Le cinquième chapitre de Daniel s'ouvre sur une scène d'ivresse du pouvoir : Belshatsar, roi de Babylone, organise un banquet monumental pour ses mille grands seigneurs et, poussé par l'orgueil et l'ébriété, ordonne d'apporter les ustensiles du Beth Hamikdach afin d'y boire. Cette même nuit, une mystérieuse inscription que nul ne sait déchiffrer ni interpréter est tracée sur la paroi. Suivons l'ordre des versets, en nous appuyant sur les explications du Malbim, enrichies des paroles de nos Sages et des commentateurs.
בֵּלְשַׁאצַּר מַלְכָּא עֲבַד לְחֶם רַב לְרַבְרְבָנוֹהִי אֲלַף וְלׇקֳבֵל אַלְפָּא חַמְרָא שָׁתֵה׃ - Le roi Belshatsar fit un grand festin pour ses mille dignitaires, et buvait du vin face à ces mille convives.
Le roi Belshatsar organisa un grand banquet pour ses « mille dignitaires ». Quant aux termes « et buvait du vin face à ces mille » : selon Rachi, qui reprend l'explication de nos Sages, il but du vin à lui seul autant que tous ses convives réunis. À lui seul, il absorba une quantité de vin équivalant à celle de mille personnes.
Rachi précise qu'il était le fils de Nevoukhadnetsar, et qu'il régna après Evil-Merodakh, lui aussi fils de Nevoukhadnetsar. Nos Sages rapportent qu'à l'époque où le cœur de Nevoukhadnetsar devint semblable à celui d'une bête et qu'il fut chassé de son royaume, Evil-Merodakh prit le pouvoir et régna à sa place. Plus tard, lorsque Nevoukhadnetsar revint, il le jeta en prison, car régner de son vivant constituait un acte de rébellion. Et lorsque Nevoukhadnetsar finit par mourir, la tradition rapporte qu'Evil-Merodakh vint extraire son corps du tombeau et traîna ses ossements. C'est à ce sujet que le prophète déclare : « Mais toi, tu as été jeté loin de ton sépulcre, comme un rameau méprisé » : il fut arraché de sa tombe, subissant ainsi une part du châtiment qu'il méritait. Evil-Merodakh agit aussi de la sorte pour s'assurer que cette fois, son père était bel et bien mort et ne reviendrait plus. En effet, lors des disparitions précédentes, personne ne savait ce qu'il était devenu, puis il s'était avéré qu'il était simplement absent avant de réapparaître. Il voulait donc avoir la certitude absolue qu'il ne reviendrait pas.
Nos Sages enseignent, et cela apparaît également dans le Séfer Yossiphon, que Belshatsar avait combattu Darius le Mède et Cyrus le Perse, qu'il les avait vaincus et mis en fuite, et qu'il avait par conséquent organisé un banquet pour célébrer sa victoire. Or, le jour même de cette fête, les ennemis revinrent à la charge, attaquèrent la ville et s'en emparèrent. Mais nous en sommes encore au festin, avant le retour des ennemis.
Une autre raison est mentionnée par nos Sages : Belshatsar avait fait un calcul selon lequel le peuple d'Israël, parti en exil, devait retourner sur sa terre au terme de soixante-dix ans, conformément à la prophétie de Yirmiyahou : « soixante-dix ans pour les ruines de Jérusalem ». D'après son calcul, ces soixante-dix années s'étaient déjà écoulées et Israël n'avait pas été délivré. Nos Sages expliquent longuement où résidait l'erreur de Belshatsar et pourquoi, en réalité, les soixante-dix ans n'étaient pas encore révolus et le moment de la rédemption n'était pas encore venu. Mais lui était persuadé : voici que les soixante-dix ans sont passés et qu'ils n'ont pas été délivrés, ils sont désormais définitivement en mon pouvoir. C'est cette certitude qui l'amena aux actes sacrilèges que nous verrons plus loin.
Selon le Malbim, l'expression « et buvait du vin face à ces mille » signifie qu'il buvait du vin sous les yeux de ses mille ministres et dignitaires. Le texte mentionne d'abord qu'il organisa un grand festin pour tous ses notables, puis ajoute qu'il but du vin devant eux. L'usage des rois était pourtant de ne point boire de vin devant le peuple ni devant les ministres, mais de se retirer dans un endroit privé pour le faire. Ici, il voulait vraisemblablement leur montrer : voyez, je me mets à votre niveau, je ne m'isole pas dans mon coin pour boire. C'est pourquoi il buvait avec eux, afin de manifester une proximité à leur égard.
