Le quatrième discours du livre Zéra Chimchon sur la Méguilat Esther s'ouvre sur un Midrach relatif au verset « Qu'ils Me prennent une offrande », où est interprété le verset : « Un bon renom est préférable à de grandes richesses » - le renom de Mordékhaï est préférable à la richesse d'Haman. Et voici les termes du Midrach : « Rabbi Yochiya dit : Qu'a fait ce mécréant ? Il a sorti tout l'argent et tout l'or qu'il possédait et les a offerts à Assuérus. Le Saint, béni soit-Il, lui a dit : Par ta vie, la bonne grâce est préférable à l'argent et à l'or - la grâce d'Esther a été préférée, comme il est dit : "Esther gagnait la faveur de tous ceux qui la voyaient". Et dès que ce scélérat est venu avec l'argent, le roi lui a dit : "L'argent t'est accordé". Le Saint, béni soit-Il, dit alors : Est-ce ainsi que vous vendez ce qui M'appartient au détriment de ce qui M'appartient ? Car il est dit : "Car c'est à Moi que les enfants d'Israël sont serviteurs", et il est écrit : "À Moi l'argent et à Moi l'or"... Par ta vie, ce que tu as dit : "L'argent t'est accordé", c'est ainsi que "ce jour-là, le roi Assuérus donna à la reine Esther la maison d'Haman" ».
« Un bon renom est préférable à de grandes richesses » - la bonne réputation acquise par l'homme l'emporte sur d'immenses richesses. En l'occurrence, le bon nom de Mordékhaï est choisi et préféré à l'immense fortune d'Haman. De plus, le Saint, béni soit-Il, a ajouté une autre préférence : « La bonne grâce est préférable à l'argent et à l'or » - la grâce vaut mieux que l'argent et l'or. Et de quelle « bonne grâce » s'agit-il ? De la grâce d'Esther, car le roi a préféré Esther et son charme à l'argent d'Haman.
Et quand le mécréant est venu avec son argent, le roi lui a dit : « L'argent t'est accordé », et le Saint, béni soit-Il, s'est exclamé : « Est-ce ainsi que vous vendez ce qui M'appartient au détriment de ce qui M'appartient ? » En d'autres termes, vous vendez Mon peuple, et avec quoi ? Avec Mon propre argent ! La règle veut qu'un acheteur apporte un bien à lui en échange de l'objet du vendeur ; mais ici, l'argent est à Moi et le bien est à Moi, et tu prétends acheter Mon peuple avec Mon argent ? « Car c'est à Moi que les enfants d'Israël sont serviteurs » - nous sommes les serviteurs du Saint, béni soit-Il, et « À Moi l'argent et à Moi l'or » - l'argent et l'or appartiennent aussi à Sa transcendance.
Enfin, le Saint, béni soit-Il, a juré : « Par ta vie » - formule de serment - cette expression même que tu as prononcée, « L'argent t'est accordé », se retournera en leur faveur, et finalement tout cet argent passa sous l'autorité d'Esther et de Mordékhaï, comme il est dit : « En ce jour-là, le roi Assuérus donna à la reine Esther la maison d'Haman ».
L'auteur soulève une difficulté : quel rapport y a-t-il entre le nom de Mordékhaï et la richesse d'Haman, pour que le Midrach affirme que l'un est préféré à l'autre ? Où voyons-nous que le nom de Mordékhaï est plus précieux, et comment cela se manifeste-t-il ? De plus, si Assuérus a rendu son argent à Haman, la transaction n'a donc pas eu lieu - pourquoi le Saint, béni soit-Il, dit-Il : « Vous vendez ce qui M'appartient au détriment de ce qui M'appartient », alors qu'en fin de compte aucune vente ne s'est produite ? Le Midrach recèle encore d'autres précisions textuelles, qui s'éclairciront par la suite.
