Il était convaincu qu'il était le Messie de D.ieu, et finalement il s'est avéré qu'il n'était que Bar Koziba et il est mort - par conséquent, Rabbi Akiva s'est trompé. Il s'avère donc que les Sages d'Israël se sont trompés : ils ont cru Messie quelqu'un qui ne l'était pas, et celui qui l'était, ils ont cru qu'il ne l'était pas ! » Leurs arguments furent réduits à néant et ils n'eurent plus rien à répliquer.
Pendant tout ce temps, le Rav de Brisk ne s'était pas du tout mêlé au débat ; il était assis et absorbé dans son étude. Mais lorsqu'il vit que les élèves étaient coincés - la charrette embourbée dans la boue, nécessitant un vieux cheval d'expérience pour la dégager - il se tourna vers ce prêtre et demanda : « Et qui vous dit que Rabbi Akiva s'est trompé ? Sur quoi vous basez-vous pour affirmer qu'il s'est trompé lorsqu'il disait que Bar Kokhba était le Messie ? » Le prêtre répondit : « C'est pourtant évident qu'il s'est trompé : vous voyez bien qu'à la fin, il est mort ! » Le Rav de Brisk lui répliqua : « Si c'est ainsi, vous admettez vous aussi qu'un messie qui est mort n'est pas le Messie. » Et il se replongea dans son étude.
Il n'est pas nécessaire d'entrer dans de longs débats. Si l'on est sage, on peut répondre au sot selon sa sottise sur-le-champ, sans polémiques et sans longues explications, et prouver par ses propres paroles qu'il dit des absurdités. Et si l'on n'en est pas capable - il vaut mieux ne pas engager le débat du tout, car sa propre foi risquerait d'en être ébranlée, et l'interlocuteur pourrait encore se dire : « Voilà, j'ai raison, j'ai des arguments imparables, j'ai interrogé beaucoup de rabbins et aucun n'a su me répondre. »
Le Rav Lasry a raconté qu'un homme vint le trouver et lui demanda : « Monsieur le Rabbin, où est-il écrit dans la Torah qu'il faut porter la kippa ? J'ai posé la question à de très nombreux rabbins et aucun n'a su me répondre. » Le Rav lui répondit : « Comment cela ? C'est un verset explicite : "Lorsque tu sortiras de ta maison, tu te couvriras la tête" ! » L'homme s'exclama : « Vraiment ? Monsieur le Rabbin, vous êtes le premier rabbin qui me donne la réponse ! » Or, un tel verset n'existe absolument pas ! Mais c'est précisément le sens de « Réponds au sot selon sa sottise » : de toute façon, il ne connaît rien à notre Torah. Parfois, c'est à la mesure de sa propre absurdité qu'il faut lui répondre.
Le Gaon de Vilna apporte une précision supplémentaire dans le texte : il est écrit « Ne réponds pas au sot selon sa sottise ». La Guémara enseigne : « Celui à qui son prochain a dit une parole, qu'il ne lui réplique pas plus que ce que son prochain lui a dit » - il existe des règles halakhiques régissant même la dispute. Si quelqu'un vous a adressé une parole offensante, il vous est interdit de lui renvoyer plus que ce qu'il vous a dit. Il en ressort que pour ce qu'il m'a dit, j'ai strictement le droit selon la loi de lui répliquer à la même mesure - et je ne parle pas ici d'une conduite de piété ('hassidout), mais de la stricte Halakha. Telle est donc la précision : « Ne réponds pas au sot selon sa sottise » - bien qu'à l'égard d'une personne qui n'est pas un sot, il me soit permis de répondre au même niveau que ses propos, envers le sot, même « selon sa sottise », même à son niveau, ne lui réponds pas. Et à plus forte raison ne lui rends pas le double.
Le Malbim explique : le « kessil » (le sot), comme nous l'avons appris, est une personne entraînée par ses désirs matériels - il peut être intelligent, mais il est asservi à ses passions. Or, ses désirs s'opposent aux lois de la sagesse et aux commandements de la Torah ; par conséquent, il n'observe pas la Torah - non pas parce qu'il détiendrait de nouvelles preuves réfutant la véracité de la Torah, mais simplement parce qu'il est esclave de ses pulsions.
