Au chapitre 27, après que les compagnons d'Iyov ont cessé de débattre avec lui, à court de réponses, Iyov entreprend à nouveau de se justifier et d'expliquer pourquoi il refuse d'adhérer à leur approche. La question s'impose d'elle-même : pourquoi ne leur dit-il pas simplement « vous avez raison », même s'il sait intérieurement qu'ils ont tort ? À cela, Iyov répond : la flatterie est profondément haïssable aux yeux du Saint, béni soit-Il. Sans doute auriez-vous aimé que je dise « oui, j'accepte vos paroles », que je me taise et vous flatte - mais Hachem déteste la flatterie. Il vaut donc mieux que je vous dise en face que je suis en désaccord avec vous et que vos propos sont vains, plutôt que de vous flatter. Les paroles de vérité sont bien plus chères à Hachem que les flatteries.
Dès lors, Iyov s'insurge contre ses amis : comment pouvez-vous affirmer des choses que vous savez vous-mêmes être fausses ? Vous prétendez que le châtiment du méchant réside dans la mort de ses enfants et la ruine de ses biens après son décès. Iyov leur rétorque : c'est un argument sans valeur. En quoi est-ce une punition pour le méchant ? Il se trouve déjà là où il ne ressent plus rien. Et Iyov reste fidèle à sa conception tout au long du livre, selon laquelle il n'y a pas de survie de l'âme, et qu'avec la mort, tout s'achève. Dès lors, en quoi l'avez-vous puni en brûlant sa maison après son départ ?
À quoi cela ressemble-t-il ? À un homme qui a vendu un appartement, remis les clés, perçu la totalité du paiement et s'en est allé. Plus tard, la maison brûle, et quelqu'un prétend : « J'ai voulu me venger du vendeur ». En quoi vous êtes-vous vengé de lui ? Il a déjà vendu, touché son argent et acheté ailleurs - vous ne lui avez fait aucun tort. De même, affirme Iyov, d'après votre raisonnement, Hachem punit le méchant après sa mort, ses enfants et ses biens disparaissent - mais lui n'est plus là pour le voir et n'en sait rien. Où est le châtiment ? Le malheur ne l'a pas frappé personnellement ; il a passé ses jours dans le bonheur et ses années dans la félicité, et « après moi le déluge » - ce qui adviendra après moi ne m'importe guère. Une fois l'homme mort, plus rien ne le touche : ni descendance, ni patrimoine, absolument rien. Pourquoi le Saint, béni soit-Il, ne punit-il pas le méchant ici-bas, dans ce monde, afin qu'il voie de ses propres yeux que sa conduite n'était que folie ?
C'est pourquoi il poursuit et se plaint (ce qui sera le sujet du chapitre suivant, le chapitre 28) : pourquoi Hachem dissimule-t-Il la sagesse, au point que l'homme ne puisse trouver ni appréhender la sagesse divine ? Pourquoi ne nous est-il pas donné de sonder la profondeur de Ses voies, de comprendre les règles de la Providence et la manière dont le Créateur dirige Son monde ? Pourquoi l'homme ne pourrait-il y accéder qu'après avoir quitté ce monde ? Or, selon la thèse d'Iyov, après la mort l'homme cesse totalement d'exister ; il s'ensuit donc qu'on ne pourra jamais comprendre la conduite d'Hachem. N'eût-il pas été convenable qu'Hachem nous éclaire sur les voies de Sa providence, de sorte que nous n'ayons plus d'interrogations à Son sujet ?
וַיֹּסֶף אִיּוֹב שְׂאֵת מְשָׁלוֹ וַיֹּאמַר׃ חַי־אֵל הֵסִיר מִשְׁפָּטִי וְשַׁדַּי הֵמַר נַפְשִׁי׃ - Iyov reprit son discours et dit : Aussi vrai que Dieu est vivant, Lui qui a écarté mon droit, et que le Tout-Puissant a rempli mon âme d'amertume !
Iyov fait ce serment : par la vie de Dieu qui a écarté mon jugement, et par Shadaï qui a abreuvé mon âme d'amertume. Comme pour dire : le nom Shadaï a rendu mon existence amère en ne me jugeant pas avec équité et droiture.
