Dans la partie précédente, nous avons étudié le machal, la parabole de l'Alter Rebbe. Abordons à présent le nimchal, ce que cette parabole vient éclairer. Ici, l'Alter Rebbe développe très longuement, pratiquement jusqu'à la fin du chapitre, le désir de la nefesh haelokis (l'âme divine) : quels sont ses objectifs et de quelle manière elle cherche à les réaliser. En revanche, le désir de la nefesh habahamis (l'âme animale), il le résume en quelques mots à peine : elle veut « exactement l'inverse ».
Pourquoi ne détaille-t-il pas le côté animal ? D'abord, parce qu'il convient de s'étendre sur ce qui est positif. Ensuite, parce que celui qui connaît en profondeur un côté sait décrire avec précision le côté opposé. On a demandé un jour comment l'Alter Rebbe pouvait décrire dans le Tanya les sentiments et les désirs du racha (l'homme mauvais). La réponse est que sa connaissance du yetser tov lui suffit : à partir de là, il sait exactement ce que veut l'autre camp, puisque celui-ci veut précisément l'inverse. Et même si c'est le yetser hara qui règne en premier, si bien qu'on aurait pu penser commencer par le plus fort des deux, l'Alter Rebbe veut nous mettre en main une recette pratique : que l'objectif soit clair pour celui qui étudie et qu'il sache ce qu'il a à faire. Quant au côté animal, il fera son travail de lui-même, il n'a pas besoin qu'on le lui enseigne.
Les deux âmes qui se livrent bataille pour le corps :
L'Alter Rebbe écrit : “שתי הנפשות הללו נלחמות זו עם זו על הגוף וכל איבריו”, « ces deux âmes se font la guerre l'une à l'autre pour le corps et tous ses membres ». D'un côté la nefesh haelokis, de l'autre la nefesh hachiyounis habahamis qui provient de la kelipa. Il vaut la peine de remarquer les qualificatifs : la première, il la désigne par son seul nom, tandis que la seconde en reçoit plusieurs : la vitale, l'animale, celle qui vient de la kelipa.
L'Alter Rebbe pose d'abord les objectifs, et seulement ensuite le plan d'exécution. Les objectifs de la nefesh haelokis sont énumérés en sept étapes, ordonnées l'une au-dessus de l'autre, car il est impossible de sauter immédiatement à la dernière station :
“שתהיה היא לבדה המושלת עליו”, « qu'elle soit seule à régner sur lui » : une domination imposée, contre le gré du corps. Au départ, le corps n'est pas disposé du tout, et il faut le contraindre comme un bœuf qui refuse le joug : même si l'homme ne comprend pas et ne ressent rien, il se lève pour le Chema, met les tefilin et donne la tsedaka parce que c'est ce qu'on exige de lui. C'est le sens de la “conquête” dont il a été question plus haut.
“ומנהיגתו”, « et qu'elle le conduise » : comme un guide qui mène celui qui marche sur la route. Le voyageur ne le suit pas aveuglément, mais exécute ses instructions lorsqu'elles ont un sens. Ainsi les membres obéissent-ils à la nefesh haelokis dans les mitsvot dont la raison est comprise et acceptée par l'intelligence.
“וכל האיברים סרים למשמעתה”, « et que tous les membres se plient à sa discipline » : la discipline signifie obéir même là où il n'y a pas de compréhension, et non seulement dans les choses comprises et qui se posent bien sur le cœur.
“ובטלים אליה לגמרי”, « et qu'ils soient totalement battel envers elle » : jusqu'ici, l'homme annulait sa volonté devant la volonté de Hachem par une contrainte qu'il s'imposait à lui-même. À ce stade, il s'habitue à le vouloir de lui-même : il se lève le matin non seulement parce qu'il y est obligé, mais parce qu'il le veut aussi.
“ונעשים לה מרכבה”, « et qu'ils deviennent pour elle un merkava, un char » : c'est la différence entre monter à cheval et conduire une voiture. Le cheval a ses propres désirs, et son maître doit l'orienter avec les rênes ou l'attirer avec de la nourriture pour qu'il aille dans la direction voulue. La voiture, elle, n'a aucune volonté : là où le conducteur veut aller, elle y va. C'est un très haut degré de bittul, qui est dit en général des Patriarches, Avraham, Yits'hak et Yaakov.
