Le chapitre 16 ouvre la neuvième intervention, la réplique de Job à Éliphaz. Éliphaz lui avait répondu au sujet de la réussite de l'impie, affirmant que celle-ci n'est pas réelle mais temporaire et éphémère, et qu'elle ne constitue même aucunement une réussite, puisque le méchant vit toute son existence dans la terreur. Job ne répond pas à cet argument pour l'instant, pas plus qu'il ne réplique à la thèse de Bildad le Chouhite. Il attend que les trois contradicteurs aient exprimé leur point de vue, et ce n'est qu'ensuite qu'il exposera sa propre position pour réfuter l'ensemble de leurs propos - ce qui adviendra au chapitre 21.
Job ne répond pas non plus à l'explication même d'Éliphaz concernant les souffrances des justes, qu'il prétendait tenir d'une vision prophétique, car il lui avait déjà rétorqué par le passé : s'il s'agissait d'une prophétie, pourquoi ne m'est-elle pas parvenue à moi ? Pourquoi t'est-elle adressée précisément à toi, si Hachem souhaite me donner une explication à ce sujet ? En revanche, Job exprime son amertume : pourquoi répètes-tu des arguments déjà avancés auparavant ? En clair, lorsqu'on n'a plus rien à dire, on commence simplement à se répéter. De même, sur la question du libre arbitre - où Éliphaz affirmait que l'homme dispose du libre choix tandis que Job le contestait -, il ne répond pas à ce stade, le sujet ayant déjà été longuement débattu et ressassé dans les chapitres précédents.
Job vient débattre sur deux points nouveaux. Le premier : si par le passé tu te contentais d'émettre des soupçons à mon égard, cette fois-ci tu me diffames ouvertement et tu fais de moi un impie fieffé. Tu as en effet prétendu que la virulence de mes propos et le ton hautain de mes formulations prouvaient que ces griefs étaient enfouis dans mon cœur depuis toujours, que je nourrissais depuis longtemps une rébellion intérieure envers le Créateur béni soit-Il, et que par conséquent je suis un véritable impie qui mérite tout ce qui lui arrive. C'est sur ce point que Job va crier et se plaindre abondamment.
Le second point : Éliphaz est venu appuyer sa thèse selon laquelle l'essentiel de la rétribution réside dans la survie de l'âme après la mort. C'est précisément ce que Job conteste. D'abord, l'immortalité de l'âme est une réalité cachée que la majorité des hommes ne peuvent appréhender. Que voit l'être humain ? Il voit un juste accablé de tourments. Ce qu'il adviendra de son âme plus tard, il ne le voit pas, et la manière dont il recevra une récompense dans une dimension spirituelle supérieure dépasse sa compréhension au sein de ce monde matériel. Et qui peut garantir que l'homme continue d'exister après la mort ? Ce sont des vérités dérobées aux yeux de l'homme, et que la raison humaine peine à concevoir. Les hommes se réfèrent à la vie tangible et sensible ; ils voient un juste souffrir et en concluent, à Dieu ne plaise, qu'il existe un jugement faussé et une injustice. Job affirme donc que le fait que le Saint, béni soit-Il, éprouve les justes paraît pour ainsi dire injustifié aux yeux du monde, suscitant chez les hommes des doutes et des remises en cause de la Providence divine et de son équité. Il eût été convenable d'accorder ici-bas au juste le salaire de sa justice et à l'impie le châtiment de sa méchanceté, sans renvoyer cela à une dimension invisible tant pour le juste que pour le méchant.
וַיַּעַן אִיּוֹב וַיֹּאמַר: שָׁמַעְתִּי כְאֵלֶּה רַבּוֹת, מְנַחֲמֵי עָמָל כֻּלְּכֶם. - Job prit la parole et dit : J'ai souvent entendu de tels discours ; vous êtes tous de fâcheux consolateurs.
Ce que tu as répété en disant : « L'homme mortel serait-il juste devant Dieu ? » - signifiant que face à l'exigence suprême envers l'homme, nul ne peut prétendre à une sainteté absolue et affirmer avoir accompli tout son devoir -, ainsi que tes propos sur le libre arbitre, tout cela a déjà été formulé. « J'ai souvent entendu de tels discours » : qu'as-tu ajouté de neuf par ce que tu viens de dire ? « Vous êtes tous de fâcheux consolateurs » : vous ressemblez à quelqu'un incapable de consoler, qui ne trouve aucun mot qui parle au cœur, et qui lasse donc l'auditeur en multipliant les bavardages au point de l'accabler de fatigue. Penses-tu vraiment que cela apportera la consolation à celui qui écoute et qu'il trouvera ainsi la paix de l'esprit ?