כִּי־כׇל־עוֹד נִשְׁמָתִי בִי וְרוּחַ אֱלוֹהַּ בְּאַפִּי׃ אִם־תְּדַבֵּרְנָה שְׂפָתַי עַוְלָה וּלְשׁוֹנִי אִם־יֶהְגֶּה רְמִיָּה׃ - Car tant que mon souffle sera en moi et que l'esprit de Dieu sera dans mes narines, mes lèvres ne proféreront aucune iniquité et ma langue ne murmurera aucune tromperie !
Tant que j'aurai un souffle de vie en moi, je promets que mes lèvres ne proféreront aucune injustice. Je ne prononcerai pas de paroles où la bouche dit le contraire du cœur, mais seulement ce que je pense, ce en quoi je crois et ce que je sais être vrai. Même dans mon esprit, je ne formerai pas d'arguments fallacieux pour justifier Hachem à votre manière, et à plus forte raison je ne les murmurerai pas de ma langue - car ce serait duplicité et tromperie.
Le Malbim ajoute qu'il y a ici deux propositions parallèles : « Tant que mon souffle sera en moi » renvoie à la vie corporelle et à la respiration physique, face à quoi correspond « mes lèvres ne proféreront aucune iniquité », qui relève de la parole ; tandis que « et que l'esprit de Dieu sera dans mes narines » désigne l'esprit supérieur, le souffle divin, en regard de quoi correspond « et ma langue ne murmurera aucune tromperie », qui touche déjà à une dimension plus élevée de réflexion et de méditation intérieure, par opposition à la simple parole liée principalement au corps.
חָלִילָה לִּי אִם־אַצְדִּיק אֶתְכֶם עַד־אֶגְוָע לֹא־אָסִיר תֻּמָּתִי מִמֶּנִּי׃ - Loin de moi la pensée de vous donner raison ! Jusqu'à mon dernier souffle, je ne me dépouillerai point de mon intégrité.
Jusqu'au jour de ma mort, je ne vous donnerai pas raison, et même si je devais en périr, je suis prêt à endurer toutes les souffrances plutôt que de vous approuver. De plus, il leur dit : si je vous donnais raison, ne perdrais-je pas mon intégrité ? Car si j'acquiesce à une chose en laquelle je ne crois pas, qui est à mes yeux mensongère, cela prouverait mon manque de droiture, montrant que j'ai une parole en bouche et une autre dans le cœur. C'est pourquoi je refuse de renoncer à mon intégrité simplement pour vous plaire, vous flatter et affirmer : « Vous avez raison », alors que je sais pertinemment que vos propos reposent sur le mensonge.
בְּצִדְקָתִי הֶחֱזַקְתִּי וְלֹא אַרְפֶּהָ לֹא־יֶחֱרַף לְבָבִי מִיָּמָי׃ - Je me cramponne à ma droiture et ne la lâcherai point ; mon cœur ne me reproche aucun de mes jours.
Voilà ce que j'y gagne : mon cœur ne m'adressera jamais le moindre reproche. Lorsqu'un homme commet un acte indigne, il est en proie aux remords. Et que sont ces remords ? C'est son propre cœur qui l'invective : « N'as-tu pas honte ? Comment as-tu pu agir ainsi ? Pourquoi as-tu blessé autrui ? Pourquoi as-tu causé ce préjudice ? » L'homme s'accuse et se réprimande de l'intérieur. Iyov déclare : puisque je me tiens fermement à ma droiture sans jamais faiblir, mon cœur ne viendra jamais me tourmenter pour me reprocher une conduite déloyale, car j'ai toujours agi avec rectitude. Soit dit en passant, certains ne souffrent jamais du moindre cas de conscience : leur conscience est parfaitement immaculée, tout simplement parce qu'ils ne s'en sont jamais servis ; elle est restée neuve, encore sous blister.
יְהִי כְרָשָׁע אֹיְבִי וּמִתְקוֹמְמִי כְעַוָּל׃ - Que mon ennemi agisse comme l'impie, et mon adversaire comme l'homme inique !
Une telle conduite - proférer le mensonge, l'injustice et la duplicité au point de se comporter en impie -, c'est ce que ferait mon ennemi, mais pas moi.
