Le chapitre 21 constitue la grande réplique d'Iyov. Jusqu'à présent, nous avons entendu les trois amis exprimer leur point de vue sur l'énigme du « racha vé-tov lo » (l'impie qui prospère) - car si le début du livre d'Iyov traitait de la question du « tsadik vé-ra lo » (le juste qui souffre), Iyov a ensuite soulevé le revers de la question : comment expliquez-vous le succès des méchants ? À présent, Iyov vient répondre à ses trois amis et réfuter l'ensemble de leurs arguments, un par un.
Dans leurs réponses, les compagnons prétendaient que les malheurs qui frappent Iyov représentent précisément le sort réservé à l'impie ici-bas. En d'autres termes : même si l'on voit un impie connaître un certain succès, celui-ci n'a ni pérennité ni lendemain. Et voilà que toi-même en es la preuve vivante : tu as connu la prospérité, et regarde finalement les coups que tu as subis.
À cela, Iyov rétorque : on ne saurait me prendre comme exemple, alors que face à un cas comme le mien, il existe mille autres exemples de méchants qui réussissent et ne souffrent d'aucun mal à la fin de leur vie. Même selon votre raisonnement, d'après lequel je serais un impie servant d'exemple pour prouver que le méchant ne triomphe pas durablement - vous en avez déniché un seul, admettons que vous m'ayez trouvé ; mais pour chaque méchant qui s'effondre, je vous en montrerai mille qui ne sont pas tombés et mille qui prospèrent. Dès lors, toute votre argumentation s'écroule.
Eliphaz affirmait que les impies vivent continuellement dans la terreur, doutant de leur réussite, angoissés à l'idée de déchoir, d'être poursuivis ou de perdre leur fortune. Iyov lui répond : je vous montrerai des milliers d'hommes qui ne connaissent nullement cette peur. Bildad le Chouhite soutenait qu'il ne subsisterait rien d'eux et qu'ils n'auraient aucune postérité. Iyov lui réplique : venez, et je vous ferai voir des impies dont les enfants vivent et prospèrent, une deuxième, une troisième et une quatrième génération de méchants.
Quant à l'affirmation selon laquelle l'impie réussit certes dans ce monde-ci, mais que dans le monde futur il ne restera rien de lui et son âme sera retranchée - rappelons qu'Iyov contestait la survie de l'âme. C'est pourquoi il soutient : qui peut savoir ce qui advient après la mort d'un être humain ? La mort frappe tout le monde indistinctement, alors quelle différence subsiste-t-il entre l'impie et le juste ? Et si vous avancez que le juste va au Gan Eden et le méchant au Guehinnom - qui donc sait où chacun se rend ? Ni vous ni moi n'avons contemplé la destinée ultime du juste, ni celle de l'impie.
Et face à Tsofar de Naama, qui prétendait que l'impie mourrait de manière subite et descendrait vivant au Shéol, Iyov réplique : bien au contraire, un méchant qui meurt subitement est dans une situation bien plus enviable qu'un juste torturé par la souffrance jusqu'à son dernier souffle. L'impie qui atteint l'âge de soixante ans et s'éteint - meurt en pleine santé, dans les délices, comblé de bienfaits ; il est bien plus doux pour lui d'en finir ainsi que d'endurer encore dix années de maladies, de malheurs et de tourments pour mourir ensuite. Iyov lui-même, accablé d'un calvaire insoutenable, n'a cessé d'implorer : pourquoi Hachem ne me reprend-il pas enfin ? Or, on l'a maintenu ici-bas contre son gré, comme le Saint, béni soit-Il, l'a ordonné au Satan : « Garde seulement sa vie ». Iyov en était donc réduit à désirer ardemment la mort, car il vaut mieux mourir en un instant que de languir dans le supplice.
Et si vous dites qu'il n'a pas de postérité - qu'importe à l'impie, une fois mort, que ses enfants ne poursuivent pas sa voie ? Selon la conception d'Iyov, il n'y a point de vie au Shéol, et la mort n'est qu'une forme de sommeil léthargique ; dès lors, que lui importe ce qu'il adviendra de ses enfants ? Ce n'est en rien un châtiment pour le méchant. Au contraire, il eût convenu que l'impie demeure en ce monde pour être témoin de sa propre déchéance, afin qu'il prenne conscience de la perversité de ses voies, qu'il en conçoive du regret et comprenne qu'il paie le prix de ses actes. Mais un châtiment qui survient après son trépas ne lui cause aucune peine, car il ne ressent plus rien. Par là, Iyov anéantit tous les arguments de ses compagnons. Venons-en maintenant aux versets eux-mêmes.