הֲקֵץ לְדִבְרֵי רוּחַ, אוֹ מַה יַּמְרִיצְךָ כִּי תַעֲנֶה. - Y aura-t-il un terme à ces paroles de vent, ou qu'est-ce qui t'incite à répliquer ?
Celui qui souhaite apporter une preuve et clore un débat par une démonstration irréfutable sait mettre un terme à ses paroles. La discussion s'achève sur une ligne finale : la preuve concluante, le fait évident, l'argument qui ne laisse plus place au doute ni à l'hésitation. En revanche, les propos creux, les bavardages où l'on se contente de dire « je pense », « il me semble », des affirmations intuitives sans fondement réel, ceux-là n'ont point de fin, puisqu'il est impossible d'en fournir une démonstration claire. Si l'on dispose d'une preuve tranchante, le débat est clos. Mais lorsqu'elle fait défaut, on s'égare en verbiages et en envolées lyriques, de sorte que nul ne s'aperçoit du vide du propos. C'est là le procédé de bien des politiciens : l'homme parle une demi-heure durant, et si on demande à la fin ce qu'il a dit, on ne saurait le préciser. Il pérore abondamment sur notre devoir et notre situation en tant que nation, au milieu d'un flot de vaines paroles.
Et si tu prétends que tes discours ne sont pas des paroles de vent mais l'expression de la raison, je demande : « Qu'est-ce qui t'incite à répliquer ? » - qu'est-ce qui fonde et étaye ta réponse ? Quel signe ou quelle preuve probante apportes-tu ? Tout ce que tu as avancé se résume à : « C'est ce que j'ai perçu dans une vision ». En as-tu la preuve ? Faute d'argument solidement fondé, tout cela ne reste que du vent.
גַּם אָנֹכִי כָּכֶם אֲדַבֵּרָה, לוּ יֵשׁ נַפְשְׁכֶם תַּחַת נַפְשִׁי, אַחְבִּירָה עֲלֵיכֶם בְּמִלִּים וְאָנִיעָה עֲלֵיכֶם בְּמוֹ רֹאשִׁי. - Moi aussi, je pourrais parler comme vous, si votre âme était à la place de la mienne ; j'assemblerais contre vous des discours et je hocherais la tête à votre sujet.
Si vous étiez à ma place, si votre âme était à la place de la mienne, parlerais-je envers vous comme vous le faites envers moi ? Viendrais-je chercher en vous des défauts, vous condamner et avancer contre vous de durs réquisitoires sans vérité, qui n'apportent que de la peine ? C'est un reproche qu'Iyov répète souvent : j'attendais de mes compagnons qu'ils me soutiennent dans ma détresse, non pas qu'ils cherchent en moi des fautes pour prouver que je suis coupable et que tout ce qui m'arrive est conforme à la justice. Bien au contraire, si un tel malheur s'était abattu sur vous, je puis attester que je me serais associé à vous par mes paroles, appuyant vos propos et vous justifiant, et « je hocherais la tête à votre sujet » - je partagerais votre douleur face à cette épreuve infligée sans droit ni justice.
אֲאַמִּצְכֶם בְּמוֹ פִי, וְנִיד שְׂפָתַי יַחְשֹׂךְ. - Je vous fortifierais de ma bouche, et le mouvement de mes lèvres apaiserait vos maux.
Lorsqu'un homme souffre injustement et voit que quelqu'un vient le fortifier et l'encourager, cela le soutient et lui redonne des forces. C'est ce qu'il dit : « Je vous fortifierais de ma bouche » - par des paroles réconfortantes, je vous insufflerais force, courage et vaillance, en montrant que le droit est de votre côté. « Et le mouvement de mes lèvres retiendrait la peine » - même si mes lèvres s'épuisaient à force de parler, je me dépenserais sans compter pour vous soutenir et vous encourager.
אִם אֲדַבְּרָה לֹא יֵחָשֵׂךְ כְּאֵבִי, וְאַחְדְּלָה מַה מִּנִּי יַהֲלֹךְ. - Si je parle, ma douleur n'est point épargnée ; et si je m'abstiens, qu'est-ce qui s'éloignera de moi ?