“ויהיו לבוש לעשר בחינותיה וג' לבושיה”, « et qu'ils soient un vêtement pour ses dix facultés et ses trois vêtements » : la vitalité et les forces intérieures qui circulent dans les membres deviennent un vêtement pour l'intellect et les midot de la nefesh haelokis. C'est un bittul bien plus intérieur.
“שיתלבשו כולם באיברי הגוף ויהא הגוף כולו מלא מהם לבדם ולא יעבור זר בתוכם חס ושלום”, « qu'elles se revêtent toutes dans les membres du corps, que le corps entier en soit rempli d'elles seules et qu'aucun étranger n'y passe, à D.ieu ne plaise » : que ce ne soit pas partiel, mais dans tout le corps et à tout instant, et qu'aucun “étranger”, c'est-à-dire la nefesh habahamis et le yetser hara, n'y passe, serait-ce un seul instant.
Dans les chapitres 21 à 23, nous étudierons avec l'aide de Hachem la distinction entre les membres eux-mêmes et la vitalité qui est en eux : le membre lui-même, qui n'est qu'un instrument technique, devient merkava. On en trouve un exemple dans la précision bien connue des versets de la Akeda : “וישלח אברהם את ידו ויקח את המאכלת לשחוט את בנו”, « Avraham étendit la main et prit le couteau pour égorger son fils ». A priori, les mots « Avraham étendit la main » sont superflus : il va de soi qu'il a pris le couteau avec la main et non avec la bouche ou les pieds. En réalité, le corps physique d'Avraham était battel, un merkava pour la volonté divine, et la véritable volonté du Saint béni soit-Il était qu'il n'égorge pas son fils. C'est pourquoi sa main ne bougeait pas d'elle-même, et Avraham, qui de son côté tenait bon dans l'épreuve, a été contraint pour ainsi dire de lutter contre son propre corps et d'étendre sa main par la force. Voilà le niveau de merkava, et il est dit ici du membre physique.
On peut demander qui, concrètement, est arrivé à de tels niveaux. Mais nous n'étudions pas au sujet des autres, nous étudions pour nous-mêmes, et nous devons savoir quel est l'objectif. Dans la vie quotidienne, un homme peut se trouver un instant à la première étape et l'instant suivant à une étape plus élevée, et inversement : la guerre se livre à chaque instant, à chaque seconde, et l'homme monte et descend dans ses niveaux. Mais telle est la direction et tel est le but : la conquête du corps tout entier par la nefesh haelokis, de manière complète, au niveau le plus élevé, sans concessions et sans interruption.
De là, la voie de la mise en pratique :
Comment parvient-on à l'objectif ? L'Alter Rebbe commence : “דהיינו שתלת מוחין שבראש יהיו ממולאים מחב”ד שבנפש האלוקית”, « c'est-à-dire que les trois mo'hin (cerveaux) de la tête soient remplis du ChaBaD de la nefesh haelokis ». Le commencement du chemin est dans la tête : que les trois mo'hin, 'Ho'hma, Bina et Daat, soient remplis de la 'Ho'hma, de la Bina et du Daat de la nefesh haelokis. Ce qui signifie en pratique : étudier la 'hassidout et la dimension intérieure de la Torah, afin que la tête soit remplie de la Torah de Hachem et que la nefesh haelokis y soit active.
Le dicton est connu : dans un endroit vide grouille la vermine. C'est aussi le sens du drach de nos Sages sur le verset « et la fosse était vide, il n'y avait pas d'eau » : d'eau il n'y en avait pas, mais des serpents et des scorpions, il y en avait. Il n'existe pas de vide : dès que la tête se vide de la 'Ho'hma, de la Bina et du Daat de la nefesh haelokis, des futilités y entrent immédiatement. Par conséquent, celui qui ne veut pas que des choses vaines entrent dans sa tête a le devoir de la remplir en permanence du ChaBaD de la nefesh haelokis.