וַיַּעַן אִיּוֹב וַיֹּאמַר׃ שִׁמְעוּ שָׁמוֹעַ מִלָּתִי וּתְהִי־זֹאת תַּנְחוּמֹתֵיכֶם׃ - Iyov prit la parole et dit : Écoutez attentivement mes paroles, et que cela vous tienne lieu de consolations.
Iyov vient répliquer à ses trois amis qui justifient les jugements divins au sujet de la question du « racha vé-tov lo ». Il leur lance : vous êtes pourtant censés me consoler ; votre ami se trouve dans une détresse extrême et vous auriez dû lui apporter du réconfort. Écoutez au moins attentivement mes explications, et que cela remplace vos consolations - c'est en cela que je trouverai un apaisement.
שָׂאוּנִי וְאָנֹכִי אֲדַבֵּר וְאַחַר דַּבְּרִי תַלְעִיג׃ - Tolérez-moi et je parlerai ; et après que j'aurai parlé, tu pourras te moquer.
Si vous souhaitez débattre avec moi et réfuter mes arguments, voici ce que je vous demande : laissez-moi terminer mes paroles. « Supportez-moi » - portez le fardeau que je désire exprimer, c'est-à-dire écoutez tout ce que j'ai à dire. Et si vous voulez ensuite vous moquer de moi et prétendre que j'ai tenu des propos futiles - « après mes paroles, vous pourrez vous moquer », une fois que j'aurai fini, dites ce que vous avez à dire.
הֶאָנֹכִי לְאָדָם שִׂיחִי וְאִם־מַדּוּעַ לֹא־תִקְצַר רוּחִי׃ - Est-ce envers un homme que va ma plainte ? Et pourquoi mon esprit ne s'impatienterait-il pas ?
Les réponses que vous m'avez apportées au sujet de la réussite du méchant - affirmant qu'il vit dans l'angoisse et ne tire aucune joie de son succès, selon les dires d'Élifaz, ou que sa descendance sera retranchée, ou encore qu'il mourra soudainement comme l'affirme Tsofar - sont toutes dirigées contre moi. Vous entendez me donner en exemple : voilà, tu as éprouvé de la peur, comme tu l'as dit toi-même, « la terreur que je redoutais m'a frappé », tu n'as pas joui de ton bonheur ; voilà que tes enfants ont péri ; voilà qu'en un instant tu es tombé du faîte le plus haut au gouffre le plus profond ; tu es la parabole même de l'impie, et telle est sa fin.
À cela, Iyov leur répond : Est-ce donc au sujet d'un seul individu que j'interrogeais ? Ai-je demandé pourquoi un tel en particulier prospère alors qu'il est impie ? Si je m'étais interrogé sur mon propre sort, peut-être auriez-vous pu prétendre avoir une explication à mon sujet. « Est-ce envers un homme que va ma plainte ? » - ma question était générale, elle portait sur tous les méchants du monde. « Et pourquoi mon esprit ne s'impatienterait-il pas ? » - vous ai-je interrogés sur mon impatience et mon incapacité à supporter les souffrances, pour que vous me répondiez que je suis un impie et que c'est la raison pour laquelle je souffre ? J'ai posé la question sur l'ensemble des méchants, sur la raison de leur réussite, et à cela vous n'avez apporté aucune réponse. Même si vous me preniez comme exemple d'un méchant qui échoue et souffre, vous n'avez pas de réponse pour la majorité des impies : la plupart n'ont pas la terreur de la mort devant les yeux, leur descendance n'est point retranchée, ils ne meurent pas en un instant, et on les voit persister dans leur méchanceté sur deux ou trois générations. Vos arguments ne répondent pas au fond de la question mais s'attaquent à ma personne, or ce n'est pas sur moi-même que portait mon interrogation.
פְּנוּ־אֵלַי וְהָשַׁמּוּ וְשִׂימוּ יָד עַל־פֶּה׃ וְאִם־זָכַרְתִּי וְנִבְהָלְתִּי וְאָחַז בְּשָׂרִי פַּלָּצוּת׃ - Tournez-vous vers moi et soyez stupéfaits, et mettez la main sur la bouche. Quand j'y repense, je suis épouvanté, et un frisson d'effroi saisit ma chair.
