Le chapitre 5 constitue la lamentation qui clôt la Meguilat Eikha. Le peuple d'Israël s'y adresse directement au Saint, béni soit-Il, avec cette supplication : souviens-Toi. Il ne s'agit pas du rappel d'une faute méritant punition, mais du souvenir de ce que nous possédions autrefois, afin que ressorte pleinement, par contraste, toute la profondeur de notre déchéance. Parcourons les versets dans leur ordre, à la lumière des explications des commentateurs et des Midrashim qui s'y rapportent.
זְכֹר יְהֹוָה מֶה־הָיָה לָנוּ, הַבִּיטָה וּרְאֵה אֶת־חֶרְפָּתֵנוּ׃ - Souviens-Toi, Éternel, de ce qui nous est arrivé ; regarde et vois notre opprobre !
L'auteur du Lé'hem Dim'ah explique : « Souviens-Toi, Éternel, de ce qui nous est arrivé » - souviens-Toi, Maître du monde, du bien et de la grandeur qui étaient les nôtres par le passé. Et ainsi, à partir de ce souvenir, « regarde et vois notre opprobre » - constate à quel point nous sommes tombés, combien de degrés nous avons dégringolé, quelle chute vertigineuse, d'un toit élevé jusqu'au fond d'une fosse profonde (me'igra rama lebira amikata). Nous avons d'ailleurs déjà expliqué que le terme habita (« regarde ») désigne une vision à distance : même de loin, sans avoir besoin de s'approcher, notre déshonneur saute aux yeux, tant il est manifeste.
Nos Sages enseignent dans Eikha Rabba : au moment de la destruction du Temple, le Saint, béni soit-Il, dit à Jérémie : « Je ressemble à un homme qui conduit son fils sous le dais nuptial, et celui-ci meurt au sein même de sa 'houppa ; et toi, tu ne sais pas pleurer ! Va appeler Abraham, Isaac et Jacob, car eux savent pleurer. » La chose est tout à fait étonnante : qui sait pleurer mieux que Jérémie ? N'est-ce pas lui qui a rédigé ces lamentations, lui qui a contemplé de ses propres yeux la destruction ? Et on viendrait lui dire : « Tu ne sais pas pleurer » ?
On explique cela à la lumière de ce qui est dit à propos de Naomi : « Ne m'appelez pas Naomi, appelez-moi Mara, car le Tout-Puissant m'a comblée d'amertume ». À quoi cela ressemble-t-il ? À un homme immensément riche, possédant des propriétés, des voitures de luxe, des avions, tout ce dont on peut rêver. À un moment donné, sa situation décline, et de richissime magnat, il devient simplement aisé. Puis surviennent d'autres revers en bourse et dans l'immobilier, et il se retrouve simple chef de famille modeste, sans plus. Sa déchéance se poursuit, jusqu'à ce qu'il en soit réduit à mendier un morceau de pain et à fréquenter la soupe populaire. Or, dans cette soupe populaire, il se querelle avec quelqu'un, et le responsable lui interdit l'accès. Il tente alors de faire jouer ses relations, cherchant quelqu'un pour intercéder afin qu'on le laisse tout de même entrer prendre son déjeuner.
Ce jour-là, une vieille connaissance le croise et s'exclame : « N'es-tu pas un tel ? Le célèbre millionnaire ? Mais que de richesses tu avais : des flottes, des navires, des avions... Où tout cela s'est-il volatilisé ? Où en es-tu réduit ? » L'homme lui répond : « De quoi me parles-tu ? Aujourd'hui, je ne pleure pas sur mes navires ni sur mes avions. Je pleure pour qu'on me laisse entrer à la soupe populaire et que je puisse manger à midi ! Mes larmes pour ce que j'avais autrefois se sont taries depuis longtemps, c'est de l'histoire ancienne, qui s'en souvient encore ? Moi, je ne pleure que sur ce que j'avais hier : hier, je mangeais encore ici à midi, et aujourd'hui, on me refuse l'entrée ! »
Les malheurs récents font oublier les premiers. C'est exactement ce que Naomi répond à celles qui s'étonnent : « Est-ce bien là Naomi ? » - elle qui était si riche, qui partait jadis entourée d'un cortège princier. Elle leur dit : ne m'appelez pas Naomi, ne me rappelez pas la douceur d'antan, celle d'il y a dix ans ; tout cela est oublié depuis bien longtemps et je n'aspire même plus à y retourner. Appelez-moi Mara (« amère ») : par rapport à hier, aujourd'hui est amer pour moi, et c'est de cela qu'il convient de se plaindre, car « le Tout-Puissant m'a comblée d'amertume ».