בֵּלְשַׁאצַּר אֲמַר בִּטְעֵם חַמְרָא לְהַיְתָיָה לְמָאנֵי דַּהֲבָא וְכַסְפָּא דִּי הַנְפֵּק נְבוּכַדְנֶצַּר אֲבוּהִי מִן הֵיכְלָא דִּי בִירוּשְׁלֶם וְיִשְׁתּוֹן בְּהוֹן מַלְכָּא וְרַבְרְבָנוֹהִי שֵׁגְלָתֵהּ וּלְחֵנָתֵהּ׃ - Belshatsar, sous l'effet du vin, ordonna d'apporter les ustensiles d'or et d'argent que Nevoukhadnetsar, son père, avait retirés du sanctuaire de Jérusalem, afin qu'y boivent le roi, ses dignitaires, ses épouses et ses concubines.
« Bet’am ‘hamra » - sous l’emprise du vin. Puisqu'il était ivre ; et s'il avait bu face à tous ses ministres, il était certainement tout à fait saturé de vin. Il ordonna d'apporter les récipients d'argent et d'or que son père Nevoukhadnetsar avait retirés du sanctuaire de Jérusalem. Nous avons mentionné que selon Rachi, Nevoukhadnetsar était le père de Belchatsar, et d'après cela, Belchatsar était le frère d'Évil Mérodakh. Mais il existe une autre opinion dans les propos de nos Sages selon laquelle Belchatsar appartenait à la troisième génération après Nevoukhadnetsar : il était le fils d'Évil Mérodakh et le petit-fils de Nevoukhadnetsar. Selon cette opinion, il n'y a aucune difficulté dans l'expression « Nevoukhadnetsar avouhi » (son père), car on appelle parfois un grand-père « père ». « Chegalteh » - c'est la reine, comme dans les versets « La reine se tient à ta droite » ou « la reine était assise à côté de lui ». « Velé’henateh » - le reste des épouses et concubines du roi.
Le Malbim explique : que voulait-il montrer par là ? La prophétie annonçait que le royaume de Babylone serait anéanti et qu'ensuite Israël retournerait sur sa terre. Or, soixante-dix ans s'étaient écoulés et cela ne s'était pas produit, ce qui signifiait à ses yeux que le royaume de Babylone perdurerait. C'est pourquoi il s'est dit : je n'ai plus rien à craindre du Dieu des Hébreux, il n'y a plus lieu de redouter le Dieu d'Israël. Apportez tous les ustensiles du sanctuaire de Jérusalem !
Remarquons bien : dans le verset suivant, il est dit « heikhla di veit Élaha di viroulem » - le sanctuaire de la maison de Dieu qui est à Jérusalem, alors qu'ici, il s'exprime de manière vague : « heikhla di viroulem » (le sanctuaire qui est à Jérusalem). Le Malbim explique qu'il y avait là plusieurs fautes. Tout d'abord, il ne voulait absolument pas lui donner le nom de maison de Dieu : ce n'était pour lui qu'un simple édifice, une grande salle à Jérusalem. Selon lui, un tel Dieu n'existe pas, une telle puissance n'existe pas : on avait affirmé qu'Il délivrerait Son peuple, or soixante-dix ans sont passés et Il ne les a pas délivrés. Il y avait là une marque de profond mépris, comme s'il s'agissait à ses yeux d'un simple édifice profane.
Autre point : il ordonna d'apporter aussi bien les ustensiles d'argent que ceux d'or. Les ustensiles d'or étaient les plus précieux, ceux de l'intérieur de la Maison avec lesquels on officiait dans le sanctuaire intérieur, tandis que les ustensiles qui ne servaient pas au service intérieur étaient en argent. Et il déclare en quelque sorte : pour moi, tout se vaut - l'argent et l'or, l'intérieur et l'extérieur, tout est pareil. Apportez tout : il n'y a pas de Temple, pas de sanctuaire, pas de Dieu, et je ne crains absolument rien.
En outre, prenaient part à ce festin le roi, ses grands, ses épouses et ses concubines - une faute supplémentaire qui sera détaillée dans le verset suivant.