Tournez-vous vers moi et écoutez attentivement ce que je demande ; et même si vous en êtes stupéfaits - « et soyez stupéfaits » - mettez la main sur la bouche, c'est-à-dire gardez le silence. Car je m'apprête à vous montrer à quel point les méchants prospèrent, à tel point qu'il me suffit d'y repenser pour être épouvanté et pour qu'un frisson d'effroi saisisse ma chair. À la manière de celui qui dirait : lorsque j'évoque ce sujet, tout mon être bouillonne.
מַדּוּעַ רְשָׁעִים יִחְיוּ עָתְקוּ גַּם־גָּבְרוּ חָיִל׃ - Pourquoi les méchants vivent-ils, vieillissent-ils et deviennent-ils même puissants par leur force ?
C'est une question générale qui embrasse l'ensemble des impies : pourquoi les méchants vivent-ils ? Vous avez affirmé qu'ils mouraient prématurément, or je les vois vivre jusqu'à un âge avancé. Et si vous disiez qu'ils sont affaiblis et dépourvus de vigueur, le verset précise : « ils vieillissent et deviennent même puissants par leur force », ils possèdent du courage et de la puissance, ce sont des vaillants.
זַרְעָם נָכוֹן לִפְנֵיהֶם עִמָּם וְצֶאֱצָאֵיהֶם לְעֵינֵיהֶם׃ - Leur postérité s'affermit devant eux, avec eux, et leurs rejetons sont sous leurs yeux.
Et si vous affirmiez qu'ils n'ont point d'avenir et que leur descendance ne subsiste pas après eux, je constate au contraire que leur semence est solidement établie devant eux ; non seulement leurs enfants existent, mais ils demeurent avec eux, à l'image de « tes fils comme des plants d'olivier autour de ta table ». Ils ne sont pas dispersés à mendier leur pain, mais vivent dans l'aisance grâce aux gains injustes de leurs parents. Et cela ne concerne pas seulement les grands, mais également les tout-petits : « et leurs rejetons sont sous leurs yeux », constamment en leur présence ; ils ne meurent point en bas âge, et il n'arrive pas qu'ils soient privés d'une génération suivante pour assurer leur lignée.
בָּתֵּיהֶם שָׁלוֹם מִפָּחַד וְלֹא שֵׁבֶט אֱלוֹהַּ עֲלֵיהֶם׃ - Leurs maisons sont en paix, à l'abri de l'effroi, et le bâton de Dieu n'est point sur eux.
Et si vous prétendez qu'ils n'ont pas un instant de joie dans leur vie et qu'ils vivent dans une crainte perpétuelle - ils n'éprouvent aucune peur : ni pour leurs maisons, ni pour les membres de leur foyer, ni par crainte des souffrances, car « le bâton de Dieu n'est point sur eux ». Le « chévet » désigne un bâton : ils ne reçoivent aucun coup du sceptre du Saint, béni soit-Il.
שׁוֹרוֹ עִבַּר וְלֹא יַגְעִל תְּפַלֵּט פָּרָתוֹ וְלֹא תְשַׁכֵּל׃ - Son taureau féconde sans faillir, sa vache met bas sans avorter.
Et si vous soutenez que leurs acquisitions et leurs biens sont voués à la perte et au dépérissement - « son taureau féconde », le taureau féconde la vache, « sans faillir », c'est-à-dire que sa semence est transmise efficacement et sans perte pour la gestation. Le taureau est vigoureux pour féconder, et la vache est féconde pour enfanter : « sa vache met bas sans avorter » - elle ne fait pas de fausse couche et n'engendre pas d'avorton. En clair : une pleine réussite dans tous ses biens, ses troupeaux se multiplient continuellement, il ne connaît ni malheur ni préjudice matériel.
יְשַׁלְּחוּ כַצֹּאן עֲוִילֵיהֶם וְיַלְדֵיהֶם יְרַקֵּדוּן׃ - Ils laissent courir leurs bambins comme un troupeau, et leurs enfants dansent de joie.
Et si vous prétendez que le méchant vit caché dans des cités en ruine, comme l'ont dépeint ses compagnons, fuyant la compagnie des hommes de peur qu'on ne pille ses biens et subsistant dans une terreur constante - ils vivent au contraire sans la moindre frayeur. Leurs jeunes enfants sont laissés dehors en liberté comme un troupeau, et leurs petits gambadent sans subir aucun dommage. Ils ne se cloîtrent point et ne vivent nullement dans l'angoisse de leurs méfaits ; on les voit vivre en toute liberté, leurs enfants sortent du foyer sans la moindre crainte et dansent sans peur.