Avant tout, une question s'impose : qu'est-ce qui a poussé Mordékhaï à s'exposer lui-même et à précipiter tout Israël dans un si grand péril ? N'aurait-il pas dû s'enfuir, afin d'éviter d'attirer la colère d'Haman sur lui et sur l'ensemble d'Israël ? C'est une interrogation que beaucoup soulèvent, à tel point que nos Sages citent cette parole : « Voyez ce que m'a fait le descendant de Binyamin » - il y a là comme un reproche envers Mordékhaï, qui aurait provoqué Haman et causé ainsi ce malheur.
Les Tossafot ont déjà soulevé cette question au quatrième chapitre du traité Pessa'him (53b) : qu'ont vu 'Hanania, Michaël et Azaria pour se livrer ainsi au martyre ? En d'autres termes, pourquoi ne se sont-ils pas enfuis au préalable, comme l'avait fait Daniel ? De même ici, Mordékhaï aurait pu fuir. Bien plus encore : pourquoi tenait-il à siéger constamment à la porte du roi, un endroit particulièrement dangereux ? On a l'impression que Mordékhaï s'efforçait délibérément de provoquer Haman. En effet, il est rapporté que lorsque Haman arrivait, Mordékhaï s'asseyait - c'est-à-dire qu'il apercevait Haman de loin, et s'il était debout auparavant, il s'empressait de s'asseoir afin qu'à son arrivée, Haman voie clairement qu'il ne se levait pas devant lui. Car s'il était resté debout, Haman aurait pu penser qu'il l'avait aperçu de loin et s'était levé pour lui faire honneur. Il s'agissait donc bien d'une exposition délibérée au danger. Or, s'il s'était enfui, il n'y aurait eu aucun affrontement et la question de « ne pas s'agenouiller ni se prosterner » ne se serait même pas posée.
On peut expliquer cela d'après ce que dit le Yalkout : David et Mordékhaï ont reçu une allusion et y ont été attentifs. Le Saint, béni soit-Il, leur a fait entrevoir le salut ; ils ont perçu cette allusion et en ont tenu compte, et c'est ainsi que la délivrance est advenue. Pour David, il est dit : « Ton serviteur a frappé le lion comme l'ours ». David a compris que celui qui est capable de terrasser le lion et l'ours a la force de sauver Israël. C'est pourquoi, lorsque Goliath s'est avancé, il s'est écrié : qui est ce chien crevé pour insulter les rangs de l'armée du Dieu vivant ? Ce qui lui était arrivé auparavant était une allusion à ses capacités et au fait qu'il soumettrait Goliath.
Et pour Mordékhaï, ainsi qu'il est dit :
וּבְכׇל־יוֹם וָיוֹם מׇרְדֳּכַי מִתְהַלֵּךְ לִפְנֵי חֲצַר בֵּית־הַנָּשִׁים לָדַעַת אֶת־שְׁלוֹם אֶסְתֵּר וּמַה־יֵּעָשֶׂה בָּהּ׃ (ב, יא) - Chaque jour, Mordékhaï marchait de long en large devant la cour du harem pour savoir comment se portait Esther et ce qu'on ferait d'elle (2, 11).
Mordékhaï s'est dit : est-il pensable qu'une femme aussi pieuse soit livrée en mariage à ce mécréant incirconcis ? C'est assurément qu'un malheur menace d'atteindre Israël, et qu'ils sont appelés à être sauvés par son intermédiaire. Mordékhaï a compris qu'Esther n'avait pas été emmenée au palais sans raison. Esther était l'une des sept prophétesses, et il était inconcevable qu'une femme d'un tel degré de sainteté et d'élévation parvienne dans la demeure de cet incirconcis impur, si ce n'est qu'une détresse devait nécessairement frapper Israël, et que le Saint, béni soit-Il, avait d'avance préparé le remède et le salut. C'est pour cela que Mordékhaï tenait à se trouver là : sachant que la délivrance devait s'opérer par Esther, il cherchait à discerner comment cela se manifesterait et à se tenir prêt à intervenir pour lui prêter main-forte.
