Le deuxième essai du Zéra Chimchon sur la Méguilat Esther s'ouvre sur un passage de la Guémara dans le traité Meguila, dès la première page : Rav A'ha bar Abba dit au nom de Rabbi Yo'hanan : Le Saint, béni soit-Il, a provoqué la colère de maîtres contre des serviteurs pour accomplir la volonté d'un juste, et de serviteurs contre des maîtres pour accomplir la volonté d'un juste. Des maîtres contre des serviteurs, comme il est écrit : « Pharaon s'irrita contre ses serviteurs », pour accomplir la volonté d'un juste, et qui était-ce ? Yossef, car il est écrit : « Or il y avait là avec nous un jeune Hébreu ». Des serviteurs contre des maîtres, comme il est écrit : « Bigtan et Térech s'irritèrent », pour accomplir la volonté d'un juste, et qui était-ce ? Mordékhaï, car il est écrit : « La chose vint à la connaissance de Mordékhaï ».
Expliquons les propos de la Guémara. Le Saint, béni soit-Il, a suscité la colère de maîtres contre des serviteurs : Pharaon s'est irrité contre ses serviteurs, à la suite de quoi le maître des échansons fut jeté en prison, où il rencontra Yossef ; plus tard, lorsqu'il reprit son service pour présenter la coupe à Pharaon et que ce dernier fit ses songes, il se souvint et dit : « Or il y avait là avec nous un jeune Hébreu ». Tout cet emportement n'avait d'autre but que de faire sortir Yossef de prison. Inversement, le Saint, béni soit-Il, suscita la colère de serviteurs contre leur maître : Bigtan et Térech s'irritèrent contre Assuérus, ce que Mordékhaï apprit ; il vint en informer le roi et le fait fut consigné dans le livre des Chroniques. C'est à partir de là que tout le retournement s'enchaîna : le sommeil du roi s'envola, on lut devant lui le livre des Souvenirs, et Haman fut contraint de proclamer : « Ainsi sera-t-il fait à l'homme que le roi désire honorer ! » - marquant ainsi le début de sa chute : « Si tu as commencé à tomber devant lui, tu ne pourras rien contre lui ». Tout cela, pour Mordékhaï le juste.
L'auteur s'interroge : cela demande réflexion, quelle nécessité y avait-il à ce que le Saint, béni soit-Il, suscite une telle fureur, et qu'importe aux justes cette colère ? En d'autres termes, pourquoi fallait-il précisément que le Saint, béni soit-Il, provoque l'emportement du maître contre son serviteur ou du serviteur contre son maître ? Quel bénéfice le juste en retire-t-il ? On aurait très bien pu orchestrer tous ces événements sans cette colère. Or, il ressort de la Guémara que la colère elle-même constitue un point fondamental, et il convient de comprendre pourquoi.
On peut répondre ainsi : Yossef déclara au maître des échansons : « Et même ici, je n'ai rien fait pour qu'on me mette au cachot ». A priori, qui pouvait le croire ? Il est impensable qu'un maître s'irrite contre son esclave et le jette en prison sans le moindre motif. De plus, Yossef était accusé dans l'affaire de la femme de Potiphar, et les esclaves avaient la réputation d'être particulièrement dissolus en matière de mœurs ; un serviteur qui attente à sa maîtresse était loin d'être une fable invraisemblable. Certes, on ne peut reprocher à Yossef de se justifier puisqu'il disait la vérité, mais comment espérait-il convaincre son interlocuteur ?
Cependant, lorsque les gens virent que Pharaon lui-même s'était emporté contre le maître des échansons alors que celui-ci n'avait commis aucune faute - comme le rapporte le Midrach, l'incident avait pu se produire à son insu, et la preuve en est qu'il fut rétabli dans ses fonctions -, ils comprirent qu'il était également possible que le maître de Yossef ait cru à sa culpabilité alors qu'il était innocent. Quelle était la cause de la colère envers le maître des échansons ? Une mouche était tombée dans la coupe de Pharaon. Cela s'était produit sans qu'il le sache : un serviteur peut présenter la coupe et, au même instant, une mouche y plonge sans qu'il ne puisse rien y faire. Il en allait tout autrement du maître panetier, chez qui l'on trouva un gravier dans le pain : c'était là une négligence impardonnable, et chez le roi d'Égypte, cela se payait de sa tête. Finalement, l'innocence du grand échanson fut reconnue, et c'est pourquoi il fut réintégré dans sa charge.