יִשְׂאוּ כְּתֹף וְכִנּוֹר וְיִשְׂמְחוּ לְקוֹל עוּגָב׃ יְכַלּוּ בַטּוֹב יְמֵיהֶם וּבְרֶגַע שְׁאוֹל יֵחָתּוּ׃ - Ils entonnent des chants au son du tambourin et de la harpe, et se réjouissent au son de la flûte. Ils achèvent leurs jours dans le bonheur, et descendent en un instant au séjour des morts.
Et si vous avancez, à l'instar de Tsofar, que le méchant périra soudainement d'une mort foudroyante - bien au contraire, c'est précisément ce qu'ils souhaitent ! Observez leurs refrains et vous constaterez quelle est leur aspiration et ce qu'ils attendent de l'existence : « ils achèvent leurs jours dans le bonheur, et descendent en un instant au séjour des morts » - leur vœu est de terminer leur vie en un clin d'œil alors qu'ils sont encore au sommet de leur bien-être, et non dans une lente déchéance de maladie et d'affaiblissement jusqu'à la mort. On ne leur porte aucun préjudice en les rappelant en pleine gloire : c'est ce qu'ils désirent. Ils ne veulent pas finir tristement dans un hospice, diminués par la maladie, mais en pleine santé et dans la lucidité, au zénith de leur existence. Comment pouvez-vous alors prétendre que mourir vigoureux plutôt que rongé par la maladie constitue un châtiment ? Au contraire, c'est leur souhait le plus cher !
וַיֹּאמְרוּ לָאֵל סוּר מִמֶּנּוּ וְדַעַת דְּרָכֶיךָ לֹא חָפָצְנוּ׃ - Et ils disent à Dieu : « Éloigne-Toi de nous ! Nous ne désirons point connaître Tes voies. »
Pour expliquer le sort des justes, l'une des thèses consistait à affirmer que le juste souffrant n'est pas un juste authentique, qu'il en a seulement les dehors sans accomplir ce qui est requis de lui. Mais envers les impies, une telle réponse est irrecevable : nous parlons ici de méchants authentiques, déclarés, qui disent formellement au Tout-Puissant : « Éloigne-Toi de nous ». Dans les devoirs de l'homme envers Dieu : nous ne voulons pas de Toi, Maître du monde ! Et dans les relations entre l'homme et son prochain : « Nous ne désirons point connaître Tes voies » - or, les voies d'Hachem sont bonté, miséricorde et clémence, et Il demande à l'homme d'agir avec générosité, justice et droiture envers autrui ; mais eux s'y refusent expressément.
מַה־שַּׁדַּי כִּי־נַעַבְדֶנּוּ וּמַה־נּוֹעִיל כִּי נִפְגַּע־בּוֹ׃ - Qu'est-ce que le Tout-Puissant pour que nous Le servions ? Et que gagnerons-nous à Le supplier ?
Ils nient l'existence d'Hachem et prétendent : même si tu disais qu'Il existe, qui est-Il pour que nous Le servions ? Et même si nous Le servions, « que gagnerions-nous à Le supplier ? » - « nifga' » se rapporte à la prière, au sens d'insistance : à quoi bon prier ? Cela ne t'apportera rien. Il s'agit donc bien ici d'impies dont la perversité ne fait aucun doute, et pourtant tout leur réussit. Comment pouvez-vous alors venir affirmer que le méchant ne jouit pas de ce bas monde ?
הֵן לֹא בְיָדָם טוּבָם עֲצַת רְשָׁעִים רָחֲקָה מֶנִּי׃ - Certes, leur bonheur n'est point en leur pouvoir ; le dessein des impies reste loin de moi !
Leur bien-être et leur succès ne dépendent pas d'eux : ils ne proviennent que d'Hachem. Dès lors, « le dessein des impies reste loin de moi » : je ne parviens pas à saisir le dessein d'Hachem dans Sa conduite envers les méchants. De qui provient toute la félicité de l'impie ? D'Hachem béni soit-Il. Et pourquoi Hachem continue-t-Il à leur prodiguer Ses bienfaits et à les combler ? Voilà ce que je ne comprends pas.
כַּמָּה נֵר־רְשָׁעִים יִדְעָךְ וְיָבֹא עָלֵימוֹ אֵידָם חֲבָלִים יְחַלֵּק בְּאַפּוֹ׃ - Combien de fois voit-on s'éteindre la lampe des impies, s'abattre sur eux leur ruine, et Dieu leur infliger des tourments dans Sa colère ?