Le Midrach enseigne : « Celui qui se confie en ses richesses tombera » - c'est Haman. Une difficulté se pose : où voyons-nous qu'il plaçait sa confiance dans ses richesses ? Sa chute est évidente, mais l'expression « se confie en ses richesses » signifie que c'est en raison de sa fortune qu'il était convaincu de réussir. Où a-t-on constaté cela chez Haman ?
On peut répondre en s'appuyant sur le Zéra Bérekh (parachat Pécoudei) au nom des Tossafot : l'enseignement selon lequel « quiconque opprime Israël devient un chef » signifie qu'avant même de leur nuire, il est d'abord élevé au rang de chef et règne sur le monde, afin qu'on ne dise pas que le Saint, béni soit-Il, a livré Israël entre les mains d'une nation vile. Il ne faut pas comprendre qu'il devient chef après avoir opprimé Israël, mais au contraire : parce qu'il doit leur nuire à l'avenir, le Saint, béni soit-Il, commence par l'élever. La raison en est qu'il y a une honte à être livré aux mains d'un être méprisable. C'est ce que l'on observe pour Avimélekh : lorsqu'une femme lui a jeté une meule de moulin et lui a brisé le crâne, il a dit à son jeune écuyer : « Dégaine ton épée et tue-moi », de peur qu'on ne dise qu'une femme l'a tué - et le jeune homme lui-même refusait, car il y a aussi une honte à mourir de la main d'un enfant. Il y a un certain honneur, ou du moins une dignité, à n'être persécuté que par un roi.
On a déjà souligné un aspect supplémentaire : le principe « quiconque opprime Israël devient un chef » vise aussi à empêcher l'oppresseur de nuire sans limites. Selon les termes du saint Or Ha'haïm, c'est pour notre protection et notre salut : si l'oppresseur est un roi, « le cœur des rois et des princes est entre les mains d'Hachem ». Selon sa sainte expression, la chaîne du chien est tenue par son maître : la chaîne est fermement maintenue et l'animal ne peut agir à sa guise. En revanche, lorsque des esclaves nous dominent, « nul ne délivre de leurs mains », personne n'est là pour les retenir. C'est pourquoi le Saint, béni soit-Il, fait de lui un chef, afin de pouvoir intervenir sur son libre arbitre, alors qu'en règle générale, le Saint, béni soit-Il, n'interfère pas dans le libre arbitre de l'homme.
Poursuivons toutefois selon la ligne du Zéra Bérekh, selon laquelle Hachem élève au préalable l'oppresseur pour que notre chute ne survienne pas aux mains de gens méprisables, mais par la main d'un souverain. Dès lors, Haman raisonnait ainsi : puisque je suis parvenu à tous ces honneurs et à toute cette richesse, c'est assurément la preuve que je suis désigné pour faire souffrir Israël. Or Haman, comme le rapportent les Midrachim, était très instruit : il présente à A'hachvéroch une rétrospective historique complète, de la sortie d'Égypte aux épreuves de Pharaon, en passant par le désert et la conquête de la terre de Canaan ; ses connaissances étaient considérables. Haman se disait donc : dès lors que je suis devenu un chef, c'est le signe que le Ciel me destine à persécuter Israël, car « quiconque opprime Israël devient un chef ».
Il disposait d'un autre signe : la fortune lui souriait. Or, dans le premier chapitre du traité Berakhot, les Sages enseignent : si tu vois un méchant auquel la fortune sourit, ne le provoque pas, et de surcroît, il verra la défaite de ses ennemis. Haman se disait : je verrai donc la chute de mes adversaires, je verrai l'effondrement d'Israël. Tous les éléments, à ses yeux, prouvaient qu'il allait l'emporter.