כִּי מַה־תִּקְוַת חָנֵף כִּי יִבְצָע כִּי יֵשֶׁל אֱלוֹהַּ נַפְשׁוֹ׃ הֲצַעֲקָתוֹ יִשְׁמַע אֵל כִּי־תָבוֹא עָלָיו צָרָה׃ אִם־עַל־שַׁדַּי יִתְעַנָּג יִקְרָא אֱלוֹהַּ בְּכׇל־עֵת׃ - Car quel espoir reste-t-il au flatteur lorsqu'il cherche un profit, lorsque Dieu lui réclame son âme ? Dieu écoutera-t-Il son cri quand la détresse fondra sur lui ? Fera-t-il du Tout-Puissant ses délices, invoquera-t-il Dieu à tout moment ?
Ici, Iyov avance que Dieu dit pour ainsi dire à l'homme : quel espoir nourris-tu lorsque tu viens Me flatter, lorsque tu tiens des propos contraires à la vérité uniquement pour complaire au Créateur du monde ? Et c'est exactement le grief qu'il formule à l'encontre de ses compagnons : ils viennent justifier le Créateur du monde par des arguments fallacieux, bien qu'ils sachent pertinemment que la justice est du côté d'Iyov et qu'il souffre injustement, et pourtant ils persistent dans la flatterie.
« Quel espoir reste-t-il au flatteur lorsqu'il cherche un profit [ki yivtsa'] » : que retires-tu d'une telle démarche ? Le terme yivtsa' renvoie au profit matériel (bètsa'), à l'instar de « Quel profit avons-nous à tuer notre frère ? » : espères-tu un gain financier, en attends-tu une quelconque rétribution ? « Lorsque Dieu abuse son âme [ki yéchel Eloha nafcho] » : yéchel se rattache à la racine d'illusion (achlaya) : prétends-tu abuser Dieu tout comme tu trompes les êtres humains par tes flatteries ? Tu t'imagines faire illusion devant le Créateur du monde, en disant du bien de Lui alors qu'au fond de ton cœur tu n'en penses rien. « Dieu écoutera-t-Il son cri quand la détresse fondra sur lui ? » : voilà ce que tu calcules : si je flatte le Créateur, Il m'exaucera lorsque je L'implorerai dans l'adversité. « Fera-t-il du Tout-Puissant ses délices, invoquera-t-il Dieu à tout moment ? » : afin de jouir de la satisfaction d'appartenir aux serviteurs d'Hachem et de pouvoir proclamer : me voilà un juste, un authentique serviteur de Dieu.
Il apparaît ainsi que la flatterie répond à l'un de ces trois desseins : soit tu crois pouvoir induire Dieu Lui-même en erreur ; soit tu espères que ta prière sera exaucée grâce aux flatteries que tu Lui as prodiguées ; soit il ne s'agit que d'une autosatisfaction narcissique, te flattant d'être pour ainsi dire un juste qui a pris la défense du Créateur du monde. Et face à chacune de ces trois prétentions, Iyov tranche : tu ne retireras absolument rien de cette hypocrisie.
אוֹרֶה אֶתְכֶם בְּיַד־אֵל אֲשֶׁר עִם־שַׁדַּי לֹא אֲכַחֵד׃ - Je vous instruirai sur la voie de Dieu ; ce qui réside auprès du Tout-Puissant, je ne le dissimulerai point.
Je vous enseigne et vous exhorte à écouter mes paroles, car ces propos sont pour ainsi dire guidés par la main de Dieu : ce n'est pas moi qui vous parle, mais Dieu Lui-même. « Ce qui réside auprès du Tout-Puissant, je ne le dissimulerai point » : les paroles que je vous adresse à présent expriment la volonté et la vérité du Maître du monde, et comment pourrais-je dissimuler que telle est la vérité ? Et que viens-je vous enseigner ? Qu'Hachem ne veut point de flatterie. Il préfère entendre mes cris de révolte et mes outrages plutôt que votre flagornerie, car mes plaintes véhémentes sont ma vérité, ce en quoi je crois sincèrement, tandis que de votre flatterie, vous ne tirerez absolument rien : ni renommée, ni honneur, ni prière exaucée. Hachem ne veut pas d'hypocrites, Il ne veut pas de ceux qui cherchent à Le justifier par des arguments faux simplement pour Lui plaire.