On voit d'ici que la force de l'habitude émousse toute émotion. L'accoutumance nous fait oublier la situation faste que nous connaissions autrefois, et nous adapte à la dure réalité présente. C'est là une disposition que le Saint, béni soit-Il, a insufflée en l'homme : « Du Rocher qui t'a engendré, tu t'es détourné par oubli (tèchi) » - tèchi fait référence à la faculté d'oubli, comme dans « j'ai oublié le bonheur » (nachiti tova). Grâce à cette force d'oubli, l'homme oublie également les bienfaits passés et échappe ainsi à une dépression continuelle. En effet, si à chaque instant tous nos malheurs étaient placés devant nos yeux, qui pourrait vivre ? Et si l'homme gardait constamment à l'esprit qu'il devra un jour quitter ce monde, qui pourrait subsister ? C'est une grâce divine de nous avoir créés avec la faculté d'oublier. Mais au fait, comment s'achève ce verset ? « ...et tu as oublié le D.ieu qui t'a mis au monde ». Le Créateur dit pour ainsi dire : J'ai placé en toi l'oubli pour que tu oublies tes peines, et toi, tu t'en sers contre Moi, pour M'oublier ? Ce sujet a été développé en détail dans les enseignements sur la parachat Haazinou.
Revenons à l'application. Tant que nous étions sur la Terre sainte, la Chekhina résidait parmi nous, et nous voyions de nos propres yeux que le Saint, béni soit-Il, était avec nous : aucune mouche n'apparaissait dans l'abattoir du Temple, aucune femme n'a jamais fait de fausse couche, la colonne de fumée de l'encens s'élevait droite comme un bâton, le Le'hem Hapanim (les pains de proposition) était retiré encore chaud huit jours après sa cuisson, et l'on contemplait des miracles éclatants dans le Temple. Nous jouissions d'une immense proximité avec D.ieu et d'une élévation prodigieuse. Devant une telle chute, nous aurions dû nous lamenter et pleurer sans fin et sans répit. Mais nous étions plongés au cœur même de l'épreuve, et la lente dégradation nous a entraînés vers le bas, au point qu'aujourd'hui, notre préoccupation première se résume à une dispute avec le responsable de la soupe populaire pour qu'il nous laisse entrer. Se souvenir de la richesse d'antan ? Qui y pense seulement !
De quoi a-t-on besoin ici ? D'une personne de l'extérieur. De quelqu'un qui n'a pas assisté aux étapes de la chute, qui n'a pas traversé avec nous ce lent déclin qui nous a fait oublier notre splendeur passée. Une personne venue du dehors recevra ce choc de plein fouet : « Je me souviens de toi il y a dix ans au bureau, entouré de dix-sept secrétaires, avec des usines, une immense fortune, et soudain je te vois au seuil de la soupe populaire en pleine altercation avec le responsable. » Il ne réalise pas, il entre dans un désarroi profond et éprouvera une douleur indicible.
C'est ce que le Saint, béni soit-Il, dit à Yirmeyahou : tu les as accompagnés depuis l'époque où ils étaient au sommet jusqu'à leur situation actuelle, dans la famine, dans un état où « ils ont outragé les femmes dans Sion » - comme nous le verrons plus loin dans les versets. Des épreuves d'une extrême dureté. Et aujourd'hui, toute leur requête se réduit à avoir de quoi manger le matin, et c'est là-dessus que tu pleures. Ce pleur ne suffit pas, tu ne peux pas porter le deuil sur eux comme il convient, car tu as été avec eux. Il faut quelqu'un qui n'était pas à leurs côtés, qui se souvient d'eux autrefois. C'est pourquoi : « Va appeler Avraham, Yits'hak et Ya'akov. » Eux ont contemplé leur gloire première, ils les ont vus au plus haut degré, et maintenant ils vont les voir dans une telle déchéance. Alors, les pleurs seront authentiques, des pleurs à la mesure de celui qui a basculé du faîte le plus élevé au gouffre le plus profond.