Seulement, il lui est désagréable de se présenter ainsi. Si vous lui demandez : « Pourquoi agis-tu ainsi ? », il ne dira pas : « Parce que je suis soumis à mes pulsions, incapable de me dominer, parce que j'ai un caractère faible. » C'est pourquoi il déclare : « Écoute, ce n'est pas tout à fait clair que ce soit interdit, et d'ailleurs il n'y a pas vraiment de preuves que la Torah soit vraie » - il en vient à saper les fondements de la foi pour justifier ses désirs, car le véritable motif, il n'assume pas de le formuler. Du reste, à notre époque, le voile de la pudeur s'est déchiré. Aujourd'hui, une personne vous dit en toute simplicité : « J'en ai envie », « j'ai un faible pour cela », « je suis libre » - elle n'éprouve aucune gêne à avouer ses faiblesses et n'en rougit absolument pas. Autrefois, on avait honte de reconnaître : « J'ai tel défaut et je suis incapable de le surmonter » ; cela suscitait un malaise, et de ce fait, on se sentait obligé d'échafauder toute une doctrine pour justifier ses actes et de bâtir autour d'eux une idéologie.
Par exemple, dans le domaine de la pudeur et des mœurs : un homme marié commet des actes interdits et se construit toute une théorie : « Tu dois comprendre que l'homme n'est pas fait pour vivre avec une seule femme ; regarde dans la nature, un seul taureau pour deux cents vaches, et d'après la Torah aussi un homme peut épouser plusieurs femmes. » Une fois qu'il dispose d'une idéologie et de toutes sortes d'explications savantes sur la nature masculine, il peut faire ce qui lui chante. La simple vérité, « je suis un jouisseur au caractère faible, incapable de se dominer », est trop désagréable à admettre, car elle le dévalorise. C'est pourquoi il échafaude une idéologie prétendant que les choses doivent être ainsi, que c'est la façon dont l'homme est appelé à vivre et que tels sont ses penchants naturels.
Dès lors, explique le Malbim, à quoi sert de venir réfuter les arguments de l'insensé (le kessil) ? Son problème n'est ni logique ni intellectuel, son problème réside dans ses pulsions et ses désirs. Lorsque vous réfutez ses arguments, vous le mettez à nu, le révélant comme un être vil gouverné par ses passions. C'est pourquoi il s'accrochera désespérément à ses positions et polémiquera avec vous, même s'il sait pertinemment que ses arguments sont faux, car il a besoin d'une idéologie qui lui donne bonne conscience et justifie ses actes. Chez lui, l'ordre est inversé : ce ne sont pas des arguments intellectuels qui l'ont convaincu de suivre les désirs de son cœur, mais c'est d'abord son désir qu'il a voulu assouvir, avant d'ériger autour de lui un rempart d'arguments rationnels. Si vous détruisez ses arguments, vous lui enlevez le sol sous les pieds, et que lui reste-t-il ? Un simple esclave de ses pulsions ? C'est pourquoi il s'obstinera à prétendre qu'il a raison, même après que vous aurez tout réfuté.
On a déjà rapporté ce que racontait le rav Tsvi Inbal, l'un des conférenciers et fondateurs de l'organisation Arakhim, un homme de science et un érudit aux multiples talents. À leurs débuts, lorsqu'ils ont commencé à organiser des séminaires, ceux-ci reposaient principalement sur la logique et sur des preuves de la véracité de la Torah - or il existe douze voies indépendantes pour prouver l'authenticité de la Torah. Entre autres, ils donnaient aussi des conférences sur la vie de famille et l'éducation des enfants. Aujourd'hui, l'approche est totalement inversée : les preuves de la véracité de la Torah n'occupent qu'une toute petite partie des interventions, et l'essentiel consiste à sensibiliser les esprits à la pratique de la Torah, à répondre à la question : « En quoi cela est-il bon pour moi ? » En effet, ils ont constaté que les preuves ne sont pas ce qui manque aux gens, et que le problème ne se situe pas là.