הֵן־אַתֶּם כֻּלְּכֶם חֲזִיתֶם וְלָמָּה־זֶּה הֶבֶל תֶּהְבָּלוּ׃ זֶה חֵלֶק־אָדָם רָשָׁע עִם־אֵל וְנַחֲלַת עָרִיצִים מִשַּׁדַּי יִקָּחוּ׃ - Voici, vous l'avez tous constaté vous-mêmes ; pourquoi donc vous bercer de vaines illusions ? Telle est la part que Dieu réserve à l'homme impie, et l'héritage que les violents reçoivent du Tout-Puissant.
En réalité, vous n'auriez même pas besoin que je vous instruise, car vous avez vous-mêmes vu et constaté ces faits. Tout votre argumentaire consistait à affirmer qu'Iyov est puni parce que son for intérieur ne correspond pas à son extérieur : extérieurement juste et craignant Dieu, mais corrompu au-dedans. Par conséquent, vous admettez bien qu'Hachem rejette quiconque manque de droiture et d'intégrité intérieure. Or, celui dont l'intérieur ne ressemble pas à l'extérieur n'est autre qu'un hypocrite flatteur : il s'écrie en façade « Hachem est juste, Ses voies sont parfaites », tandis que dans son cœur, il entretient de mauvaises pensées à Son égard.
Dès lors, « pourquoi donc vous bercer de vaines illusions » ? Si vous reconnaissez que celui qui recourt à la flatterie et manque de sincérité en est puni, et que d'après vous, c'est précisément la cause de mon châtiment, pourquoi débitez-vous vous-mêmes des futilités et flattez-vous le Créateur pour Lui plaire, en avançant sur le juste souffrant et le méchant prospère des justifications totalement fausses ? En clair : le grief même dont vous m'accusez - à savoir que mon service divin n'aurait été qu'hypocrisie et duplicité - c'est précisément le péché que vous commettez. Vous donnez raison au Créateur alors même que votre cœur n'est pas en accord avec vos lèvres ; vous savez pertinemment que vos explications ne tiennent pas, et vous vous obstinez malgré tout à Le justifier artificiellement.
אִם־יִרְבּוּ בָנָיו לְמוֹ־חָרֶב וְצֶאֱצָאָיו לֹא יִשְׂבְּעוּ־לָחֶם׃ - Si ses fils se multiplient, c'est pour l'épée, et ses rejetons ne seront point rassasiés de pain.
Tel est votre argument : même lorsque tu vois aujourd'hui le méchant prospérer et ses fils devenir nombreux, ne t'en émeus pas, leur fin est promise au glaive et à la mort, et ses jeunes descendants manqueront de pain. Ne sois pas impressionné par son succès, le malheur finira par les frapper. Iyov leur rétorque : cette réponse n'est qu'une dérobade sans valeur.
שְׂרִידָו בַּמָּוֶת יִקָּבֵרוּ וְאַלְמְנֹתָיו לֹא תִבְכֶּינָה׃ - Ceux qui lui survivent sont ensevelis dans la mort, et ses veuves ne le pleurent point.
Moi, je constate que l'impie meurt dans la plus parfaite sérénité. Le seul reste qui subsiste de l'homme, ce sont ses ossements, et quand son heure arrive, il est dignement enseveli dans sa sépulture. Quant à ses veuves, elles ne pleurent pas : pourquoi donc ? Parce qu'il leur a légué assez de richesses pour refaire leur vie. Sa famille dispose d'une immense fortune, mène une existence paisible, heureuse et prospère, sans qu'aucun malheur ne l'effleure. De quoi parlez-vous donc en prétendant que la fin du méchant sera funeste ?
אִם־יִצְבֹּר כֶּעָפָר כָּסֶף וְכַחֹמֶר יָכִין מַלְבּוּשׁ׃ יָכִין וְצַדִּיק יִלְבָּשׁ וְכֶסֶף נָקִי יַחֲלֹק׃ - S'il amasse l'argent comme la poussière et accumule des vêtements comme la boue, qu'il les prépare : le juste s'en revêtira, et l'homme intègre partagera cet argent.