Dès lors, les gens firent une analogie avec l'histoire de Yossef : tout comme Pharaon avait cru le maître des échansons coupable alors qu'il ne l'était pas, Potiphar avait pu croire Yossef coupable alors qu'en vérité, il était innocent. Il s'avère donc que toute cette colère avait pour dessein de laver Yossef de tout soupçon. C'est là une perspective tout à fait nouvelle : ce n'était pas seulement pour que Yossef entre en prison et que, plus tard, le maître des échansons dise : « Or il y avait là avec nous un jeune Hébreu » - ce qui ne serait qu'une vision superficielle -, mais pour qu'à travers cette même colère, tous reconnaissent que l'accusation portée contre Yossef était infondée et dénuée de vérité.
בַּיָּמִים הָהֵם וּמָרְדֳּכַי יוֹשֵׁב בְּשַׁעַר־הַמֶּלֶךְ קָצַף בִּגְתָן וָתֶרֶשׁ שְׁנֵי־סָרִיסֵי הַמֶּלֶךְ מִשֹּׁמְרֵי הַסַּף וַיְבַקְשׁוּ לִשְׁלֹחַ יָד בַּמֶּלֶךְ אֲחַשְׁוֵרֹשׁ׃ (ב, כא) - En ces jours-là, comme Mordékhaï était assis à la porte du roi, Bigtan et Térech, deux eunuques du roi parmi les gardes du seuil, s'irritèrent et cherchèrent à porter la main sur le roi Assuérus. (2, 21)
וַיִּוָּדַע הַדָּבָר לְמָרְדֳּכַי וַיַּגֵּד לְאֶסְתֵּר הַמַּלְכָּה וַתֹּאמֶר אֶסְתֵּר לַמֶּלֶךְ בְּשֵׁם מָרְדֳּכָי׃ וַיְבֻקַּשׁ הַדָּבָר וַיִּמָּצֵא וַיִּתָּלוּ שְׁנֵיהֶם עַל־עֵץ וַיִּכָּתֵב בְּסֵפֶר דִּבְרֵי הַיָּמִים לִפְנֵי הַמֶּלֶךְ׃ (ב, כב-כג) - La chose vint à la connaissance de Mordékhaï, qui en informa la reine Esther, et Esther le dit au roi au nom de Mordékhaï. On fit une enquête, et le fait ayant été confirmé, ils furent pendus tous deux à une potence ; et cela fut consigné dans le livre des Chroniques en présence du roi. (2, 22-23)
בַּלַּיְלָה הַהוּא נָדְדָה שְׁנַת הַמֶּלֶךְ וַיֹּאמֶר לְהָבִיא אֶת־סֵפֶר הַזִּכְרֹנוֹת דִּבְרֵי הַיָּמִים וַיִּהְיוּ נִקְרָאִים לִפְנֵי הַמֶּלֶךְ׃ (ו, א) - Cette nuit-là, le sommeil du roi s'envola, et il ordonna d'apporter le livre des mémorables, les chroniques, et elles furent lues devant le roi. (6, 1)
Il en va de même pour Assuérus. Nos Sages, de mémoire bénie, enseignent dans le Midrach à propos du verset « Cette nuit-là, le sommeil du roi s'envola », que durant toute cette nuit, il apparaissait à Assuérus qu'Aman se tenait devant lui, l'épée dégainée à la main, et le roi en fut grandement terrifié. Or, une difficulté se pose : de quoi avait-il donc à craindre ? La logique voudrait-elle qu'après l'avoir élevé au-dessus de tous les ministres, Aman se montre ingrat au point de vouloir le tuer ? Et même s'il avait vu cela en rêve, il aurait dû se dire : « les songes ne sont que vanités ».