Il aurait convenu que la lampe des impies s'éteigne - que le soleil de leur éclatante réussite disparaisse et qu'ils cessent de prospérer. Et pas seulement cela, mais aussi « s'abattre sur eux leur ruine » : que le désastre les frappe eux-mêmes - notez bien : pas leurs enfants, car le méchant ne voit plus ses enfants une fois mort, et qu'y aurions-nous gagné ? Et troisièmement : « et Dieu leur infliger des tourments dans Sa colère » - « 'hèvel » désigne une part, comme dans l'expression « mon lot et mon héritage ». Il aurait fallu qu'Hachem leur dispense dans Sa rigueur le châtiment par portions successives, peu à peu, ce qui est bien plus juste qu'une mort subite. Qu'il souffre encore et encore, à l'instar de Pharaon l'impie qui subit dix leçons ! Pourquoi le Saint, béni soit-Il, leur inflige-t-Il la mort en un instant, alors que c'est là leur propre souhait ?
יִהְיוּ כְּתֶבֶן לִפְנֵי־רוּחַ וּכְמֹץ גְּנָבַתּוּ סוּפָה׃ - Qu'ils soient comme la paille face au vent, et comme la bale emportée par la tempête !
Ils auraient dû être comme la paille face au vent, que le souffle disperse brin par brin : c'est ainsi que le Ciel aurait dû démanteler l'impie petit à petit, et seulement à la fin « comme la bale emportée par la tempête », cette fine pellicule du grain que l'ouragan balaye d'un seul coup. Autrement dit : châtier l'impie progressivement, jusqu'à l'emporter définitivement.
אֱלוֹהַּ יִצְפֹּן־לְבָנָיו אוֹנוֹ יְשַׁלֵּם אֵלָיו וְיֵדָע׃ - Dieu réserve-t-Il pour ses fils son châtiment ? Qu'Il le rétribue lui-même, afin qu'il le sache !
Vous prétendez qu'Hachem ne punit pas le méchant en personne, mais que « Dieu réserve pour ses fils son châtiment » - « ono » dérive de « aven », l'iniquité ; le Saint, béni soit-Il, garderait ainsi la punition en réserve pour ses enfants. Or, je soutiens que ce n'est pas ainsi qu'il conviendrait d'agir : « Qu'Il le rétribue lui-même, afin qu'il le sache » - il est juste que le méchant reçoive lui-même son châtiment, au lieu qu'il soit réservé à ses fils. D'abord, parce qu'ainsi il saurait et reconnaîtrait qu'il y a un Dieu qui juge sur terre, en constatant qu'après avoir commis le mal, il en paie le prix.
יִרְאוּ עֵינָו כִּידוֹ וּמֵחֲמַת שַׁדַּי יִשְׁתֶּה׃ - Que ses propres yeux voient sa coupe de malheur, et qu'il boive lui-même du courroux du Tout-Puissant !
« Kido » dérive du mot « kad », la cruche : qu'il voie de ses propres yeux la coupe d'amertume et le poison préparés devant lui, et qu'il en boive « du courroux du Tout-Puissant » - de la main d'Hachem béni soit-Il en personne ; qu'il voie, ressente et comprenne par lui-même ce qu'il s'est infligé par ses méfaits. Voilà comment les choses devraient se passer : premièrement, que l'impie reconnaisse son égarement ; deuxièmement, que ce soit le coupable lui-même qui en paie le prix. Mais quand Hachem punit ses enfants, le méchant ne reconnaît pas son erreur puisqu'il n'est plus de ce monde - et selon la conception d'Iyov qui niait la survie de l'âme, le défunt ne comprend rien, ne voit rien et ne sait rien - et qui plus est, ce n'est pas le pécheur qui a payé pour sa faute.
כִּי מַה־חֶפְצוֹ בְּבֵיתוֹ אַחֲרָיו וּמִסְפַּר חֳדָשָׁיו חֻצָּצוּ׃ - Car quel souci a-t-il de sa maison après lui, quand le nombre de ses mois est tranché ?
Certes, tant qu'un homme est en vie, il désire ardemment que ses enfants lui succèdent, et s'ils viennent à périr, il en éprouve une douleur immense et un chagrin indicible. Mais après sa mort, quel souci a-t-il de sa maison ? Qu'est-ce que cela peut bien changer pour lui que sa lignée se perpétue ou s'éteigne, puisqu'il n'est plus ? Il n'a plus le moindre attachement pour son foyer terrestre et ne ressent pas leur souffrance. « Et le nombre de ses mois est tranché » : ses mois et ses années étaient mesurés selon leur terme prescrit et ils ont pris fin ; peu lui importe désormais ce qui adviendra, car il cesse d'exister. Pour Iyov, la mort est synonyme d'anéantissement, et une fois que l'homme a disparu, que lui importe ce qui survient après lui ?