Et c'est ce que nous proclamons : « Souviens-Toi, Éternel, de ce qui nous est arrivé » - rappelle-Toi la grandeur et l'honneur qui étaient les nôtres alors, l'attachement que nous avions envers Toi grâce au Temple et aux sacrifices. Et à présent : « Regarde et vois notre déshonneur » - vois jusqu'à quel point nous avons été rabaissés dans les profondeurs de l'abîme. Il nous est difficile de nous en souvenir, nous vivons au cœur de cette réalité, et c'est pourquoi nous peinons à mener le deuil et à pleurer comme il le faudrait. Mais Toi, Maître du monde, Tu Te souviens des jours d'antan. En nous dominent l'oubli et l'accoutumance, mais pas en Toi. C'est pourquoi, souviens-Toi de ce que nous possédions, et par cela, regarde et constate notre honte, use d'indulgence et de miséricorde, et accorde-nous une délivrance éternelle.
נַחֲלָתֵנוּ נֶהֶפְכָה לְזָרִים, בָּתֵּינוּ לְנׇכְרִים׃ - Notre héritage est passé à des étrangers, nos maisons à des inconnus.
Au sens simple, le peuple d'Israël décrit cette situation terrible : le lieu qui constituait notre héritage est désormais habité et dominé par des étrangers, et nos demeures sont livrées à des inconnus.
L'ouvrage 'Ahavat Tsion' relève, par une explication ingénieuse, qu'il y a ici une relation de cause à effet : « Notre héritage est passé à des étrangers » - pour quelle raison ? Parce que « nos maisons appartiennent aux étrangers ». Nous avons atteint un tel niveau de déchéance que la maison ressemble à celle d'un non-Juif. On n'y perçoit plus le judaïsme, rien n'indique qu'un homme observant les mitsvot y réside, et elle est connectée à tous les médias et aux technologies les plus avancées. Et si tu manges comme un non-Juif, bois comme un non-Juif, dors comme un non-Juif et regardes les mêmes choses qu'un non-Juif, quelle différence reste-t-il entre toi et lui ? Dès lors que « nos maisons appartiennent aux étrangers », c'est cela qui provoque le fait que « notre héritage est passé à des étrangers ». En Égypte, en revanche, tant qu'Israël n'a pas changé ses noms, sa langue et ses vêtements, cela l'a protégé et l'a rendu digne d'être délivré. Mais si nous ne sommes qu'une imitation des nations, alors nécessairement notre héritage passe à des étrangers.
Le 'Le'hem Dim'a' cite les propos de nos Sages dans Eikha Rabba : Yirmeyahou qualifie Jérusalem de « notre héritage », Yecha'yahou l'appelle « la maison de notre sainteté et de notre splendeur », puis vient Assaf et dit : ce n'est ni notre héritage, ni la maison de notre sainteté et de notre splendeur, mais ce sont des nations qui ont pénétré dans Ton domaine - « Ô D.ieu, des nations ont envahi Ton héritage ». A priori, sur quelle divergence nos Sages ont-ils voulu insister ? En fin de compte, tous parlent du même lieu : le Temple.
Le 'Le'hem Dim'a', ainsi que le 'Yéfé Nof', expliquent : Yirmeyahou dit qu'il faut se lamenter sur le fait que le cadeau que le Saint, béni soit-Il, nous avait accordé nous a été confisqué - Tu nous as donné un héritage et on nous l'a arraché. Vient Yecha'yahou et affirme : ce n'est pas un simple héritage, c'est l'endroit où nos pères T'ont loué. Le lien est beaucoup plus profond, bien plus affectif. Il ne s'agit pas d'un champ ordinaire que l'on possédait quelque part et qu'on nous a pris, mais du lieu où nos pères se tenaient pour glorifier le Maître du monde. Vient ensuite Assaf et soutient : cela ne suffit pas non plus. Le cœur de la complainte réside dans le fait que cet endroit est le lieu même du Maître du monde - « Des nations ont envahi Ton héritage ». La véritable lamentation, c'est que le Nom du Saint, béni soit-Il, a été profané parmi les nations.