Le Malbim souligne : chez les nations, même dans les temps les plus reculés, il était d'usage de ne profaner les objets sacrés d'aucun peuple. Chaque nation possède ses sanctuaires et sa foi, une forme de liberté de culte et de croyance : laisse chacun croire en ce qu'il veut, et même si tu n'y crois pas, ne le profane pas. C'est pourquoi le texte insiste sur le fait que son geste a eu lieu « bet’am ‘hamra » : ce n'est que sous l'emprise du vin qu'il a pu commettre une telle folie, car c'était un acte inconcevable, même selon les normes en vigueur à l'époque chez les nations.
בֵּאדַיִן הַיְתִיו מָאנֵי דַהֲבָא דִּי הַנְפִּקוּ מִן הֵיכְלָא דִּי בֵית אֱלָהָא דִּי בִירוּשְׁלֶם וְאִשְׁתִּיו בְּהוֹן מַלְכָּא וְרַבְרְבָנוֹהִי שֵׁגְלָתֵהּ וּלְחֵנָתֵהּ׃ - On apporta alors les ustensiles d'or qui avaient été retirés du sanctuaire de la maison de Dieu à Jérusalem, et le roi et ses hauts dignitaires, ses épouses et ses concubines y burent.
On apporta alors devant lui les récipients d'or qui avaient été retirés du sanctuaire de la maison de Dieu à Jérusalem. Les ministres et les serviteurs ne se laissèrent pas entraîner par le mépris et le dédain que le roi manifestait à l'égard de la Maison de Dieu. Lorsqu'ils allèrent chercher les ustensiles, ils le firent avec déférence et respect, sachant que ce sanctuaire était la maison de Dieu et que ces objets en provenaient. C'est pourquoi remarquons ce qu'ils apportent : « maneï dahava » seulement - uniquement les ustensiles d'or avec lesquels on servait devant Dieu, afin de célébrer à travers eux leur idole qui aurait prétendument vaincu Dieu. C'est-à-dire qu'ils reconnaissaient l'existence de Dieu, mais croyaient que leur culte idolâtre avait prévalu sur Lui et L'avait vaincu.
Le sacrilège supplémentaire : le roi, ses grands, ses épouses et ses concubines y burent. Les femmes du roi, qui avaient toujours coutume de se tenir dans un banquet plus intime, dans le quartier des femmes - comme nous le voyons dans la Méguilat Esther avec le festin que Vashti organisa pour les femmes à part - sont ici introduites par le roi au milieu des hommes, et il les fait boire dans ces récipients, les ustensiles du Beth Hamikdach. Non seulement il fit entrer les femmes dans l'espace des hommes, brisant ainsi les règles de pudeur et de morale admises même chez les nations, mais de surcroît, il leur fit boire dans les récipients sacrés, et pas seulement à ses ministres - ce qui constituait un outrage et provoquait une immense réprobation.
אִשְׁתִּיו חַמְרָא וְשַׁבַּחוּ לֵאלָהֵי דַּהֲבָא וְכַסְפָּא נְחָשָׁא פַרְזְלָא אָעָא וְאַבְנָא׃ - Ils burent du vin et louèrent les dieux d'or, d'argent, de cuivre, de fer, de bois et de pierre.
Le quatrième sacrilège fut qu'ils y burent du vin. Boire du vin constitue une faute bien plus grave que boire toute autre boisson, ainsi qu'il est dit : « Le vin est moqueur, les boissons fortes sont tumultueuses » (Proverbes 20, 1). Par le vin, toutes les barrières tombent, laissant place à la raillerie, aux propos futiles et à la dérision. C'est pourquoi le texte précise qu'il ne s'est pas contenté de servir une boisson ordinaire dans ces récipients saints, mais qu'il y a fait verser du vin, car le vin incite bien davantage à la légèreté, au mépris et au blasphème envers le culte divin. Et le cinquième sacrilège : ils se sont mis à célébrer les dieux d'or et d'argent, comme si les faux dieux avaient réussi à triompher du Tout-Puissant.
בַּהּ שַׁעֲתָה נְפַקָה אֶצְבְּעָן דִּי יַד אֱנָשׁ וְכָתְבָן לׇקֳבֵל נֶבְרַשְׁתָּא עַל גִּירָא דִּי כְתַל הֵיכְלָא דִּי מַלְכָּא וּמַלְכָּא חָזֵה פַּס יְדָא דִּי כָתְבָה׃ - À cet instant même, apparurent des doigts d'une main humaine qui écrivirent, en face du candélabre, sur la chaux du mur du palais royal, et le roi vit la paume de la main qui écrivait.