C'est un argument qu'Iyov fait valoir également devant D.ieu : je n'ai plus rien à perdre. Lorsqu'une personne subit de légères souffrances et veut se plaindre, on lui dit : « Fais attention, cela pourrait empirer ». Quand ses souffrances sont intolérables et qu'elle veut protester, on lui dit : « Prends garde qu'Il ne t'emporte ». Mais Iyov a déjà dit : « La mort m'est préférable à la vie », et il s'est plaint que Hachem ne le laisse pas arrêter le bus et descendre : je ne veux plus de cette vie, et Hachem me maintient pour ainsi dire de force en vie ! Dès lors, qu'ai-je à perdre ? Des souffrances ? J'en ai déjà reçu au degré le plus élevé possible. La mort ? Le Chéol est pour moi un refuge, un havre de paix face à toute cette tourmente. Quel intérêt aurais-je donc à me taire ? Je vais au moins exprimer ce que j'ai sur le cœur, et j'en serai soulagé. « Si je parle, ma douleur n'est point épargnée » - même si je parle, je n'y gagnerai rien, « et si je m'abstiens, qu'est-ce qui s'éloignera de moi ? » - si je cesse de parler, que perdrai-je et que gagnerai-je par mon silence ? Il n'y a aucune différence entre le silence et la parole, mieux vaut donc que je m'exprime.
אַךְ עַתָּה הֶלְאָנִי, הֲשִׁמּוֹתָ כָּל עֲדָתִי. - Mais maintenant, Il m'a épuisé ; Tu as ravagé toute ma maisonnée.
Désormais, je suis contraint de parler, car la douleur « m'a épuisé » - elle m'a harassé et je n'en peux plus, au point de ressentir le besoin impérieux de parler. « Tu as ravagé toute ma maisonnée » - Tu ne t'en es pas pris seulement à moi, mais à tous mes proches : mes enfants et ma famille, tous ont péri. « Hachimota » renvoie à l'idée de ruine et de désolation.
וַתִּקְמְטֵנִי לְעֵד הָיָה, וַיָּקָם בִּי כַחֲשִׁי בְּפָנַי יַעֲנֶה. - Tu m'as couvert de rides, cela sert de témoin ; ma maigreur se dresse contre moi et témoigne en face de moi.
« Tu m'as couvert de rides » (Vatikatmeténi) est de la racine du sillonnement - Tu m'as marqué et labouré de tourments, et ce fait lui-même est devenu un témoin à charge contre moi. Pour expliciter cette idée, le Malbim rapporte une comparaison tirée des coutumes des peuples anciens. Il nous est difficile de l'admettre tant cela heurte la raison, mais telle était la pratique de ces époques primitives : quand on voulait arracher des aveux à un accusé de vol ou de meurtre qui niait les faits, on le torturait jusqu'à ce qu'il passe aux aveux. Parfois, le malheureux expirait avant d'avoir pu avouer quoi que ce soit. Et ils avaient un « signe », entre guillemets : ils observaient le visage du supplicié. S'ils constataient que les supplices semblaient glisser sur lui et ne l'émouvaient pas, c'était le signe qu'il disait vrai ; en revanche, s'ils voyaient qu'il criait et souffrait visiblement, c'était la preuve qu'il était un menteur et qu'il se savait coupable. Ainsi, les coups eux-mêmes et les cris qu'ils provoquaient constituaient le témoin de sa culpabilité ! Quel esprit malade et quelle logique déformée !
C'est ainsi qu'Iyov parle de lui-même : un soupçon pesait sur moi, et l'on a fait fondre sur moi des souffrances venues du Ciel. À la suite de cela, je me suis mis à crier : « Maître du monde, il n'y a pas de justice ici, je ne mérite pas cela ! » Et voilà qu'on vient me dire : « Tu vois, tu parles, tu cries, c'est la preuve que tu es coupable ! » Telle est sa réponse à Elifaz : ai-je tenu ces propos avant la venue des souffrances ou après ? Je les ai prononcés après. Dès lors, pourquoi m'as-Tu affligé dès le départ ? Et pourquoi est-ce que je parle maintenant ? Par douleur, dans un cri affirmant que je ne méritais pas cela. Et vous, vous dites : « Voilà, tu parles contre Hachem, tu mérites des souffrances ! » Où est la justice ? Où est la droiture ? C'est le sens de « Tu m'as couvert de rides, cela a servi de témoin et s'est dressé contre moi » : qu'est-ce qui est devenu témoin contre moi ? Mon cri lui-même, suscité par les souffrances. « Mon mensonge témoigne contre moi » : vous prétendez que cela prouve que je mens et que l'hérésie habite mon cœur, du simple fait que je crie sous les coups. Peut-on réellement appeler cela une preuve ?