En effet, même si l'on se lamente sur le lieu où nos pères T'ont loué, cela ne relève encore que d'un attachement personnel au lieu, une aspiration sainte, certes, mais pas le niveau le plus élevé. Le degré suprême consiste à s'affliger de l'exil de la Chekhina, à pleurer sur la souffrance du Saint béni soit-Il. Dès lors, on ne pleure plus sur son propre patrimoine, mais sur l'honneur divin bafoué, sur le fait qu'un païen ait pénétré dans le Beth Hamikdach et ait eu le sentiment, pour ainsi dire, de s'être transpercé lui-même - comme le rapporte la Guémara à propos de Titus qui transperça le voile du Parokhet et d'où jaillit du sang, ce qui, par euphémisme et respect, signifie qu'il transperça pour ainsi dire le Maître du monde. Quelle humiliation, quelle profanation du Nom divin ! En comparaison, le cri « Notre héritage est passé à des étrangers » devient secondaire face à « Ô Dieu ! des nations ont envahi Ton héritage, elles ont souillé Ton saint sanctuaire » : ce lieu même, réceptacle de la révélation de la Chekhina, a été profané. Combien l'honneur du Ciel a été rabaissé ! C'est sur cela qu'il convient de se lamenter.
L'auteur de l'Evel Michnénou explique : le verset qualifie Eretz Israël d'« héritage » (na’hala), car nous en avons véritablement hérité - un héritage se transmettant de père en fils, et nous l'avons reçu de nos patriarches, Avraham, Itzhak et Yaakov. Et l'expression « passée à des étrangers » (néhefkhah lezarim) renvoie à un renversement, à une inversion. Entre les mains d'étrangers, elle se trouve pour ainsi dire à l'envers, car sa nature même est d'être entre les mains d'Israël ; cédée à des étrangers, sa nature s'est inversée. Bien plus encore : ce renversement se manifeste par le fait qu'elle retient ses fruits, ne produisant plus la millième partie de ce qu'elle donnait auparavant.
C'est à ce propos qu'il est dit : « Et vos ennemis qui y habiteront en seront stupéfaits ». Le Ramban y voit une heureuse promesse pour nous : la terre ne donnera pas ses fruits à nos ennemis, si bien qu'ils ne pourront s'y établir durablement. Dès lors, lorsque le moment viendra de s'y réinstaller, on n'y trouvera que quelques fellahs ou nomades prétendant qu'elle leur appartient, alors qu'ils n'ont jamais su s'y implanter véritablement ni rien y bâtir. Pourquoi ? Parce qu'Eretz Israël est demeurée comme une veuve dans l'attente de son époux - semblable à une veuve, sans l'être réellement. La terre attend le retour du peuple d'Israël, et lorsque le peuple d'Israël revient : « Et vous, montagnes d'Israël, vous donnerez vos rameaux et vous porterez vos fruits pour Mon peuple d'Israël, car ils sont près de venir ». C'est pourquoi nos Sages ont enseigné : « Il n'est pas de signe de rédemption plus manifeste que celui-ci », car les monts d'Israël se remettent à donner leurs fruits, ce qu'ils n'avaient jamais fait pour aucun des peuples qui y ont résidé durant deux mille ans.
Lors de son voyage en terre d'Israël, le Ramban témoigne avoir parcouru d'immenses étendues sans apercevoir un seul arbre. L'écrivain Mark Twain s'y est rendu également et en a décrit l'état : une terre frappée de malédiction, infestée de fièvres et de marécages, privée d'arbres et de végétation, un lieu désolé. Pourtant, un siècle plus tard, l'endroit est méconnaissable. En vertu de quoi ? « Notre héritage est retourné à des étrangers » : tant qu'elle était aux mains des étrangers, elle était bouleversée, à l'opposé absolu de ce qu'elle fut jadis.