À cet instant même, des doigts d'une main d'homme apparurent et se mirent à écrire face au candélabre - la « névrachta » désignant la ménorah portant les lampes. « Al guira di ketal heikhla di malka » - sur le plâtre de la partie supérieure du mur du palais royal. « Oumalka 'hazé pass yada di khatva » - et le roi voit l'extrémité de la main, la partie allant du coude au poignet, voire de l'épaule à la main. Au départ, le texte relate que tous virent des doigts, puis il précise que le roi vit la main entière. Pourquoi mentionner ici uniquement « le roi » ?
Le Malbim explique que l'Écriture vient écarter toute illusion : que personne ne s'imagine qu'il s'agissait d'une hallucination, d'un mirage ou d'un jeu d'ombres et de lumières qui aurait trompé l'assistance. Premièrement, tous les convives virent distinctement les doigts surgir et écrire : est-il concevable que chacun se soit mépris ? C'est impossible. Deuxièmement, la scène se déroulait en face du candélabre, sous une lumière éclatante. S'il n'y avait eu qu'une bougie vacillante dans un coin projetant des ombres sur la paroi, on aurait pu prétendre qu'un mouvement quelconque avait créé l'illusion d'une main traçant des lettres. Mais ici, le prodige avait lieu directement face à la lumière, à l'endroit le plus éclairé de la salle, excluant tout jeu d'ombres.
Troisièmement, cela se passait sur le plâtre du palais : le bas du mur était fait de pierres de taille et la partie supérieure était enduite de chaux ; c'est là-haut que les mots furent tracés. Il ne s'agissait donc pas d'un individu resté en bas qui aurait pu écrire discrètement à l'insu de tous ; cela s'est produit dans la partie haute, inaccessible à quiconque. Quatrièmement, la vision de Belchatsar différait de celle de ses ministres : les dignitaires ne perçurent que les doigts, tandis que le monarque vit la main tout entière. Une telle divergence de perception prouve à elle seule qu'il s'agissait d'un phénomène miraculeux et surnaturel. Tous contemplaient le même point, mais le roi voyait davantage que les autres, signe évident qu'une force supérieure entendait lui dévoiler ce qui demeurait voilé aux yeux de sa cour. Cette convergence de détails visait à ce que Belchatsar ne conserve aucun doute sur la réalité tangible de ce qu'il voyait.
אֱדַיִן מַלְכָּא זִיוֺהִי שְׁנוֹהִי וְרַעְיֹנֹהִי יְבַהֲלוּנֵּהּ וְקִטְרֵי חַרְצֵהּ מִשְׁתָּרַיִן וְאַרְכֻבָּתֵהּ דָּא לְדָא נָקְשָׁן׃ - Alors le teint du roi changea et ses pensées l'épouvantèrent ; les attaches de ses reins se relâchèrent et ses genoux s'entrechoquèrent.
Le spectacle produit un choc immédiat. « Zivohei chenohi » - son visage se décomposa. « Véra'yonohi yévahalouné » - ses pensées le plongèrent dans l'effroi. « Oukitré 'hartseh michtarin » - la ceinture qui lui ceignait les reins se dénoua. « Vé'arkouvatah da léda nakchan » - ses genoux commencèrent à claquer l'un contre l'autre, à l'image d'un homme saisi d'un tremblement irrépressible. Tout cela sous l'emprise de la terreur.
Cet effroi soudain prouve la vérité de la vision. Nos Sages enseignent en effet que lorsqu'un homme est saisi d'une frayeur subite : « Même si lui-même ne voit rien, son principe spirituel (son mazal) le perçoit » (Meguila 3a). D'où vient cette peur panique ? C'est le signe que l'âme pressent un décret en gestation dans les Cieux. C'est d'ailleurs ce qui est développé dans l'ouvrage Bémichnat Ha'halomot : l'un des indices révélant qu'un songe est porteur de vérité est précisément ce réveil brutal dans l'angoisse et le tremblement, lorsque l'âme demeure accablée. Un tel trouble intérieur ne trompe pas. Autrement, pourquoi une frayeur si disproportionnée ? L'homme traverse tant de songes sans en garder la moindre émotion. Mais lorsque l'esprit est profondément ébranlé - comme Pharaon dont le verset dit « son esprit fut agité », ou Nabuchodonosor dont « l'esprit se troubla », et ici Belchatsar frappé d'une panique absolue -, c'est la preuve irréfutable que l'âme appréhende une réalité qui dépasse infiniment la simple perception intellectuelle.