הַלְאֵל יְלַמֶּד־דָּעַת וְהוּא רָמִים יִשְׁפּוֹט׃ - Est-ce à Dieu qu'on enseignera la science, à Lui qui juge les êtres les plus élevés ?
Faudrait-il donc enseigner la sagesse à Dieu, Lui apprendre comment et de quelle manière punir l'impie selon sa scélératesse ? Dès lors, je demande : comment se fait-il qu'Il « juge les êtres les plus élevés », qu'Il juge les puissants et les méchants, en décrétant sur eux depuis les hauteurs des sentences incompréhensibles ?
זֶה יָמוּת בְּעֶצֶם תֻּמּוֹ כֻּלּוֹ שַׁלְאֲנַן וְשָׁלֵיו׃ עֲטִינָיו מָלְאוּ חָלָב וּמֹחַ עַצְמוֹתָיו יְשֻׁקֶּה׃ - L'un mourra en pleine vigueur, entièrement tranquille et serein. Ses flancs sont gorgés de graisse et la moelle de ses os est bien humectée.
« En pleine vigueur » : sans la moindre infirmité, dans l'intégrité parfaite de son corps, exempt de toute affliction. « Entièrement tranquille et serein » : le terme chal'anane est la contraction de cha'anane (tranquille) et de chalev (serein), une quiétude absolue. « Ses flancs » dérive du terme désignant les mamelles gorgées de lait du troupeau : cet homme s'éteint au comble du bonheur, dans la profusion, saturé de bienfaits et de plaisirs charnels ; non sous le coup d'un effondrement, d'une ruine ou d'une maladie invalidante. C'est là, en apparence, tout le contraire de ce qui devrait frapper l'impie.
וְזֶה יָמוּת בְּנֶפֶשׁ מָרָה וְלֹא־אָכַל בַּטּוֹבָה׃ - Et l'autre mourra l'amertume dans l'âme, sans jamais avoir goûté au bonheur.
En contrepartie, le juste meurt l'âme amère, rongé par la souffrance et la douleur, et toute son existence s'est déroulée sans qu'il n'ait jamais joui d'un seul bienfait, dans le dénuement et le manque le plus total. Comment une telle injustice est-elle concevable, que le méchant s'éteigne dans la paix et la prospérité, tandis que le juste périt dans la misère et la privation ?
יַחַד עַל־עָפָר יִשְׁכָּבוּ וְרִמָּה תְּכַסֶּה עֲלֵיהֶם׃ - Ensemble ils se couchent dans la poussière, et la vermine les recouvre.
Et si vous soutenez que l'au-delà est le véritable monde de la rétribution et du salaire, le juste et le méchant finissent pourtant tous deux par descendre dans la tombe, où la vermine les recouvre indistinctement. Il y a là une injustice criante ! Quelle est donc la solution avancée par Iyov lui-même ? Comme il l'a suggéré dès le début : tout dépend du déterminisme astral, du cours aveugle des constellations. C'est ainsi qu'Iyov résolvait la troublante question du « juste qui souffre et du méchant qui prospère » : le Saint, béni soit-Il, Dieu infiniment élevé, a remis la conduite de ce bas monde aux mécanismes des sphères célestes ; et c'est en vertu de ces conjonctions astrales que chacun reçoit son lot, sans justice, sans vérité et sans équité. Le mal ne découlerait donc pas directement d'Hachem, mais des influences aveugles des astres.
הֵן יָדַעְתִּי מַחְשְׁבוֹתֵיכֶם וּמְזִמּוֹת עָלַי תַּחְמֹסוּ׃ כִּי תֹאמְרוּ אַיֵּה בֵית־נָדִיב וְאַיֵּה אֹהֶל מִשְׁכְּנוֹת רְשָׁעִים׃ - Voici, je connais vos pensées, et les desseins injustes que vous tramez contre moi. Car vous dites : Où est la maison de l'homme généreux, et où est la tente qui abritait les impies ?