De plus : « Nos maisons à des inconnus ». Les ennemis ne se sont pas contentés du domaine, ils se sont emparés des maisons elles-mêmes ; et la terre, au lieu de nous nourrir, s'est mise à nourrir les étrangers. En cela, elle a altéré sa nature plus encore : tant que nous y résidions, la terre souffrait pour ainsi dire d'une répulsion constante, car lorsque le peuple d'Israël s'égare, « la terre ne vous vomira pas si vous la souillez ». Mais lorsque les nations sont venues s'y installer, elle a cessé de souffrir : les nations y demeurent paisiblement sans que la terre ne les rejette. Bien loin de les vomir, elle les a accueillies en son sein. Et c'est là ce qui suscite la plus vive douleur.
L'ouvrage Kol Yaakov explique : Eretz Israël ne ressemble à aucune autre contrée. Un non-juif, qu'on le prenne d'ici pour l'installer là-bas, la différence n'est guère sensible. Sennachérib est venu brouiller les peuples, et rien n'a fondamentalement changé dans le monde : qu'il y ait un Canadien à la place d'un Scandinave, qu'importe. Mais Eretz Israël possède des vertus singulières, ajustées exclusivement au peuple d'Israël. Elle ressemble à un vêtement taillé sur mesure : si un autre tente de l'endosser, il ne lui va pas. Il faut précisément la personne pour laquelle le vêtement a été conçu, selon sa stature et sa nature propre. Nos Sages enseignent au sujet du verset « Il S'est levé et a mesuré la terre » : le Saint béni soit-Il a arpenté toutes les terres et n'en a trouvé aucune semblable à Eretz Israël. Nulle part ailleurs on ne trouve ces propriétés propices à l'accomplissement et à l'élévation spirituelle du peuple d'Israël.
On entend parfois cette réflexion : « Pourquoi tant vanter Eretz Israël ? Êtes-vous déjà allé en Suisse ? » On pourrait répondre : « Mais y êtes-vous allé en hiver ? » - « À vrai dire, j'y suis allé en été. » Or, il faudrait voir ce qu'est d'y passer l'hiver, confiné dans une maison avec deux mètres de neige dehors. Est-ce un endroit véritablement vivable ? Pendant six mois, tout est paralysé. Certes, il y a la fonte des neiges, une saison agréable et un bon air, tout cela est fort appréciable. Mais quel autre pays réunit à la fois un climat désertique, des montagnes et des neiges éternelles ? Eretz Israël renferme aussi sa Suisse - il suffit de monter au mont Hermon - tout comme elle renferme son désert - vers le sud ou Eilat. Prétendre qu'il y fait bon à une certaine époque de l'année ne suffit pas. Que trouver à Londres, où la pluie ne cesse presque jamais de tomber, dans une atmosphère si mélancolique ? Qu'on ne vienne donc pas vanter l'Europe ! Certes, Eretz Israël serait mille fois plus magnifique encore si nous améliorions nos voies ; mais même aujourd'hui, quand bien même on trouverait un endroit agréable où passer une semaine de vacances à l'étranger - sans aborder ici la question halakhique d'un tel séjour -, nul ne peut soutenir que cet endroit surpasse Eretz Israël. La Torah atteste qu'Eretz Israël est le lieu le plus parfaitement adapté au peuple juif, taillé sur mesure pour lui.
Bien plus encore, explique le Maguid de Doubno : notre vie sur cette terre ressemble à l'âme au sein du corps, ou à l'écorce entourant le fruit. Lorsque l'âme s'élève, le corps s'élève avec elle et accède au rang de saint des saints. Quand un homme saint touche une chose, il la sanctifie ; quand il acquiert un bien, il le sanctifie. Il est écrit au sujet du champ d'Éphron acquis par Avraham Avinou : « Le champ d'Éphron fut ainsi confirmé [littéralement : s'éleva] », et nos Sages enseignent : il connut une véritable élévation. Tout ce qui est au service du juste se trouve transfiguré. Ce terrain appartenait à Éphron, l'homme au regard mauvais ; c'était une terre basse et vile, mais dès qu'elle passa aux mains d'Avraham, elle devint élevée et sainte. De même, lorsqu'il est dit : « En ce lieu s'est assis Rabbi Eléazar », le lieu lui-même s'en trouve sanctifié.