Un autre phénomène extraordinaire se produisit : les attaches de sa ceinture se dénouèrent d'elles-mêmes. À cette époque, les superstitions et les présages guidaient les décisions de chacun. Celui qui ne trouvait pas son épée y voyait l'annonce d'une défaite au combat ; un chat noir traversant la route présageait une journée néfaste ; une bouchée tombée de la bouche annonçait la perte de ses moyens de subsistance - le pain étant le symbole de la parnassa -, surtout si la tartine retombait du côté de la confiture. Telles étaient les pratiques et les augures des Amoréens et des devins de jadis. Il va de soi que la Halakha prohibe formellement de telles croyances et interdit d'y prêter foi, mais telle était la vision du monde païen.
Or, la ceinture symbolise la force et la vaillance, à l'instar de l'expression : « Ceins tes reins comme un homme vigoureux ». Pour exprimer qu'une personne fait preuve de bravoure, on dit qu'elle noue sa ceinture - ainsi fit Élie, avant de courir devant Achab, lorsqu'il ceignit ses reins. Ici, Belchatsar vit sa ceinture se dénouer d'elle-même : signe de faiblesse, signe qu'il était désormais vulnérable aux malheurs. Tous ces éléments ne firent qu'accroître la panique et la terreur qui l'habitaient déjà.
קָרֵא מַלְכָּא בְּחַיִל לְהֶעָלָה לְאָשְׁפַיָּא כַּשְׂדָּאֵי וְגָזְרַיָּא עָנֵה מַלְכָּא וְאָמַר לְחַכִּימֵי בָבֶל דִּי כׇל אֱנָשׁ דִּי יִקְרֵה כְּתָבָה דְנָה וּפִשְׁרֵהּ יְחַוִּנַּנִי אַרְגְּוָנָא יִלְבַּשׁ וְהַמְנִיכָא דִי דַהֲבָא עַל צַוְּארֵהּ וְתַלְתִּי בְמַלְכוּתָא יִשְׁלַט׃ - Le roi cria avec force de faire venir les magiciens, les Chaldéens et les devins. Le roi prit la parole et dit aux sages de Babylone : « Quiconque lira cette écriture et m'en révélera le sens sera revêtu de pourpre, portera un collier d'or à son cou et dominera en troisième dans le royaume. »
Le roi fut saisi d'une angoisse terrible, ce qui explique pourquoi il promit des récompenses aussi grandioses à quiconque résoudrait l'énigme. Une écriture mystérieuse était apparue sur le mur, et personne n'en connaissait ni la nature ni la signification. C'est pourquoi le roi ordonna « avec force », à pleine voix, de faire entrer tous les experts déjà mentionnés : les magiciens, les Chaldéens et les devins - ceux qui prétendaient avoir accès aux divinités inférieures et connaître les décrets célestes.
Le roi s'adressa aux sages de Babylone en déclarant que tout homme qui saurait déchiffrer cette écriture et lui en dévoiler l'interprétation recevrait ces honneurs. Il y a ici une double énigme : d'abord la lecture du texte lui-même, puis l'interprétation de ce qu'il signifie. D'abord lire les mots, ensuite en expliquer la portée. Quiconque parviendrait à accomplir les deux, « sera revêtu de pourpre » - habit d'apparat impérial -, un collier d'or sera placé à son cou, privilège réservé aux ministres les plus illustres et intimes du monarque, « et il dominera en troisième dans le royaume » - il gouvernera sur un tiers du royaume ; certains commentateurs expliquent : il sera le troisième personnage de l'État, après le roi et le vice-roi.
Tout cela montre bien qu'il comprenait que la solution n'était pas simple du tout. S'il avait pensé que la réponse était évidente, il les aurait menacés de mort en cas d'échec, comme l'avait fait son grand-père. Mais il saisissait lui aussi la difficulté extrême de la tâche et ne souhaitait pas anéantir tous ses érudits. Car qui peut déchiffrer une écriture tracée par des anges ? Une telle chose échappe naturellement à l'entendement humain.
אֱדַיִן עָלִּין כֹּל חַכִּימֵי מַלְכָּא וְלָא כָהֲלִין כְּתָבָא לְמִקְרֵא וּפִשְׁרֵהּ לְהוֹדָעָה לְמַלְכָּא׃ - Alors entrèrent tous les sages du roi, mais ils ne purent ni lire l'écriture, ni en faire connaître l'interprétation au roi.
