Dans le chapitre 'Chelek', nous avons étudié la Michna précédente, et à présent la Michna vient énumérer des personnages qui furent très en vue dans le Tanakh. Au vu de leur notoriété et de leur importance, ainsi que de leur grandeur à certains égards, on aurait pu penser qu'ils auraient certainement une part au monde futur - mais c'est une erreur. Ils n'y ont aucune part, car leurs actes, à d'autres égards, furent si terribles qu'ils ont totalement perdu leur monde futur. Le problème central est qu'ils ont fait fauter les masses (makhtié harabim), et par conséquent, même la Téchouva en elle-même ne suffit pas à réparer le mal qu'ils ont causé au monde entier.
Les termes de la Michna : Chlocha melakhim vearbaa hedyotot ein lahem chelek laolam haba - trois rois et quatre roturiers n'ont pas de part au monde futur. Il s'agit de trois rois parmi les rois d'Israël, et de quatre 'hedyotot' - c'est-à-dire des personnes qui ne sont pas des rois. Le terme 'hedyot', comme partout ailleurs, désigne un degré inférieur au degré précédent : ce sont des personnes de premier plan qui ont accompli des choses significatives d'une grande importance, mais qui ont causé un tel mal qu'elles n'ont plus de part au monde futur.
Les trois rois :
Yarovam : l'homme qui a provoqué la scission du peuple d'Israël en deux royaumes - le royaume du Nord, Israël, qui était le sien, et le royaume du Sud, Yéhouda. Cela s'est produit après le décès du roi Salomon, lorsque Rehav'am a suscité un grand mécontentement parmi le peuple, et que Yarovam a saisi l'opportunité pour diviser la nation. Yarovam a érigé deux veaux d'or, deux idoles, à Beth El et à Dan, en affirmant que ces idoles représentaient Hachem qui avait fait sortir Israël d'Égypte, et que c'est dans ces lieux de culte qu'on Le servirait plutôt qu'au Beth Hamikdach. Cet acte terrible a fait fauter les masses, et c'est pourquoi Yarovam figure sur la liste des pires individus.
Ahav : sa gravité est plus grande que celle de Yarovam. Chez Yarovam, il y avait certes de l'idolâtrie (avoda zara), mais sous la forme d'un service de Hachem par l'intermédiaire d'une idole. Ahav, lui, a épousé Izével la Phénicienne, originaire de Tsidon (la Phénicie - correspondant approximativement à la région du Liban actuel), et elle a introduit les idoles phéniciennes, en tête desquelles le Baal de Tyr, ainsi que la 'Achéra'. Le Baal était la divinité centrale du panthéon phénicien, tandis que pour la Achéra, il n'est pas tout à fait clair de quoi il s'agissait - une déesse féminine ou un objet de culte lié aux arbres.
Izével cherchait à déraciner totalement le service de Hachem, le D.ieu d'Israël, pour le remplacer par le système idolâtre phénicien. Ahav ne s'est pas opposé à elle ; au contraire, il constituait la seconde moitié - bien que la plus faible des deux - de ce duo puissant parti assassiner tous les prophètes de Hachem. Cent prophètes furent sauvés et cachés dans des grottes, et bien sûr, face à eux se dressait le prophète Eliyahou.
En résumé de leur vie, dans le chapitre 21 de Melakhim I, il est dit : Rak lo haya keahav acher hitmaker laassot hara beeinei Hachem acher hesita oto Izevel ichto - il n'y a eu personne d'aussi mauvais qu'Ahav, qui s'est vendu pour faire ce qui est mal aux yeux de Hachem, incité par sa femme Izével. Ahav a mené une guerre contre les prophètes de Hachem et contre Hachem Lui-même.
Certes, il ressort des versets qu'après la confrontation sur le mont Carmel, Eliyahou est venu voir Ahav pour lui annoncer son verdict, et Ahav s'est soumis : il a retiré ses chaussures, s'est vêtu d'un sac et fut profondément bouleversé par toute la situation. L'Écriture atteste que cela a repoussé dans une certaine mesure la destruction de sa famille jusqu'après sa mort, mais cela ne suffit pas. On peut toujours faire Téchouva, cependant lorsqu'un homme fait fauter les autres - à plus forte raison l'ensemble d'Israël - la Téchouva le répare lui-même, mais elle ne répare pas les dommages qu'il a causés. Ces dommages étaient trop importants pour être réparés, et par conséquent, Ahav n'a pas de part au monde futur, bien qu'il ait tenté de se repentir à la fin de ses jours.
Menaché : roi à la fin de la période du premier Temple, fils de Hizkiyahou. Hizkiyahou a combattu avec bravoure pour éradiquer toute l'idolâtrie de la terre d'Israël et a conduit le peuple vers une renaissance spirituelle, tandis que son fils Menaché fut un homme terrible qui a restauré l'idolâtrie. Bien que dans la seconde moitié de sa vie, il ait tenté de faire une forme de Téchouva et de réparer ce qu'il avait abîmé, c'était trop peu et trop tard. Menaché a véritablement détruit le peuple d'Israël, et même après vingt-deux ans, lorsqu'il fut emmené à Babel puis revint en essayant d'arranger les choses, cela ne fut d'aucune utilité, et c'est pourquoi il a perdu sa part au monde futur.
L'avis de Rabbi Yéhouda concernant Menaché :
Rabbi Yéhouda n'est pas d'accord et affirme : Menaché yech lo chelek laolam haba - Menaché a une part au monde futur. Il a véritablement essayé de corriger ses voies, et a effectivement reçu une part au monde futur. Sa preuve provient du texte de Divré Hayamim (Chroniques), qui raconte que lors de sa captivité, Menaché a prié Hachem : "Vayitpalel eilav" - il a prié Hachem ; "Vayeater lo" - il a insisté et supplié ; "Vayichma tekhinato" - Hachem a entendu ses supplications ; "Vayechivehou Yerouchalayim lemalchouto" - et Il l'a ramené sur son trône à Jérusalem. On voit donc que le Saint Béni soit-Il lui a répondu et l'a restauré dans sa royauté, ce qui prouve qu'il a fait Téchouva et réparé ses fautes.