L'un des maîtres d'Israël priait un jour dans une synagogue d'Europe ; sa prière achevée, il confia n'avoir jamais éprouvé une telle ferveur. On lui apprit alors : « C'est à cet endroit précis que le Gaon de Vilna s'est tenu il y a cent cinquante ans, lorsqu'il traversa notre ville ; la tradition rapporte que c'est là qu'il pria ». Et ce grand homme, cent cinquante ans plus tard, fut capable d'en ressentir la trace. Un homme saint qui entre en contact avec la matière la sanctifie et l'élève, comme l'enseigne le Messilat Yécharim : lorsque l'homme s'élève, il s'élève lui-même et élève le monde avec lui.
Le peuple d'Israël et la terre d'Israël forment une union telle que lorsque nous nous élevons, la terre s'élève elle aussi. Lorsque nous faisions la volonté d'Hachem, les grains de blé étaient gros comme des reins. Qui peut concevoir une telle chose : un grain de blé de la taille d'un rein ? Des raisins dont une seule grappe nécessitait huit hommes pour être portée ! Quand le peuple d'Israël arrive, le Saint, béni soit-Il, fait pousser de tels fruits pour lui. Il apparaît donc que le lien entre le peuple d'Israël et la terre d'Israël n'est pas simplement celui d'un peuple avec un territoire, comme s'ils avaient cherché un endroit commode et l'avaient trouvé. C'est ainsi que cela se passe chez les nations. Notre lien, en revanche, est celui de l'âme avec le corps. C'est pourquoi, lorsque l'âme déchoit, tout comme un corps ayant absorbé un aliment malsain cherche à vomir, de même la terre sent que quelque chose en son sein est corrompu et vomit ses habitants.
C'est à la lumière de cela que nous pouvons comprendre le verset des Téhilim. Auparavant, des versets d'éloge de la terre sont énoncés : « Hachem aime les portes de Sion plus que toutes les demeures de Jacob ; de glorieuses choses sont dites sur toi, cité de Dieu, Séla ». Puis le roi David déclare : « Je mentionnerai Rahav et Babel à ceux qui me connaissent ; voici la Philistie, Tyr avec l'Éthiopie : celui-ci est né là-bas ». Ces pays - Rahav, Babel, la Philistie, Tyr, l'Éthiopie - n'ont avec leurs habitants qu'un lien résumé par les mots : « celui-ci est né là-bas ». Quel est ton lien avec cette terre ? C'est ma patrie, j'y suis né. Un lien de l'âme ? Aucun. S'il était né ailleurs, selon le principe voulant que le charme d'un lieu séduit ses habitants, il se serait attaché à un autre endroit. Il ne possède aucun lien d'âme intrinsèque avec ce lieu, si ce n'est qu'il « y est né ».
En revanche, « et de Sion il sera dit : tout homme y est né ». Il ne s'agit pas d'une simple présence géographique, mais d'un être conçu au sein d'un autre être, comme un fœtus dans les entrailles de sa mère. Est-il seulement posé là ? Non, c'est le lien indissoluble du fœtus avec sa mère : détachez-le, et il meurt. Un non-juif, « il est né là-bas », déplacez-le ailleurs, il dira simplement : je suis né là-bas et je vis ici. Mais pour Sion, « tout homme » : prenez le fœtus en pleine gestation et détachez-le, il perd toute vitalité. Tel est le lien indestructible entre Israël et sa terre, une union de corps et d'âme dont la rupture anéantit la vie. Et comment le verset s'achève-t-il ? « Et Lui, le Très-Haut, l'établira » : la terre s'élève grâce au niveau spirituel de ses habitants, ce sont ses habitants qui l'élèvent au rang de suprématie. Et si, à Dieu ne plaise, le peuple d'Israël déchoit, la terre déchoit et régresse avec lui.
Nous constatons cela avec les plaies des maisons, phénomène qui n'existe nulle part ailleurs dans le monde : « Quand vous serez entrés dans le pays de Canaan que Je vous donne en possession, et que Je mettrai une plaie de lèpre dans une maison du pays de votre possession ». Il n'y a pas de plaies de Tsaraat en dehors de la Terre sainte. En terre d'Israël, si un homme pèche, soudain des cavités et des altérations apparaissent sur les murs de sa demeure. Que s'est-il passé ? La terre est si singulière et si intimement liée au peuple d'Israël que ta transformation morale produit des répercussions physiques et matérielles sur les murs de la maison, et pas seulement une incidence spirituelle.