Venez, et je vous montrerai combien de méchants prospèrent et coulent des jours tranquilles. Vous prétendez que la richesse ne subsistera pas entre les mains de ses fils : certes, il a laissé à la veuve une fortune considérable, mais les fils dissiperont tout en peu de temps. « S'il amasse l'argent comme la poussière » et « accumule des vêtements comme la boue », c'est-à-dire en quantité innombrable, vous me dites aussitôt : ne t'en étonne pas, tout ce qu'il a préparé, c'est le juste qui le portera, et l'homme intègre qui se partagera son argent ; après sa mort, des étrangers hériteront du fruit de son labeur et ses biens seront dilapidés dans une mauvaise affaire. Ainsi, selon vous, il ne faudrait pas s'émouvoir de sa réussite, car le germe de sa ruine l'accompagne et la catastrophe finira par éclater.
בָּנָה כָעָשׁ בֵּיתוֹ וּכְסֻכָּה עָשָׂה נֹצֵר׃ - Il a bâti sa maison comme la mite, et comme la hutte que fabrique un gardien.
La parabole : la teigne (ou la mite), tout comme le ver à soie, s'enveloppe dans un cocon qui constitue sa demeure ; lorsqu'elle en sort, que reste-t-il de cette enveloppe ? Rien, et le vent l'emporte. De même pour la hutte que dresse le gardien de la vigne : quelques branches de saule et quelques planches assemblées à la hâte ; une fois la vendange achevée, un souffle léger suffit à la renverser. Voilà ce que vous affirmez : le méchant s'est fait bâtir une villa, mais la mite aussi s'était bâti une villa, et lorsqu'elle l'a quittée, le vent l'a balayée ; le gardien aussi s'était construit une prétendue villa, et dès qu'il en est sorti, elle s'est écroulée. C'est pourquoi, selon votre raisonnement, il n'y a pas de quoi s'extasier.
עָשִׁיר יִשְׁכַּב וְלֹא יֵאָסֵף עֵינָיו פָּקַח וְאֵינֶנּוּ׃ - Il se couche riche et ne sera point recueilli ; il ouvre les yeux, et il n'est plus.
Iyov leur rétorque : jusqu'au moment même de son trépas, il était riche ! Même si sa maison et ses biens disparaissent aussitôt après sa mort, il n'en a cure. Et quand bien même il ne serait pas recueilli dans une sépulture, peu lui importe. Après sa disparition, anéantir toute sa fortune ne le concerne en rien. « Il ouvre les yeux, et il n'est plus » : rouvrira-t-il les yeux pour contempler ce qui lui arrive ? C'est fini, il est mort, et Iyov ne croit pas en la résurrection des morts. Dès lors, quel genre d'argument est-ce là, de prétendre que le méchant reçoit son châtiment par la ruine de ses biens après sa mort ? Cela ne le touche ni ne le dérange aucunement. Ce ne sont que de vaines flatteries envers le Créateur du monde, et elles révèlent d'elles-mêmes leur propre futilité.
תַּשִּׂיגֵהוּ כַמַּיִם בַּלָּהוֹת לַיְלָה גְּנָבַתּוּ סוּפָה׃ יִשָּׂאֵהוּ קָדִים וְיֵלַךְ וִישָׂעֲרֵהוּ מִמְּקֹמוֹ׃ - Les épouvantes l'atteignent comme les eaux ; de nuit, l'ouragan l'emporte à la dérobée. Le vent d'orient le soulève et il s'en va ; il l'arrache en tempête de son lieu.
Tout ce que vous décrivez - que sa fortune se dissipe, que ses enfants périssent et que tout disparaisse tragiquement après sa mort - ne constitue nullement une punition. Il aurait été bien plus juste que les terreurs s'abattent sur sa propre personne comme des eaux torrentielles, que le Saint, béni soit-Il, n'attende pas sa mort mais se venge de lui immédiatement, de son vivant ! « De nuit, l'ouragan l'emporte à la dérobée » : qu'une tempête l'enlève, un violent vent d'est, un ouragan qui le balaie à tout jamais ; « le vent d'orient le soulève et il s'en va ; il l'arrache en tempête de son lieu » : qu'un tourbillon furieux vienne le déraciner de sa demeure. Voilà qui aurait eu du sens ! Mais que peut-il bien ressentir une fois décédé ?