Les Sages lui ont répondu : Lemalchouto hechivo, velo lechayei haolam haba hechivo - Il l'a restauré dans sa royauté, mais Il ne l'a pas restauré pour la vie du monde futur. Certes, le Saint Béni soit-Il lui a rendu sa couronne et sa royauté à Jérusalem, mais Il ne lui a pas rendu sa part au monde futur. En d'autres termes, Menaché a causé trop de dégâts pour que sa propre Téchouva puisse les réparer, et par conséquent, il a perdu son monde futur, de la même manière que cela a été expliqué pour Ahav.
Les quatre roturiers :
Quatre hommes qui n'étaient pas des rois, mais qui sont célèbres dans les Écritures, et qui malgré cela n'ont pas de part au monde futur. Le fait de le savoir est fondé sur des versets et des drachot (déductions homilétiques) de ces versets, que nous allons rapporter ici brièvement.
Bilaam : Bilaam le méchant, le prophète à qui Balak avait demandé de maudire le peuple d'Israël. Le Saint Béni soit-Il a parlé avec lui, il était prophète, et selon les paroles de nos Sages (Hazal), à certains égards, sa prophétie était égale à celle de Moché Rabbeinou, voire supérieure, et par conséquent on aurait pu penser qu'il aurait une part au monde futur. Il convient de noter que Bilaam n'est pas juif, et on aurait pu supposer qu'il mériterait une part en raison de ses liens avec le Saint Béni soit-Il. Mais il n'a aucune part, à cause de toute la méchanceté dont il a fait preuve. La preuve s'en trouve dans les versets : il a dit Tamout nafchi mot yecharim outehi ahariti kamohou - que mon âme meure de la mort des justes, une mort naturelle et ordinaire, et que ma fin soit comme celle du reste du peuple d'Israël. Cependant, selon la tradition, ce n'est pas ce qui s'est produit : c'est Pinhas, fils d'Elazar, fils d'Aharon le kohen, qui a tué Bilaam, ce qui montre qu'il n'est pas mort d'une mort ordinaire, et qu'il n'a pas non plus mérité de recevoir une part avec tout le monde.
Doeg : le conseiller du roi Chaoul. Lorsque David fuyait devant Chaoul, il arriva dans la ville de Nov, une ville de kohanim, et y trouva refuge. Ahimelekh le kohen lui donna de la nourriture et des provisions, lui remit même l'épée de Goliath et consulta pour lui les Ourim vé-Toumim. Doeg rapporta à Chaoul qu'Ahimelekh et les gens de Nov soutenaient David, Chaoul perçut cela comme une sorte de rébellion et ordonna à Doeg de tuer tous les kohanim de Nov - et quatre-vingt-cinq kohanim périrent. Pour cela, Doeg perd le monde futur. Il convient de souligner que le Rambam, lorsqu'il traite de la faute du lachon hara (médisance), cite l'histoire de Doeg comme preuve de sa gravité, car c'est Doeg qui a rapporté ce lachon hara à Chaoul.
Ahitofel : à l'origine le conseiller du roi David, et il était extraordinairement talentueux. Les Écritures disent que prendre conseil auprès d'Ahitofel équivalait à consulter Hachem Lui-même, c'est-à-dire comme consulter les Ourim vé-Toumim. Lors de la révolte d'Avchalom, le fils de David, contre son père, Ahitofel se joignit à lui et le conseilla sur la manière de se rebeller contre David, incluant le fait d'aller vers les concubines de David et de tenter de le mettre à mort. Ahitofel, un homme mauvais qui s'est dressé contre David, perd le monde futur.
Guehazi : le serviteur du prophète Elicha, qui, selon la tradition, a commis de nombreuses mauvaises actions, dont la plus marquante est explicitée dans les Écritures. Naaman, le chef de l'armée d'Aram au nord de la terre d'Israël, fut frappé par la lèpre (tsaraat) et vint pour être guéri, et Elicha le soigna. Naaman proposa de payer, mais Elicha refusa en disant que ce n'était pas ce qu'il cherchait : il ne le faisait pas pour l'argent, mais pour aider, en tant que serviteur de Hachem et prophète. Cela constitua un immense Kiddouch Hachem (sanctification du Nom de D.ieu). Cependant, Guehazi courut après Naaman et lui dit qu'Elicha s'était ravisé et réclamait de l'argent. Le Hilloul Hachem (profanation du Nom de D.ieu) fut colossal, annulant le Kiddouch Hachem qu'Elicha avait accompli - et c'est Guehazi qui en fut la cause. Guehazi a accompli, selon la tradition, toute une série d'autres mauvaises actions, et à cause de son Hilloul Hachem et du reste de son comportement terrible, il perd lui aussi sa part au monde futur.
En résumé : La Michna a énuméré trois rois - Yarovam, Ahav et Menaché - et quatre roturiers - Bilaam, Doeg, Ahitofel et Guehazi - qui n'ont pas de part au monde futur. Leur point commun : c'étaient des personnes de premier plan et importantes, et malgré cela, ils ont fait fauter les masses ou ont provoqué un Hilloul Hachem. C'est pour cette raison que même les tentatives de Téchouva d'Ahav et de Menaché n'ont pas été utiles, car la Téchouva répare celui qui la fait, mais elle ne répare pas les dommages causés au grand nombre.