Face à cela, Mordékhaï disposait de deux autres signes lui indiquant que le peuple d'Israël triompherait. Le premier est celui que nous avons mentionné : c'est par Esther que viendra la délivrance. Comment cette sainte et pieuse femme s'était-elle retrouvée dans la demeure de cet incirconcis impur ? Le Ciel lui indiquait nécessairement que c'est de là que germerait le salut. Le second signe était que lui-même était appelé à devenir un chef. En effet, au chapitre 12 du traité 'Houlin, les Sages demandent : où trouve-t-on une allusion à Mordékhaï dans la Torah ? « Et toi, prends des aromates de premier choix, de la myrrhe pure [mor deror] », ce que le Targoum traduit par « mira dakhya ». L'expression « aromates de premier choix » [bessamim roch] désigne le premier parmi les aromates, le plus éminent, et « mor deror » traduit par « mira dakhya » fait référence à Mordékhaï. Le nom de Mordékhaï est ainsi lié à l'idée d'un chef (« roch »), annonçant qu'il serait élevé au sommet et deviendrait vice-roi.
Dès lors, le Midrach s'éclaire : Mordékhaï estime qu'il sera à la tête grâce au nom - son nom lui-même, « Mira Dakhia », « des aromates de premier choix » (be-samim roch), prouve qu'il sera à la tête (roch). Haman, quant à lui, pense qu'il sera à la tête grâce à la richesse : si l'on m'a tant élevé, c'est le signe que je régnerai et que le peuple me sera livré. C'est pourquoi le Midrach affirme : « Un bon renom est préférable à de grandes richesses » - le nom de Mordékhaï, d'où il a déduit qu'il serait à la tête, l'emporte sur la richesse de Haman, d'où celui-ci concluait qu'il régnerait.
« Rabbi Yochia a dit : Que fit ce mécréant ? Il sortit tout l'argent et l'or... Il lui dit : Par ta vie ! La bonne grâce est préférable à l'argent et à l'or ». Or, on s'interroge : quel rapport y a-t-il entre ces deux choses ? Quel lien existe-t-il entre l'argent et l'or que Haman a offerts à Assuérus et la grâce d'Esther qui a triomphé de sa richesse ? De prime abord, la requête d'Esther lors du banquet du vin ne visait pas à contrebalancer la fortune de Haman, puisque finalement Assuérus n'a même pas pris cet argent. Si l'argent avait été posé sur la table face à la grâce, et qu'Assuérus eût renoncé à l'argent pour choisir la grâce d'Esther, on comprendrait qu'il y eût là un combat. Mais voilà qu'Assuérus y avait renoncé dès le départ :
וַיֹּאמֶר הַמֶּלֶךְ לְהָמָן הַכֶּסֶף נָתוּן לָךְ וְהָעָם לַעֲשׂוֹת בּוֹ כַּטּוֹב בְּעֵינֶיךָ׃ (ג, יא) - Le roi dit à Haman : « L'argent t'est accordé, ainsi que le peuple, pour en faire ce qui te semblera bon » (Esther 3, 11).
Il a déjà été souligné lors de précédents enseignements sur la Méguila qu'il y a là un fait extraordinaire. On demande souvent : quel est le grand miracle de la Méguila ? Qu'un roi perse idolâtre organise un banquet. Mais il y a un miracle bien plus grand encore : qu'il soit prêt à renoncer à dix mille talents d'argent liquide - « L'argent t'est accordé ». On te donne une telle fortune et tu ne la prends pas ? Il n'allait tout de même pas massacrer les Juifs pour la gloire du Ciel ; si l'on te verse de l'argent, prends-le ! Alors pourquoi y a-t-il renoncé ?
On explique en réalité qu'Assuérus craignait énormément les retombées. Car que s'apprêtait-on à faire ? Vendre tout un peuple à l'extermination pour de l'argent. Assuérus se dit : si l'affaire s'ébruite, ce sera un motif de rébellion. On dira : voilà un roi insensé - on lui verse dix mille talents d'argent et il vend les Juifs ; demain, on lui donnera dix mille autres talents et il vendra les Mèdes ; puis une autre nation encore, et pour finir, il bradera tous ses peuples contre de l'or. C'est pourquoi il lui dit : de telles affaires ne se traitent pas au grand jour. « L'argent t'est accordé » - officiellement, sur la table ; sous la table, nous nous arrangerons. Pour le protocole, je ne t'ai pas pris un centime.