En vérité, Elifaz avait lui aussi pressenti cette difficulté. C'est pourquoi, comme nous l'avons vu dans le cours précédent, son argument reposait sur le fait que ces paroles soient si fluides dans ta bouche et que tu t'exprimes avec une telle éloquence : cela montre que ces griefs étaient ordonnés chez toi depuis toujours, bien avant les souffrances. Lui aussi comprenait qu'on ne pouvait pas imputer une faute à Iyov en se fondant uniquement sur ses propos actuels, car Iyov ne fait alors que crier de douleur. Il a donc cherché à déduire du présent ce qui existait déjà dans le passé, affirmant qu'à cette époque déjà, l'hérésie et les récriminations contre le Créateur du monde habitaient ton esprit.
אַפּוֹ טָרַף וַיִּשְׂטְמֵנִי, חָרַק עָלַי בְּשִׁנָּיו, צָרִי יִלְטֹשׁ עֵינָיו לִי. - Sa colère déchire et me hait, il grince des dents contre moi, mon oppresseur aiguise ses yeux sur moi.
Ici, il s'exprime de manière allégorique au sujet de ce « témoin » qui vient déposer contre lui. Le Malbim explique : lorsqu'un témoin se dresse contre quelqu'un pour l'accuser et que l'accusé contredit ses dires, il arrive que le témoin s'emporte et s'irrite de voir son témoignage rejeté, au point d'en venir parfois à le gifler en plein visage. C'est le sens de « Sa colère déchire et me hait » : le témoin lui-même, dans sa fureur, me frappe, car en me contredisant, il cherche à démontrer ma culpabilité. « Il grince des dents contre moi » : quand je le démens, il s'emporte davantage encore de voir ses propos contestés. « Mon oppresseur aiguise ses yeux sur moi » : plus j'éprouve de détresse et plus je crie, plus il m'observe attentivement, à la manière dont on scrutait le visage d'un supplicié pour voir s'il ressentait les tourments - et s'il les ressentait, c'était le signe qu'il était coupable. Il fixe sur moi un regard perçant pour voir si Iyov souffre, et ma souffrance devient la preuve de mon impiété. Peut-on concevoir de juger un homme de cette façon ?
פָּעֲרוּ עָלַי בְּפִיהֶם, בְּחֶרְפָּה הִכּוּ לְחָיָי, יַחַד עָלַי יִתְמַלָּאוּן. - Ils ouvrent leur bouche contre moi, avec outrage ils frappent mes joues, ensemble ils s'attroupent contre moi.
Après le témoin vient la foule. Tous ceux qui se tiennent autour ouvrent eux aussi leur bouche contre moi. Car leurs procès étaient publics, comme aujourd'hui encore à Gaza : on amène le condamné sur la place publique, on le pend, on le flagelle, c'est le spectacle le plus couru de la ville, et toute la populace fanatisée s'y rassemble. C'est à peine croyable de voir tant de sauvagerie et de bassesse chez ces peuples. Aujourd'hui, on voit des gens en cravate, d'apparence distinguée - ce même Européen dont le père menait des pogroms contre les Juifs avec des fourches mène aujourd'hui ses pogroms avec un clavier, un écran et une plume : on incite à la haine, on rédige des pamphlets virulents, on invente de toutes pièces des accusations et des rapports mensongers. C'est exactement la même chose, simplement sous un costume et une cravate. C'est le même non-Juif, le même musulman, rien n'a changé. Il en est de même ici : lorsqu'ils me voient souffrir, cela confirme à leurs yeux le soupçon, et ils me frappent les joues avec outrage. « Ensemble ils s'attroupent contre moi » : ils se rassemblent tous en s'écriant qu'il est bel et bien coupable, puisqu'il pousse des cris.
יַסְגִּירֵנִי אֵל אֶל עֲוִיל, וְעַל יְדֵי רְשָׁעִים יִרְטֵנִי. - Dieu me livre à un inique, et Il me jette aux mains des méchants.