וְיַשְׁלֵךְ עָלָיו וְלֹא יַחְמֹל מִיָּדוֹ בָּרוֹחַ יִבְרָח׃ - Il lance contre lui sans pitié ; devant sa main, il cherche à fuir.
De plus, le vent projette sur son passage des pierres, de la terre et des arbres sans aucun ménagement, et tout s'abat sur lui pour le tuer impitoyablement. Pour donner un exemple de ce dont une tempête est capable : il est arrivé en France qu'il pleuve des grenouilles. Comment un tel phénomène s'explique-t-il ? Des vents d'une extrême violence, formant comme une trombe au-dessus d'un cours d'eau, aspirent les eaux avec tout ce qu'elles contiennent et projettent l'ensemble au loin ; et lorsque la pluie retombe, les grenouilles tombent du ciel avec l'averse. Un vent d'une telle intensité arrache des maisons entières.
Seulement, telle n'est pas la réalité. C'est ce qui aurait dû se produire, mais les choses ne se passent pas ainsi. « Devant sa main, il cherche à fuir » : le méchant échappe à tous ces tourments. Il ne subit ni tempête, ni pierres, ni afflictions, ni agonie, absolument rien. Il ne voit rien de tout cela, car il est déjà parti, il a déjà quitté ce monde.
יִשְׂפֹּק עָלֵימוֹ כַפֵּימוֹ וְיִשְׁרֹק עָלָיו מִמְּקֹמוֹ׃ - Il frappe des mains contre eux, et depuis son lieu, il siffle contre lui.
Il bat des mains face à l'ouragan et au vent d'orient pour leur rire au nez : vous n'avez aucun impact sur moi, je ne vous sens absolument pas. Le vent ne peut rien lui faire, et lui, retranché à sa place, pousse un sifflet de mépris, comme pour dire : que m'importe, détruis tout, je n'y suis déjà plus ! Il est désormais au fond de sa tombe.
C'est là ce qu'Iyov rétorque à ses compagnons : je vous ai démontré que vos arguments ne sont que vanité, et vous ne les avancez que pour flatter Hachem - or la flatterie est mauvaise et méprisable aux yeux d'Hachem. Comprenez-moi donc lorsque j'affirme : « Loin de moi l'idée de vous donner raison ! Jusqu'à mon dernier souffle, je ne me départirai point de mon intégrité » : en aucun cas je ne vous justifierai par des arguments sans consistance et dépourvus de vérité. Je resterai ferme sur ma position jusqu'à vous prouver qu'Hachem m'afflige injustement et sans droit, que des impies prospèrent dans ce monde et jouissent de l'existence alors qu'ils mériteraient de souffrir, et que des justes comme moi souffrent alors qu'ils ne mériteraient que le bien.
Dans ce vingt-septième chapitre, Iyov reprend son discours et fait le serment que, tant que son souffle sera en lui, il ne proférera aucune iniquité et ne dira aucun mensonge ; il ne donnera pas raison à ses compagnons, fût-ce au prix de sa vie. En effet, la flatterie - y compris envers le Ciel - est haïssable devant le Saint, béni soit-Il, et le flatteur n'en retire rien : il ne saurait tromper Hachem, sa prière ne sera point agréée et son âme ne connaîtra aucune félicité véritable. Bien au contraire, il retourne contre ses amis leur propre accusation : vous m'avez reproché d'être hypocrite et de feindre la piété, alors que c'est vous qui justifiez le Créateur par des arguments que vous savez pertinemment être faux. Et sur le fond, il prouve que toute leur théorie - selon laquelle la punition de l'impie réside dans la perte de ses enfants et de ses biens après sa mort - ne constitue nullement un châtiment, puisque le méchant meurt dans la quiétude et ne perçoit rien de ce qui survient après lui. S'il s'agissait d'un véritable châtiment, la tempête aurait dû s'abattre sur lui de son vivant. Il en conclut donc que leurs propos sont vains, et il persiste à affirmer qu'il subit des souffrances contraires à la justice.