Et qui était au courant de tout cela ? « Et Mordékhaï sut tout ce qui s'était passé ». C'est Mordékhaï qui savait que, même si en apparence aucun argent n'avait transité, les fonds avaient bel et bien circulé par des canaux détournés pour finir dans les poches d'Assuérus. C'est pourquoi il fit transmettre à Esther :
וַיַּגֶּד־לוֹ מׇרְדֳּכַי אֵת כׇּל־אֲשֶׁר קָרָהוּ וְאֵת פָּרָשַׁת הַכֶּסֶף אֲשֶׁר אָמַר הָמָן לִשְׁקוֹל עַל־גִּנְזֵי הַמֶּלֶךְ בַּיְּהוּדִים לְאַבְּדָם׃ (ד, ז) - Mordékhaï lui raconta tout ce qui lui était arrivé, ainsi que le détail de l'argent que Haman avait promis de peser dans les trésors du roi pour détruire les Juifs (Esther 4, 7).
Bien qu'aux yeux de tous personne n'en sût rien, Mordékhaï lui révéla qu'il y avait effectivement eu une transaction financière. Et d'où Mordékhaï le savait-il ? Nos Sages ont déjà soulevé la question : est-ce le maître des songes qui le lui révéla, ou bien le prophète Élie ? Plusieurs avis s'expriment. Car c'était une affaire conclue dans le secret le plus absolu et aucun homme ne pouvait en avoir connaissance ; on lui a donc nécessairement dévoilé du Ciel qu'il y avait réellement eu versement d'argent et vente effective.
C'est d'après cela que nous comprendrons ce que dit Esther :
כִּי נִמְכַּרְנוּ אֲנִי וְעַמִּי לְהַשְׁמִיד לַהֲרוֹג וּלְאַבֵּד וְאִלּוּ לַעֲבָדִים וְלִשְׁפָחוֹת נִמְכַּרְנוּ הֶחֱרַשְׁתִּי כִּי אֵין הַצָּר שֹׁוֶה בְּנֵזֶק הַמֶּלֶךְ׃ (ז, ד) - « Car nous avons été vendus, moi et mon peuple, pour être détruits, massacrés et anéantis. Si encore nous avions été vendus comme esclaves et servantes, j'aurais gardé le silence, car l'oppresseur ne saurait compenser le préjudice causé au roi. » (7, 4)
וַיֹּאמֶר הַמֶּלֶךְ אֲחַשְׁוֵרוֹשׁ וַיֹּאמֶר לְאֶסְתֵּר הַמַּלְכָּה מִי הוּא זֶה וְאֵי־זֶה הוּא אֲשֶׁר־מְלָאוֹ לִבּוֹ לַעֲשׂוֹת כֵּן׃ (ז, ה) - « Le roi Assuérus prit la parole et dit à la reine Esther : "Qui est-il et où est-il, celui que son cœur a poussé à agir ainsi ?" » (7, 5)
A priori, cela semble stupéfiant : quelle est cette feinte innocence ? C'est pourtant toi qui les as vendus, tu as été pleinement complice de cette affaire ! Mais en réalité, ce n'est pas cela qui le dérangeait ; les lettres existaient et tout le monde était au courant. Ce qui le dérangeait, c'était le mot « nous avons été vendus » - « qui est-il et où est-il, celui que son cœur a poussé à agir ainsi », c'est-à-dire à divulguer et à raconter qu'il y avait eu ici une transaction financière, alors que personne n'en savait rien.