Voici comment ils en sont arrivés à cette conclusion : à l'époque, un séminaire durait une semaine entière, et tout le monde n'avait pas le loisir de se couper de son travail et de ses enfants. Ils ont donc décidé de concentrer la partie démonstrative, celle des preuves, sur trois soirées dans une grande salle - une sorte de marathon de conférences à coût modique, où l'on pouvait se rendre à la fin de sa journée de travail. Le premier soir, la salle était comble. Ils ont exposé les preuves de la véracité de la Torah, accumulant argument sur argument, et les auditeurs sont restés bouche bée. Le lendemain, à peine dix pour cent d'entre eux sont revenus. Que s'est-il passé ? Les gens avaient fui par peur. Tant qu'une personne s'imagine qu'il s'agit de mysticisme ou d'une vague croyance, elle se dit : « Écoutons toujours, cela n'engage à rien. » Mais soudain, elle s'aperçoit qu'on lui présente des preuves irréfutables, et que cela l'engage personnellement. Cela l'a frappée à un moment où elle n'y était pas préparée psychologiquement : on lui annonce qu'elle doit devenir pratiquante, alors qu'intérieurement, elle éprouve un rejet envers les personnes religieuses.
Il est donc apparu évident qu'il fallait emprunter un chemin beaucoup plus long : d'abord faire comprendre aux gens que les personnes religieuses n'ont pas de cornes et ne viennent pas d'une autre planète. Une fois cela assimilé et leur regard adouci envers le monde de la pratique, l'observance des mitsvot ne leur apparaît plus comme une contrainte ou un joug insupportable. La dimension affective joue ici un rôle capital. C'est pourquoi, de nos jours, les séminaires ne ciblent plus principalement l'intellect, car la véritable difficulté aujourd'hui n'est pas : « Qui a dit qu'il existe un Créateur ? » - quatre-vingts pour cent du public jeûne à Yom Kippour, et plus de soixante pour cent croit en la rétribution, selon les études de l'institut Guttman. Le véritable problème est : comment m'attires-tu vers cela ? Comment m'amènes-tu à rompre avec mes habitudes, mes désirs, mon mode de vie « libre », pour me soumettre à un joug et à des obligations ? La question est de savoir comment faire accepter ces vérités au cœur et à la conscience.
Il s'ensuit que lorsque l'on vient réfuter les prétendues preuves d'un homme qui soutient qu'il n'est pas nécessaire de respecter la Torah et les mitsvot, on passe à côté du sujet : ce n'est pas en raison de ces preuves qu'il a rejeté la foi. C'est comme cette histoire que nous rapportions au sujet du rav de Brisk : un élève avait quitté la yéchiva et abandonné la pratique, puis avait croisé le rav quelque temps plus tard. Il lui dit : « Honorable rav, je tiens à ce que vous sachiez que j'avais de véritables interrogations et des doutes profonds sur la conduite divine et sur le Créateur du monde, et que c'est pour cette raison que je suis parti. » Il cherchait ainsi à se justifier, pour que le rav ne le considère pas comme un simple jouisseur en quête de plaisirs. Le rav lui demanda : « Dis-moi sincèrement, quand tes questions ont-elles commencé : à la yéchiva ou après ton départ ? » Il répondit : « À vrai dire, surtout après mon départ. » Le rav conclut alors : « En ce cas, tu n'as pas de questions, mais des prétextes. À des questions, je sais répondre ; mais à des prétextes, je ne sais pas répondre. »
Autrement dit, l'homme cherche à se trouver des excuses. Va-t-il déclarer ouvertement : « Je suis l'esclave de mes désirs, j'agis ainsi simplement parce que j'en ai envie » ? Il préfère prétendre : « J'avais des questions intellectuelles, je ne comprenais pas la conduite divine, je voyais des injustices. » Dès lors, même si je viens réfuter tes prétextes, feras-tu techouva pour autant ? Ce ne sont pas ces prétextes qui t'ont fait renier la Torah. Tu as tout rejeté parce que tu convoitais le plaisir, et si cette excuse est balayée, tu en inventeras une autre dès demain. Et quand une personne « n'a pas envie », aucune logique ne peut la convaincre.