Pourtant, il ressort de la Meguila qu'Assuérus était rompu à toutes les intrigues et à tous les calculs ; s'il connaissait le traité Meguila, il avait certainement étudié au préalable le traité Berakhot, où il est explicitement enseigné que les rêves sont sans consistance. Dès lors, pourquoi s'est-il effrayé ?
L'argument lui-même - comment concevoir qu'Aman fasse preuve d'une telle ingratitude ? - mérite explication. On raconte qu'un homme persécutait vivement le 'Hatam Sofer, et ce dernier s'était exclamé : « Je ne comprends pas pourquoi il s'acharne tant contre moi, je ne me rappelle pas lui avoir rendu autant de bienfaits ! » En d'autres termes, c'est parfois précisément celui envers qui l'on s'est montré généreux qui devient le pire persécuteur. La psychologie en est simple : l'homme répugne à se sentir redevable - or, être obligé envers autrui, c'est porter des chaînes. Se dire : « Qu'a-t-il fait pour moi après tout ? Je ne lui dois rien ! » constitue la manière la plus commode et la plus facile de s'affranchir de toute obligation, car autrement, il lui faudrait rendre la pareille, témoigner de la gratitude et parler avec déférence. Néanmoins, du point de vue d'Assuérus, pourquoi suspecter un dignitaire qu'il avait tant favorisé ?
וַיִּמָּצֵא כָתוּב אֲשֶׁר הִגִּיד מָרְדֳּכַי עַל־בִּגְתָנָא וָתֶרֶשׁ שְׁנֵי סָרִיסֵי הַמֶּלֶךְ מִשֹּׁמְרֵי הַסַּף אֲשֶׁר בִּקְשׁוּ לִשְׁלֹחַ יָד בַּמֶּלֶךְ אֲחַשְׁוֵרוֹשׁ׃ (ו, ב) - Et l'on trouva consigné que Mordékhaï avait dénoncé Bigtana et Térech, deux eunuques du roi parmi les gardes du seuil, qui avaient cherché à porter la main sur le roi Assuérus. (6, 2)
En réalité, c'est après avoir découvert dans le livre des chroniques que même Bigtana et Térech, deux de ses eunuques favoris, avaient cherché à attenter à ses jours, qu'il comprit qu'Aman pouvait lui aussi agir de la sorte, d'où sa frayeur. Il est évident qu'ils lui étaient chers, car pour nommer quelqu'un eunuque garde du seuil, on choisit précisément une personne de confiance absolue. On retrouve ici le même raisonnement par analogie : si deux familiers particulièrement chers ont cherché à t'assassiner, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'Aman tente également de le faire, et la chose n'a plus rien d'inconcevable.
C'est pour cette raison qu'il était indispensable que des serviteurs s'irritent contre leur maître afin d'accomplir la volonté de Mordékhaï, car sans cela, Assuérus n'aurait accordé aucune attention à un tel songe. Tel est le sens profond de la Guémara : le Saint, béni soit-Il, suscite la colère de serviteurs contre leurs maîtres et de maîtres contre leurs serviteurs pour accomplir la volonté du juste, car c'est uniquement à la lumière de cette révolte passée qu'Assuérus comprend qu'un homme des plus intimes puisse bel et bien chercher à le faire périr.
Il se peut également que ce soit pour cette raison précise qu'il ordonna qu'on lui apporte le livre des chroniques, les annales : afin de vérifier s'il existait un précédent où un favori s'était rebellé contre le souverain. Autrement dit, tel était peut-être, dès le départ, le motif de sa requête. La chose lui paraissait tellement invraisemblable : comment est-il possible qu'un homme proche du roi, élevé par lui, cherche à l'assassiner ? « Apportez le livre des chroniques, que je vérifie si pareille chose s'est déjà produite ! » Et si l'on trouvait un précédent, il comprendrait qu'il pouvait en être de même à présent. C'est exactement ce qui arriva : il découvrit l'épisode de Bigtana et Térech, et comprit aussitôt que la situation était semblable, et qu'Aman, en dépit de tout ce dont il avait été comblé, cherchait à le tuer. Les paroles de la bouche du sage sont pleines de grâce.