וַתֹּאמֶר אֶסְתֵּר אִישׁ צַר וְאוֹיֵב הָמָן הָרָע הַזֶּה וְהָמָן נִבְעַת מִלִּפְנֵי הַמֶּלֶךְ וְהַמַּלְכָּה׃ (ז, ו) - « Esther répondit : "L'oppresseur, l'ennemi, c'est ce scélérat de Haman !" Et Haman fut terrifié devant le roi et la reine. » (7, 6)
C'est Haman qui a ébruité la chose, c'est lui qui a raconté à tout le monde qu'il avait versé une somme énorme et qu'Assuérus avait accepté cette fortune. Aussitôt, Assuérus comprit : s'il en est ainsi, il cherche à m'enterrer - car désormais tout le monde saura que j'ai vendu un peuple contre de l'argent ; c'est le signe qu'il cherche à se rebeller contre le roi et à lui tendre un piège. C'est pourquoi :
וַיֹּאמֶר חַרְבוֹנָה אֶחָד מִן־הַסָּרִיסִים לִפְנֵי הַמֶּלֶךְ גַּם הִנֵּה־הָעֵץ אֲשֶׁר־עָשָׂה הָמָן לְמׇרְדֳּכַי אֲשֶׁר דִּבֶּר־טוֹב עַל־הַמֶּלֶךְ עֹמֵד בְּבֵית הָמָן גָּבֹהַּ חֲמִשִּׁים אַמָּה וַיֹּאמֶר הַמֶּלֶךְ תְּלֻהוּ עָלָיו׃ (ז, ט) - « Harbona, l'un des eunuques, dit devant le roi : "Voici justement la potence que Haman a préparée pour Mardochée, celui qui avait parlé pour le bien du roi ; elle se dresse dans la maison de Haman, haute de cinquante coudées !" Le roi dit : "Pendez-le dessus !" » (7, 9)
Selon cette explication, on comprend parfaitement la lutte entre l'argent et la grâce (le 'hen), car il y avait véritablement de l'argent en jeu, et la grâce d'Esther l'a emporté sur lui. Cependant, le Zéra Chimchon s'en tient au sens littéral des versets, et selon le Pshat, il n'est aucunement question d'argent ici - « L'argent t'est donné » - si bien que la difficulté ressurgit : où se trouve donc la lutte entre l'argent et la grâce d'Esther ?
On peut répondre en rappelant ce que dit la Guémara au neuvième chapitre de Sota : il existe trois formes de grâce - la grâce d'une femme aux yeux de son mari, la grâce d'un lieu aux yeux de ses habitants, et la grâce d'une acquisition aux yeux de son acheteur. La grâce d'une femme pour son mari : on ne comprend pas ce qui l'a poussé à l'épouser, ni ce qui l'a poussée à l'épouser. La grâce d'un lieu pour ses habitants : on ne comprend pas pourquoi Untel continue d'habiter à cet endroit. Et la grâce d'une acquisition pour son acheteur : quelqu'un achète un objet, et l'on se dit qu'on ne l'aurait même pas pris gratuitement, alors que lui y a trouvé du charme.
Or, ce mécréant, qui avait accumulé tant d'argent et d'or, n'y trouvait plus aucune grâce. Car nos Sages enseignent au premier chapitre de Meguila que tous ses trésors étaient gravés sur son cœur, dessinés sur une pierre précieuse qu'il portait contre sa poitrine. Voyez jusqu'où allaient les choses : un homme obsédé par sa fortune, devant la porter sur lui, gravée et posée sur le cœur, pour ne pas en détacher son esprit un seul instant. C'est pourquoi, lorsqu'il apercevait Mardochée, il disait :
וְכׇל־זֶה אֵינֶנּוּ שֹׁוֶה לִי בְּכׇל־עֵת אֲשֶׁר אֲנִי רֹאֶה אֶת־מׇרְדֳּכַי הַיְּהוּדִי יוֹשֵׁב בְּשַׁעַר הַמֶּלֶךְ׃ (ה, יג) - « Pourtant, tout cela ne m'est de rien chaque fois que je vois Mardochée le Juif assis à la porte du roi. » (5, 13)
« Et tout cela » - c'est une expression qui montre du doigt. S'il parlait de son argent, il aurait dû pointer du doigt de nombreuses banques ; mais en réalité, tout est gravé sur son cœur, et c'est cette pierre précieuse qu'il montrait : tout mon argent ne m'est de rien.