Après avoir décrit le témoin et la foule, il en vient à décrire le juge. « Dieu me livre » (El avec un tséré) - le Saint, béni soit-Il, « à un inique » (el 'awil avec un ségol) - entre les mains d'un être puissant qui commet l'injustice. Le juge auquel j'ai été livré est un être inique, un fauteur d'injustice. « Et Il me jette aux mains des méchants » : même ceux qui devaient être mes défenseurs, plaider ma cause et trouver en moi des mérites, ceux qui devaient être pour moi un emplâtre (retiya), c'est-à-dire un pansement guérisseur - eux aussi sont des impies. On m'assigne des défenseurs, mais ces avocats sont en réalité des accusateurs.
Selon Iyov, cette force puissante qui commet l'injustice n'est pas Hachem, mais l'ordre astral (la ma'arakha). Comme nous l'avons longuement expliqué dans les premiers chapitres, Iyov n'accusait pas Hachem directement, mais prétendait que le Saint, béni soit-Il, n'exerce pas de providence particulière (hachgaha pratit), ayant abandonné le monde à l'influence des astres et des corps célestes d'où découle l'abondance, et qui ne font aucune distinction entre le juste et le méchant ; c'est pourquoi je souffre. Ses compagnons lui ont rétorqué que, ce faisant, il ne disculpait nullement Hachem, mais Le rendait au contraire responsable d'une injustice plus grande encore, pour avoir créé un monde et l'avoir abandonné aux mains de forces injustes. Quoi qu'il en soit, il était plus aisé pour Iyov de soutenir : « Je ne prétends pas qu'Hachem soit injuste, mais je demande pourquoi le déterminisme astral m'inflige de tels malheurs. » En somme : le Saint, béni soit-Il, m'a remis aux mains de la mécanique astrale, et celle-ci s'acharne sur moi. Celui qui me fait du tort est ce juge inique.
שָׁלֵו הָיִיתִי וַיְפַרְפְּרֵנִי, וְאָחַז בְּעׇרְפִּי וַיְפַצְפְּצֵנִי, וַיְקִימֵנִי לוֹ לְמַטָּרָה. - J'étais paisible et Il m'a brisé, Il m'a saisi par la nuque et m'a mis en pièces, et Il m'a érigé en cible pour Lui.
À présent, il décrit le châtiment et les souffrances en eux-mêmes. J'étais paisible, « et Il m'a brisé ». Avez-vous déjà vu ce qu'un chat fait à une souris avant de l'achever ? Il la tourmente, joue avec elle : il lui assène un coup, elle tente de fuir, il lui donne un coup de l'autre côté ; d'abord il s'amuse avec elle, et ce n'est qu'ensuite qu'il la dévore. Il en va de même ici : on ne s'est pas contenté de m'infliger des souffrances, mais on me laisse un répit pour me frapper à nouveau, on me relâche puis on me frappe, comme si l'on jouait avec moi. « Il m'a saisi par la nuque et m'a mis en pièces » - quand j'ai voulu fuir, Il m'a poursuivi et m'a saisi par le cou ; et « Il m'a mis en pièces » (vayefatsetseni) évoque le fracassement, à l'image du « marteau qui pulvérise le roc ». « Et Il m'a dressé pour Lui servir de cible » - au point de me transformer en cible d'entraînement, c'est moi qui me tiens exposé aux flèches.
יָסֹבּוּ עָלַי רַבָּיו, יְפַלַּח כִּלְיוֹתַי וְלֹא יַחְמֹל, יִשְׁפֹּךְ לָאָרֶץ מְרֵרָתִי. - Ses archers m'encerclent, Il transperce mes reins sans pitié, Il répand mon fiel à terre.
« Ses archers » (ravav) désignent les tireurs, selon le sens de « tireur à l'arc » (rové kèshet). Ses tireurs m'encerclent, et Ses flèches transpercent mes reins sans pitié. Il ne retire pas Sa main de moi « jusqu'à répandre mon fiel à terre » - la vésicule biliaire et les organes internes ; Il reste sans pitié jusqu'à ce qu'ils se déversent sur le sol.
יִפְרְצֵנִי פֶּרֶץ עַל פְּנֵי פָרֶץ, יָרֻץ עָלַי כְּגִבּוֹר. - Il ouvre en moi brèche sur brèche, Il fond sur moi comme un guerrier.