Je connais vos pensées : tout ce que vous avez répondu au sujet de la réussite du méchant - qu'en fin de compte il sera brisé, qu'il subira des pertes, qu'il vit toute sa vie dans la terreur, que ses enfants ne réussiront pas après lui - comme nous l'avons vu au cours précédent, vous usez d'un langage détourné et rusé. En apparence, vous parlez d'un impie quelconque, mais dans votre parabole, c'est moi qui suis visé. « Et où est la tente qui abritait les impies ? » - vous dites ainsi : où est donc passée la maison de l'homme généreux, de celui qui paraissait si noble, qui aidait et donnait à tous ? Voilà qu'il s'est avéré être un impie, et c'est pourquoi sa demeure a disparu ! Car Iyov et sa maison - au sens large, tous ses enfants après lui - tout a été anéanti. Et bien que vous n'ayez pas affirmé explicitement que je suis le méchant de l'histoire, je connais vos pensées et les allusions perfides que vous dirigez contre moi. Mais à cela, je réplique : même s'il en était ainsi, ma question ne portait pas sur un individu précis, mais sur l'ensemble des impies.
הֲלֹא שְׁאֶלְתֶּם עוֹבְרֵי דָרֶךְ וְאֹתֹתָם לֹא תְנַכֵּרוּ׃ - N'avez-vous donc pas interrogé les voyageurs qui parcourent les routes ? Ne sauriez-vous méconnaître leurs témoignages ?
Je vous suggère d'interroger les voyageurs, ceux qui se déplacent d'un endroit à l'autre. Car à leur époque, un homme ordinaire ignorait totalement ce qui se passait dans le vaste monde : il n'y avait pas de nouvelles, il fallait de longs périples pour aller d'un lieu à un autre, et la transmission des lettres et des informations était extrêmement restreinte. Dans une telle réalité, quiconque voulait s'informer devait interroger les grands voyageurs - ceux qui naviguaient sur les navires et parcouraient des contrées lointaines, qui avaient vu du pays et savaient ce qui se passait partout. Eux vous diront combien les impies prospèrent et combien leurs affaires sont florissantes. « Ne sauriez-vous méconnaître leurs témoignages » - cette preuve éclatante, au sens de signe et de prodige, vous ne pourrez la nier ni prétendre qu'elle est fausse. Ce n'est pas de mon cas personnel qu'il s'agit, ma question porte sur l'ensemble des méchants - et que répondrez-vous à leur sujet ?
כִּי לְיוֹם אֵיד יֵחָשֶׂךְ רָע לְיוֹם עֲבָרוֹת יוּבָלוּ׃ - Car c'est pour le jour du malheur que le méchant est réservé, c'est vers le jour de la colère qu'ils sont conduits.
Que direz-vous ? Que le Saint, béni soit-Il, réserve le châtiment pour le jour de la ruine, c'est-à-dire qu'Il attend le jour de sa mort pour le punir. Le terme « Eid » désigne une brisure : Hachem attend le jour de sa chute, comme pour lui dire « attends que nous nous rencontrions », et là-bas il connaîtra le Guehinnom et subira ses châtiments, et c'est pourquoi on ne lui règle pas son compte ici-bas dans ce monde - selon l'argument de Bildad le Chouhite. « Vers le jour de la colère ils sont conduits » - vers le jour de la mort, et l'on peut interpréter « fureurs » (Avarot) au sens d'emportement et de courroux, ou bien comme le jour où il passera (la'avor) vers le monde à venir, où il recevra ce qui lui est dû.
מִי־יַגִּיד עַל־פָּנָיו דַּרְכּוֹ וְהוּא־עָשָׂה מִי יְשַׁלֶּם־לוֹ׃ - Qui lui dénoncera sa conduite en face ? Et pour ce qu'il a fait, qui lui rendra la pareille ?
Tout d'abord, il conviendrait que l'impie reçoive son châtiment à l'endroit même où il a commis ses méfaits, car c'est là que se trouvent les témoins attestant de sa mauvaise voie. Mais là-bas, après sa mort, qui lui reprochera sa conduite en face et qui témoignera contre lui ? À cette question, nos Sages ont déjà répondu : ce sont les poutres de la maison d'un homme qui témoignent contre lui s'il a agi avec méchanceté. Et deuxièmement, « pour ce qu'il a fait, qui lui rendra la pareille ? » - il faudrait qu'il y ait quelqu'un pour lui infliger sa rétribution, or selon la conception d'Iyov, il n'y a pas de Guehinnom ; dès lors, qui lui rendra son dû ?
וְהוּא לִקְבָרוֹת יוּבָל וְעַל־גָּדִישׁ יִשְׁקוֹד׃ - Et lui, il est porté au sépulcre, et sur son tumulus il continue de veiller.