Et comme Haman savait qu'Assuérus l'aimait et ne voudrait pas le voir peiné, il étala devant lui tout son argent et tout son or, pour montrer que cela ne représentait rien à ses yeux et qu'il n'en tirait aucun plaisir - tout cela afin qu'Assuérus lui donne toute latitude contre Israël. Et c'est ce qu'il fit : il sortit tout l'argent et l'or, les pierres précieuses et les perles, et dit : tout cela n'a aucune valeur à mes yeux tant que je vois les Juifs. Il savait qu'Assuérus l'aimait, et que s'il voyait sa détresse, il lui livrerait ce peuple entre les mains.
Cependant, s'il ne trouvait aucune grâce dans toute sa richesse, le Saint, béni soit-Il, trouva une véritable grâce chez Esther, et celle-ci fut préférée à tout son argent et à tout son or : la grâce d'Esther l'emporta sur sa richesse, et Assuérus lui donna la permission de le mettre à mort bien qu'il l'aimât. Il s'avère que la lutte prend un sens nouveau : ce n'est pas simplement que la grâce d'Esther fut préférée à l'argent que Haman avait concrètement payé, mais toute l'empathie que Haman avait suscitée chez Assuérus en exposant sa fortune fut surpassée par l'empathie encore plus grande qu'éveilla la grâce d'Esther, et c'est ainsi qu'Esther triompha.
On peut dire également : ce mécréant voulait dépenser son argent et son or pour acheter Israël des mains d'Assuérus, et cette acquisition devait trouver grâce à ses yeux - comme disent nos Sages : « l'acquisition trouve grâce aux yeux de son acheteur ». Et même si, dans les faits, Assuérus n'accepta pas l'argent, il y avait malgré tout une volonté de donner toute sa fortune pour cette acquisition ; et pourtant, la grâce dont jouissait Esther fut préférée et triompha de cela.
« Dès que le mécréant vint avec l'argent, le roi lui dit : L'argent t'est accordé ». C'est-à-dire qu'Assuérus lui dit : si tu veux anéantir Israël, il faut que tu aies de la richesse, afin que se réalise la règle selon laquelle « quiconque opprime Israël devient un chef ». Et si tu dépenses toute ta fortune, tu ne pourras plus être un chef, et tu ne parviendras pas à les détruire. C'est le sens de « L'argent t'est accordé » - et par cette force, « ainsi que le peuple, pour en faire ce qui te semblera bon ». C'est une explication admirable : garde ton argent, car c'est grâce à lui que tu resteras le chef, et en tant que chef, le peuple te sera livré.
Le Saint, béni soit-Il, dit alors : c'est ainsi que vous vendez ce qui M'appartient aux dépens des Miens ? Par ta vie, de même que tu as dit « L'argent t'est accordé », ainsi « En ce jour-là, le roi donna... ». Puisque Haman pensait devenir un chef grâce à sa richesse, et qu'Assuérus lui avait également tenu ce discours - lui laissant l'argent afin qu'il demeure à la tête - dès lors qu'il fut révélé que bien au contraire, c'est Mordékhaï qui méritait d'être le chef, comme y fait allusion le verset « des aromates de premier choix, de la myrrhe pure » (Mor Deror, rendu en araméen par Mira Dakhya, allusion à Mordékhaï) -, il convenait que toute la fortune de Haman lui revienne pour qu'il devienne, lui, le chef :
בַּיּוֹם הַהוּא נָתַן הַמֶּלֶךְ אֲחַשְׁוֵרוֹשׁ לְאֶסְתֵּר הַמַּלְכָּה אֶת־בֵּית הָמָן צֹרֵר הַיְּהוּדִים וּמׇרְדֳּכַי בָּא לִפְנֵי הַמֶּלֶךְ כִּי־הִגִּידָה אֶסְתֵּר מַה הוּא־לָהּ׃ (ח, א) - En ce jour-là, le roi Assuérus donna à la reine Esther la maison de Haman, l'oppresseur des Juifs ; et Mordékhaï se présenta devant le roi, car Esther avait révélé ce qu'il était pour elle.