C'est comparable à des parents qui s'efforcent de convaincre leur enfant de ranger sa chambre. L'enfant invente un prétexte, ils le démontent, il en formule un nouveau, ils le réfutent encore, et il en sort un de plus - c'est une totale aberration, pour plusieurs raisons. D'abord, on ne polémique pas avec un enfant ; un enfant doit savoir qu'on ne discute pas les ordres de son père et de sa mère. Dès lors que l'on entre dans une joute verbale avec lui, on tombe sous le coup de l'avertissement : « Ne réponds pas à l'insensé selon sa folie, de peur que tu ne lui ressembles toi aussi » - l'enfant en déduit : « Papa et moi sommes sur un pied d'égalité, et tant que papa ne m'a pas convaincu du bien-fondé de ranger ma chambre, je n'ai aucune raison de le faire. » La preuve qu'il ne s'agit nullement d'une affaire de conviction : je lui ai opposé un argument, il en a apporté un nouveau ; j'ai réfuté celui-ci, il en a déniché un autre. Est-ce une partie de ping-pong ? Je suis le père et je t'ai dit de ranger ta chambre, je suis la mère et je t'ai demandé de ranger ta chambre maintenant. Pour ne pas paraître déraisonnables, on peut expliquer les choses une fois, et s'il a une remarque, lui apporter une brève réponse, mais on ne s'engage jamais dans un débat sans fin.
Y a-t-il véritablement ici un désaccord d'ordre intellectuel entre l'enfant et son père quant au rangement de la chambre ? Il est le père, tu es l'enfant, et tu dois accomplir ce qu'il te demande. Si l'enfant cherche des prétextes, ce n'est pas parce qu'il estime légitime de ne pas ranger, mais simplement parce qu'il n'en a pas envie ; réfutez une excuse, il en trouvera immédiatement une autre. Il en va de même pour la fille qui n'a pas envie de faire la vaisselle : vous pouvez lui avancer n'importe quel argument, elle vous opposera une objection. Son problème est-il réellement une question de persuasion ? Si elle était convaincue de la nécessité de faire la vaisselle, tout deviendrait-il simple pour autant ? Son problème, c'est que l'eau est froide, qu'elle n'est pas motivée, et que rester debout vingt minutes ou une demi-heure ne lui dit rien. On peut parfaitement la comprendre, mais on ne va en aucun cas entrer dans une querelle où la conviction rationnelle n'est que secondaire. Et même si on parvenait à la convaincre, en aurait-elle plus envie pour autant ?
C'est là le fondement de « Ne réponds pas à l'insensé selon sa folie » : lorsque l'homme insensé avance des arguments pour justifier ses actes, il faut considérer ces arguments au niveau qui leur correspond. Ce ne sont pas ces arguments qui motivent ses actes, mais c'est bien parce qu'il agit ainsi qu'il cherche des prétextes et des justifications.
Nous avons appris trois degrés de direction : le fouet pour le cheval - pour les personnes d'élite, la simple vue du reproche suffit ; le mors pour l'âne - pour les personnes simples, il faut les guider sur le droit chemin ; et le bâton pour le dos des insensés - pour celui qui suit ses désirs, seul un coup le réveille pour reconsidérer sa voie. Nous avons également appris la distinction entre « Ne réponds pas à l'insensé selon sa folie » et « Réponds à l'insensé selon sa folie » : dans les affaires matérielles et profanes (milé dé'alma), il ne faut pas s'abaisser à son niveau et s'égaler à l'insensé ; en revanche, là où le silence le rendrait sage à ses propres yeux et l'amènerait à propager son erreur auprès d'autrui - il faut répondre, mais uniquement si l'on en a la capacité et dans le domaine que l'on maîtrise. Et au fond des choses, le Malbim nous a enseigné que l'insensé ne souffre pas d'un manque de savoir, mais de ses passions, et que tous ses arguments ne sont qu'un rempart édifié pour justifier ses actes - c'est pourquoi la polémique ne résout pas son problème. La voie ne consiste pas à réfuter des prétextes, mais à rapprocher les vérités de l'esprit et du cœur.