Alors qu'Il a déjà fracturé tous mes membres et qu'il ne reste rien d'intact en moi, une brèche supplémentaire succède à la première. Prenons une parabole : si l'on prend un verre et qu'on le brise, il se divise en morceaux ; et si l'on prend ces morceaux pour les écraser, ils se transforment en poussière et en éclats minuscules. Ainsi, Il m'a d'abord désarticulé, puis Il a continué de briser ce qui était déjà rompu. Et Il ne s'en est pas tenu là : « Il fond sur moi comme un guerrier ». La tactique du guerrier au combat consiste à tirer d'abord des flèches à distance, mais dès qu'il arrive au corps à corps, il n'attend pas, car s'il attendait, l'ennemi aurait le temps de se ressaisir ; pendant que l'autre est encore sonné, il fonce sur lui de toutes ses forces pour l'abattre. C'est la préparation d'artillerie suivie de l'assaut terrestre. Après les flèches qui ont transpercé mes reins, Il charge encore contre moi comme un guerrier, comme si se dressait en face de Lui un adversaire redoutable exigeant toute Sa puissance pour être vaincu.
שַׂק תָּפַרְתִּי עֲלֵי גִלְדִּי, וְעֹלַלְתִּי בֶעָפָר קַרְנִי. פָּנַי חֳמַרְמְרוּ מִנִּי בֶכִי, וְעַל עַפְעַפַּי צַלְמָוֶת. - J'ai cousu un sac sur ma peau et j'ai roulé ma gloire dans la poussière. Mon visage est enflammé par les larmes, et l'ombre de la mort repose sur mes paupières.
Après tous ces coups reçus avec cruauté et sans justice, je n'ai commis aucune faute. Tout ce que j'ai fait, c'est de coudre un sac sur ma peau, de rouler ma dignité dans la poussière, d'avoir le visage brûlant de pleurs devant mon sort amer, et l'ombre de la mort sur mes paupières.
עַל לֹא חָמָס בְּכַפָּי, וּתְפִלָּתִי זַכָּה. - Bien qu'il n'y ait point de violence dans mes mains, et que ma prière soit pure.
Tout cela m'est arrivé alors qu'il n'y a nulle violence dans mes mains : je n'ai rien fait de mal, ni avant ces épreuves, ni en réponse à ces souffrances ; je me suis contenté de pleurer et de me plaindre de mon état. Et ma prière est pure : une prière qui ne découle ni d'une faute ni d'une iniquité. Tout ce qui m'a été infligé ne relève ni du droit ni de la justice. Et je sais aussi que j'aurai gain de cause dans ma prière, qu'elle sera finalement exaucée, car le bon droit est de mon côté.
אֶרֶץ אַל תְּכַסִּי דָמִי, וְאַל יְהִי מָקוֹם לְזַעֲקָתִי. - Ô terre, ne couvre point mon sang, et qu'il n'y ait aucun lieu qui étouffe mon cri !
Bien que sur terre j'aie été condamné dans mon jugement, et que la terre ait pour coutume de recouvrir le sang qui y est versé, je demande : ne couvre pas mon sang, ne dissimule pas l'injustice qui m'est faite ici. « Et qu'il n'y ait point de lieu pour mon cri » - il n'y a personne sur terre pour recevoir mes paroles ni pour m'écouter, c'est pourquoi il n'y a pas de place ici-bas pour mon cri ; ma volonté est que mon cri soit entendu dans les cieux.
גַּם עַתָּה הִנֵּה בַשָּׁמַיִם עֵדִי, וְשָׂהֲדִי בַּמְּרֹמִים. - Dès maintenant, voici que dans les cieux est mon témoin, et mon garant dans les hauteurs.
Même si ici-bas, sur terre, j'ai été déclaré coupable - les témoins sont contre moi, le public est contre moi, le juge est contre moi et même les avocats de la défense sont contre moi -, dans les cieux se trouvent des témoins qui témoigneront en ma faveur. Dans les cieux, on sait que je suis un juste, et l'on sait que tous les témoins venus prouver ma culpabilité sont mensongers. « Sahadi » désigne des témoins, et ils attesteront pour moi dans les hauteurs que les souffrances d'ici-bas ne prouvent nullement ma culpabilité, et que les cris que je pousse ne constituent en rien une preuve de méchanceté.