Tous les sages convoqués par le roi se présentèrent alors, mais ils furent incapables de lire l'inscription comme d'en révéler le sens au roi. Deux obstacles distincts se posaient ici. Il arrive parfois que l'on parvienne à lire des mots sans en saisir la signification - on peut lire un mot dans une langue étrangère sans en comprendre le sens. L'inverse est également envisageable : deviner le sens sans déchiffrer le texte, car ces Chaldéens auraient pu, par leurs procédés de sorcellerie, de magie ou d'astrologie, percevoir le message sans même savoir lire ce qui était tracé. Le verset précise donc que ces prétendus érudits furent totalement impuissants, incapables de déchiffrer les lettres comme d'en pénétrer le message - pour ne point laisser croire qu'ils avaient au moins réussi l'un des deux.
אֱדַיִן מַלְכָּא בֵלְשַׁאצַּר שַׂגִּיא מִתְבָּהַל וְזִיוֺהִי שָׁנַיִן עֲלוֹהִי וְרַבְרְבָנוֹהִי מִשְׁתַּבְּשִׁין׃ - Alors le roi Belchatsar fut profondément troublé, ses traits se décomposèrent encore, et ses grands furent plongés dans la confusion.
Cet échec redoubla son effroi. Non seulement l'apparition elle-même était terrifiante, mais nul n'était capable de lui fournir la moindre explication. « Ses traits se décomposèrent encore » : son visage s'altéra davantage. Le texte avait déjà mentionné plus haut que son teint avait blêmi ; il s'agit donc ici d'une dégradation supplémentaire, d'un changement encore plus marqué. S'il paraissait mal en point auparavant, son état devint encore plus alarmant. « Et ses grands furent plongés dans la confusion » : ses ministres et dignitaires perdirent eux aussi tous leurs moyens, ne sachant plus que faire.
Premièrement, jusqu'à cet instant, il conservait l'espoir que quelqu'un parviendrait à percer le mystère. Mais si même de tels spécialistes l'ignoraient, c'était le signe que l'énigme était insoluble. Tant qu'il subsiste une lueur d'espoir qu'une personne détienne la réponse, on parvient à garder un semblant de calme ; mais dès lors que cet espoir s'évanouit, l'angoisse devient démesurée.
Deuxièmement, il en conclut que si ces experts sont incapables d'en percer le sens, il ne s'agit sans doute point d'un message mineur ou terrestre émanant des ministres célestes et des anges préposés aux sphères inférieures, mais d'un avertissement émis directement par le Dieu Suprême, Celui qui régit les destinées majeures du monde - telle était leur conception. Les Chaldéens, les devins et les magiciens ont prise sur les divinités subalternes, les démons et les forces inférieures, mais ils n'ont aucun accès auprès du Dieu Suprême. Il ne s'agissait donc point d'une petite péripétie individuelle, mais d'un cataclysme majeur sur le point d'éclater - perspective infiniment plus angoissante.
Troisièmement, lorsqu'un décret est scellé et que l'on en informe l'homme, c'est le signe qu'il y a un espoir de réparation : on lui fait savoir en quoi consiste le décret, et il commence alors à réfléchir, à comprendre le pourquoi du comment, et s'amende. Mais lorsqu'il s'agit d'un décret terrible dont on ignore tout, on est réduit à s'attendre au pire. D'abord, l'inconnu lui-même suscite un effroi bien plus grand que la certitude. De plus, le fait même de ne pas être averti prouve qu'aucune réparation n'est possible et que rien de ce que l'on fera n'y changera rien : le décret s'accomplira inéluctablement. C'était là une raison supplémentaire à son affolement.
Belschatzar, trompé par son calcul erroné des soixante-dix ans et enivré par le vin, franchit toutes les limites : il outragea le Temple par ses paroles, mélangea les récipients d'or et d'argent, fit entrer ses femmes et ses concubines au festin, but du vin dans les vases sacrés et loua les dieux d'or et d'argent. À cet instant même, une main apparut et écrivit sur la paroi du palais. Par tous les détails de cette vision - le fait que tous la virent, qu'elle se manifesta face à la lumière, en hauteur sur le mur, et que le roi la vit plus nettement que quiconque -, toute tentative d'y voir une illusion fut d'emblée écartée. L'effroi qui le saisit et le relâchement de ses reins témoignaient du fait que son âme pressentait ce que son esprit ne concevait pas encore. Et lorsque tous les sages de Babylone s'avérèrent incapables tant de lire le texte que d'en fournir le sens, Belschatzar comprit qu'il s'agissait d'un message du Dieu suprême, un décret irréversible - et sa terreur en fut décuplée.