Et cela permet d'expliquer ce que nos Sages ont enseigné dans la Méguila à propos du verset :
בַּלַּיְלָה הַהוּא נָדְדָה שְׁנַת הַמֶּלֶךְ וַיֹּאמֶר לְהָבִיא אֶת־סֵפֶר הַזִּכְרֹנוֹת דִּבְרֵי הַיָּמִים וַיִּהְיוּ נִקְרָאִים לִפְנֵי הַמֶּלֶךְ׃ (ו, א) - Cette nuit-là, le sommeil du roi s'enfuit, et il ordonna d'apporter le livre des chroniques mémorables, et on en fit la lecture devant le roi.
Nos Sages ont enseigné : une pensée lui traversa l'esprit - l'idée lui vint que Haman cherchait peut-être un moyen de le tuer. Mais une difficulté s'élève : d'où Akhachvéroch tirait-il un tel soupçon ? Haman n'était-il pas son serviteur et son homme de confiance ? C'est toi qui l'as élevé, toi qui l'as rendu puissant et lui as accordé l'autorité - pourquoi donc se mettrait-il à le suspecter ?
On peut expliquer que voici ce qui monta dans l'esprit d'Akhachvéroch : peut-être que le principe selon lequel « quiconque opprime Israël devient un chef » signifie qu'il devient roi, et qu'il ne suffit pas qu'il devienne riche. Et dès lors que Haman envisageait d'anéantir les Juifs, cette même cause le pousserait à le tuer, lui, Akhachvéroch, afin de devenir lui-même un grand roi. Tout à coup, Akhachvéroch comprit que l'ascension qu'il avait accordée à Haman avait échappé à son contrôle : il était devenu trop grand. Tu voulais qu'il grandisse pour que les enfants d'Israël soient livrés entre ses mains, mais si « devenir chef » signifie devenir roi et non pas seulement riche, il finira par te renverser toi aussi ! Dans ce cas, se dit Akhachvéroch, je dois stopper net tout ce processus. C'est là qu'il ordonna à Haman de prendre Mordékhaï et de le faire monter sur le cheval, et c'est de là que toute la roue du destin s'inversa. Et les paroles de la bouche du sage sont pleines de grâce.
Le Midrach sur le verset « Mieux vaut un bon renom que de grandes richesses » met en regard deux calculs opposés : Haman s'appuyait sur sa richesse comme preuve qu'il était le chef désigné pour opprimer Israël, tandis que Mordékhaï savait, par son nom annoncé en allusion dans la Torah - « des aromates de premier choix, de la myrrhe pure [mor deror] », traduit par Mira Dakhia - ainsi que par ce qu'il observait chez Esther, que le salut était déjà préparé et qu'il était lui-même destiné à devenir le chef. L'argent que Haman avait déposé sur la table d'Akhachvéroch - qu'il eût été présenté pour émouvoir le cœur du roi qui le chrésissait ou destiné à lui acheter le peuple d'Israël - fut repoussé devant la grâce d'Esther. Et quant à Akhachvéroch, qui avait laissé cet argent entre les mains de Haman afin qu'il demeurât chef et dominât le peuple, le Saint, béni soit-Il, a juré à son sujet : ce même « t'est donné » s'accomplira pour Mordékhaï et Esther, « En ce jour-là, le roi Akhachvéroch donna à la reine Esther la maison de Haman ». Et dès qu'Akhachvéroch réalisa que Haman avait grandi à l'excès et risquait de s'emparer du trône, son sommeil s'enfuit, et la roue de la délivrance s'enclencha.