מְלִיצַי רֵעָי, אֶל אֱלוֹהַּ דָּלְפָה עֵינִי. - Mes intercesseurs sont mes pensées, vers Dieu ruissellent mes larmes.
Face aux mauvais défenseurs qu'on lui a désignés ici-bas, il s'écrie : qui sont mes véritables défenseurs ? Pas mes compagnons, qui cherchent encore des chefs d'accusation contre moi, mais « réaï » au sens de mes pensées profondes (ra'yonaï) - ma conscience et mon intériorité, qui savent véritablement que je suis juste et que je n'ai commis aucune injustice ; ce sont elles qui intercéderont pour moi dans les cieux. Mais il me manque encore un juge, car « Dieu me livre à un inique », ayant été remis aux mains d'un juge corrompu. C'est pourquoi il implore : « Vers Dieu ruissellent mes larmes » - que Hachem Lui-même soit le juge, que Hachem me juge Lui-même et non ce tribunal inique. Les défenseurs sont mes pensées intimes ; le juge est Dieu, et c'est vers Lui que mes yeux versent des larmes.
וְיוֹכַח לְגֶבֶר עִם אֱלוֹהַּ, וּבֶן אָדָם לְרֵעֵהוּ. - Qu'Il tranche entre l'homme et Dieu, comme entre un fils d'homme et son semblable.
Je souhaite que le Saint, béni soit-Il, examine et éclaircisse le jugement et les griefs portés contre moi, à la manière dont on règle un litige d'homme à homme. Tout comme lors d'un litige entre deux personnes, il faut apporter des preuves et s'en remettre au juge, de même je demande que ces mêmes preuves et arguments recevables entre un homme et son prochain soient également admis devant le Créateur du monde. Alors, je suis certain que je sortirai acquitté de mon procès.
כִּי שְׁנוֹת מִסְפָּר יֶאֱתָיוּ, וְאֹרַח לֹא אָשׁוּב אֶהֱלֹךְ. - Car des années comptées vont venir, et je m'en irai par un sentier d'où je ne reviendrai point.
Toi, Eliphaz, tu as prétendu qu'au bout du compte l'âme perdure et que je recevrai au centuple pour tout ce que j'endure aujourd'hui. Mais Iyov niait la survie de l'âme et ne croyait pas en une récompense après la mort. C'est pourquoi il déclare : « Des années comptées viendront » - les années qui me sont imparties dans ce monde sont fixées et limitées, sans ajout ni retranchement, et le terme de mes jours finira par arriver. « Et je m'en irai par un sentier d'où je ne reviendrai point » - j'emprunterai alors un chemin sans retour, vers un lieu où il n'y a ni salaire, ni châtiment, ni rétribution pour les actes accomplis, et l'on ne me fera pas revenir ici pour recevoir une vie nouvelle en échange de l'existence amère qui fut la mienne. Dès lors, comment peux-tu venir me dire que je souffre à présent pour recevoir du bien plus tard ? Je ne crois pas qu'il y ait du bien après cela, et je ne crois pas que celui qui s'en va revienne un jour.
Au chapitre 16, Iyov entame sa neuvième réplique. Il ne répond ni sur la prospérité des impies ni sur le libre arbitre, thèmes déjà longuement débattus, mais se concentre sur deux points : premièrement, l'accusation d'Eliphaz faisant de lui un parfait impie, ce à quoi il réplique par la parabole de l'accusé d'autrefois, montrant que le cri poussé sous l'effet de la douleur ne saurait constituer une preuve de culpabilité, puisque la souffrance a précédé la parole et non la parole la souffrance. Il dépeint la mise en scène de son prétendu procès dans tous ses détails - le témoin qui grince des dents, la foule qui ouvre une bouche béante et le frappe à la joue, le juge inique et les défenseurs qui se font accusateurs -, ainsi que la violence des tourments qui l'ont broyé, pulvérisé et pris pour cible de leurs traits. De là, il en appelle aux Cieux : « Terre, ne couvre pas mon sang », « dans les cieux est mon témoin », mes défenseurs sont mes pensées profondes, et le juge qu'il réclame est Dieu Lui-même, pour trancher selon les règles d'un litige équitable entre deux hommes. Le second point est le rejet de la consolation fondée sur l'immortalité de l'âme : mes années sont comptées, suivies d'une voie sans retour, de sorte qu'il n'y a selon lui aucun réconfort à attendre d'une quelconque rétribution après la mort.