À quoi cela ressemble-t-il ? Le Maguid de Doubno l'illustre par une parabole : un homme avait le bras paralysé. Il consulta un médecin et reçut un remède. Le médecin lui dit : « Vous saurez plus tard si le traitement a été efficace. » L'homme demanda : « Comment ? » Le médecin lui répondit : « Si vous recevez un coup sur ce bras et que vous ressentez une sensation, sachez que le remède commence à vous délivrer de la paralysie. Un effleurement ne prouve rien, mais si vous recevez un coup sérieux et que vous ressentez soudain une douleur sourde, sachez que le traitement agit. » Quelque temps plus tard, il eut une dispute avec quelqu'un qui lui asséna un coup violent sur ce bras, et soudain il ressentit une douleur sourde. Sa joie fut immense : certes, cela faisait mal, ce n'était pas agréable, sur le coup il fut contrarié par le coup, mais j'ai senti mon bras ! J'ai senti mon bras !
C'est là le sens de : « Quand vous serez entrés... et que Je mettrai une plaie de lèpre » - formulé sur le modèle de « et Je donnerai vos pluies en leur saison », sur le ton d'une heureuse annonce. A priori, le texte aurait dû dire : si vous déviez du droit chemin, si vous commettez de mauvaises actions, il y aura une plaie de Tsaraat. Mais nos Sages expliquent : en vérité, c'est une bonne nouvelle. Ce n'est qu'en terre d'Israël qu'existe la réalité d'une plaie de Tsaraat, ce n'est qu'en elle que nos actes ont une incidence directe sur le plan matériel. Et s'il y a une plaie de Tsaraat, c'est le signe que l'on se trouve à un niveau spirituel élevé, où le Saint, béni soit-Il, nous signale une anomalie qui se matérialise directement sur les murs de la maison.
La preuve en est qu'aujourd'hui, nous n'avons plus de plaies de Tsaraat. Lorsque les impies et les médisants se sont multipliés, la Tsaraat a cessé. Que voudriez-vous, que la moitié ou les trois quarts du monde soient lépreux ? De même, lorsque les meurtriers se sont multipliés, le Sanhédrin a cessé de juger les affaires capitales, car on ne pouvait pas exécuter tout le monde. L'application de la rigueur de la justice témoigne d'un haut niveau spirituel où la rigueur a un sens ; sinon, cela n'a plus de raison d'être, car on ne peut anéantir tout le monde. Il en ressort que « Je mettrai une plaie de lèpre » est une bonne nouvelle : tu as reçu un coup, c'est le signe que tu as encore de la sensibilité. La terre est capable de ressentir tes maux, et si elle les ressent, c'est qu'il y a une connexion vivante : le membre n'est pas nécrosé, nous formons encore un seul corps.
Et à présent, venez et voyez : des étrangers sont venus et dévorent notre terre - « Notre héritage a été dévolu à des étrangers, nos maisons à des inconnus ». Cet opprobre a engendré une situation où le membre s'étiole, où le lien naturel entre le corps et l'âme est rompu. Ce vêtement qui n'était réservé qu'à nous seuls s'est soudain retourné et appartient désormais à des étrangers, de nouveaux visages sont apparus ici. C'est sur cela que nous disons : Maître du monde, regarde et contemple notre opprobre. Regarde jusqu'où nous sommes tombés et avons déchu. La terre avec laquelle nous entretenions ce lien singulier de corps et d'âme, au point qu'elle vibrait avec nous, ne ressent soudain plus rien : elle donne ses fruits et dispense son abondance aux nations. C'est là une réalité sur laquelle il convient véritablement de s'affliger et de se lamenter.
Dès lors, nous ne pouvons plus compter sur notre héritage. Sur qui pouvons-nous nous appuyer ? Uniquement sur le Maître du monde. La terre ne prend plus ombrage de notre honneur, elle ne montre plus un visage sombre à nos ennemis ; au contraire, elle les accueille sans les vomir, et cette situation risque de perdurer bien longtemps. Nous n'avons d'autre recours que de nous tourner vers Toi, afin que Tu nous sauves et nous délivres de cette détresse.