« Et lui, il est porté au sépulcre » - et là-bas, nul ne viendra témoigner contre lui qu'il a commis le mal, ce qui répond à : « Qui lui dénoncera sa conduite en face ? ». Et en réponse à : « Qui lui rendra la pareille ? », le verset ajoute : « et sur son tumulus il veille » : il est enseveli sous le tertre funéraire, en un lieu hors de portée de la main du juge, et non de façon passagère mais bien « il veille », en permanence, sans jamais en sortir. Le juge, pour ainsi dire, ne peut plus se saisir de lui pour l'extraire et le juger.
מָתְקוּ־לוֹ רִגְבֵי־נָחַל וְאַחֲרָיו כָּל־אָדָם יִמְשׁוֹךְ וּלְפָנָיו אֵין מִסְפָּר׃ - Douces lui sont les mottes de la vallée ; après lui s'avancera tout homme, comme avant lui ils furent sans nombre.
Et si l'on venait prétendre que la tombe elle-même constitue le lieu du jugement - « les mottes de la vallée lui sont douces », les mottes de terre lui sont au contraire douces et agréables, il y repose en paix et n'éprouve aucun tourment dans sa sépulture. « Après lui, tout homme y est entraîné » - telle est la destinée universelle, « et avant lui, ils sont sans nombre » - d'innombrables générations sont mortes avant lui de la même manière.
וְאֵיךְ תְּנַחֲמוּנִי הָבֶל וּתְשׁוּבֹתֵיכֶם נִשְׁאַר־מָעַל׃ - Comment dès lors m'offrez-vous de vaines consolations, alors que dans vos répliques il ne reste que perfidie ?
Vos réponses « ne demeurent que perfidie » - elles n'offrent aucune véritable réponse à mon interrogation, mais constituent une trahison pure et simple : vous me trahissez en venant affirmer que je suis un impie, et vous n'êtes nullement venus me réconforter. Tous vos arguments sont vains, car j'ai démontré que l'on ne peut déduire aucune règle de mon sort personnel, puisque la majorité des méchants vivent dans le bien-être et que leurs enfants prospèrent après eux. Quant à la mort, elle finit par atteindre tout être humain, « tout homme y est entraîné », et ceux qui nous ont précédés dans la tombe sont sans nombre, tout comme chacun y descendra à son tour. Dès lors, où se manifestent la rétribution et le châtiment ? Comme nous l'avons souligné, pour nous, cela ne soulève aucune difficulté, car nous en connaissons la portée dans le monde futur ; en revanche, pour Iyov, enfermé dans l'idée qu'il n'y a pas de survie de l'âme après la mort, la question reste entière : où l'homme est-il donc traduit en justice ? Au fond de la fosse ? Où cela se produit-il ? Et dans la mesure où il récuse la persistance de l'âme, son objection demeure, à ses yeux, sans issue.
Dans ce chapitre 21, Iyov démantèle l'une après l'autre les trois réponses avancées par ses compagnons. Il les enjoint de l'écouter jusqu'au bout, en précisant que son interrogation n'a jamais porté sur ses propres souffrances, mais sur le sort réservé à l'ensemble des méchants. Il dépeint minutieusement leur éclatante réussite : longévité et puissance, lignée solidement établie autour d'eux, foyers exempts de terreur et épargnés par le bâton divin, troupeaux d'une fécondité constante, enfants qui s'ébattent et dansent sans la moindre inquiétude, et enfin une mort soudaine et paisible, telle qu'ils l'appelaient eux-mêmes de leurs vœux. Il s'agit pourtant d'impies endurcis, osant dire à Dieu « Écarte-Toi de nous » et contestant toute valeur au service divin comme à la prière. Selon Iyov, la justice exigerait que le châtiment frappe le coupable en personne, de façon progressive, jusqu'à ce qu'il prenne conscience de son égarement et ressente qu'il boit à la coupe de la fureur du Tout-Puissant ; quant à châtier ses descendants après sa disparition, cela ne constitue nullement une punition à ses yeux, puisqu'il n'en a nulle conscience. Enfin, parce qu'il récuse la survie de l'âme, cette mort identique qui fauche indistinctement le juste et le méchant lui apparaît comme une négation absolue de l'équité ; c'est pourquoi il rapporte tous les événements terrestres aux lois impersonnelles des astres et de la nature, concluant que les paroles consolatrices de ses amis ne sont que vanité et que leurs répliques ne renferment que duplicité.