“להתבונן בגדולתו אשר עד אין חקר ואין סוף”, « méditer sur Sa grandeur, qui est insondable et infinie » :
L'Alter Rebbe ne se contente pas d'une instruction générale : il précise que la 'Ho'hma et la Bina dont il faut remplir le cerveau sont “חכמת ה' ובינתו, להתבונן בגדולתו אשר עד אין חקר ואין סוף”, « la sagesse de Hachem et Sa compréhension, pour méditer sur Sa grandeur insondable et infinie ». Comment fait-on cette hitbonenout, cette méditation sur la grandeur de Hachem ? Par l'étude : les maamarim de 'hassidout traitent précisément des niveaux et des sujets qui concernent la grandeur du Créateur. La prière elle-même est construite ainsi : les Pessoukei dezimra sont entièrement une hitbonenout, une introduction qui permet d'arriver au « Veahavta ». Seulement, il est impossible de comprendre ce qui y est dit sans étudier les explications données sur ces versets.
Cette hitbonenout doit produire un résultat : “להוליד מהן על ידי הדעת”, « pour en engendrer, par le Daat ». Comme nous l'avons appris au chapitre 3, “Daat” signifie attachement : l'homme n'étudie pas comme quelqu'un assis à l'université, qui apprend des choses intéressantes pour telle ou telle recherche, mais comme quelqu'un qui comprend qu'il s'agit de son âme à lui, qui s'y fatigue et se relie lui-même à la chose. Une telle étude engendre un sentiment.
Et quel est ce sentiment engendré ? “יראה במוחו ופחד ה' בליבו”, « la yirah dans son cerveau et la crainte de Hachem dans son cœur » : d'abord la yirah dans le cerveau, puis la crainte dans le cœur. Nous nous y sommes également arrêtés longuement au chapitre 3 : la yirah se dit d'une chose lointaine, et le pa'had (la crainte) d'une chose concrète et proche. Celui qui sait qu'un événement se produira dans un avenir lointain a de la yirah dans le cerveau. Et lorsqu'il voit la chose s'approcher, le sentiment devient une crainte bien plus concrète. C'est par le sentiment de yirah que l'on commence.
Et ensuite : “ואהבת ה' כאש בוערה בליבו”, « et l'amour de Hachem comme un feu brûlant dans son cœur ». Pourquoi commence-t-on par la yirah pour ne venir qu'ensuite à l'ahava ? Comme il a déjà été dit, l'amour est l'expression de la proximité, tandis que la yirah est l'expression de la distance et du respect. On ne peut pas bondir d'emblée jusqu'à l'amour et se sentir proche : il faut d'abord ressentir à quel point on est petit et éloigné, à quel point le Créateur est infini et à quel point on est soi-même néant, et de là s'éveille la yirah. Ensuite, lorsqu'on comprend que cet infini divin nous a donné la possibilité de nous relier à Lui par la Torah et les mitsvot, s'éveille un sentiment de proximité et d'amour. C'est l'ordre habituel dans la avodah, et on le retrouve également à propos de l'éducation des femmes et des enfants : on commence par leur enseigner à partir de la yirah, et de là on passe à l'ahava. Le fondement de tout cela est explicite au chapitre 41 : « le commencement de la avodah, son essentiel et sa racine », c'est la yirah, et c'est par elle qu'on commence.
Deux niveaux dans l'ahava :
L'amour comme le feu : le feu monte du bas vers le haut. C'est l'amour que l'homme éveille en lui-même, en s'élevant dans le désir, dans l'aspiration et dans l'attente de la divinité.
L'amour comme l'eau : l'eau s'infiltre du haut vers le bas. C'est un niveau plus élevé, dans lequel le Créateur, dans Sa miséricorde, fait luire pour l'homme une révélation de proximité venue d'en haut. Les deux niveaux sont expliqués dans la suite du texte.
Ici, il est question du premier niveau : “ואהבת ה' כאש בוערה בליבו כרשפי שלהבת, להיות נכספה וגם כלתה נפשו... וחשיקה וחפיצה לדבקה בו באין סוף ברוך הוא”, « et l'amour de Hachem comme un feu brûlant dans son cœur, comme les braises d'une flamme, en sorte que son âme désire et même se consume... aspirant et voulant s'attacher à Lui, l'Ein Sof béni soit-Il » : la flamme avec ses étincelles, le désir et l'aspiration jusqu'à l'extinction de l'âme. Chaque expression est ici un degré au-dessus du précédent, et le sommet de ces paroles appartient à des niveaux rares. Mais du moment que l'Alter Rebbe l'a écrit dans le Tanya, chacun a le devoir d'éveiller dans son cœur un point de cela, à son niveau.
Le machpia Rav Cholom 'Haïm Kesselman parlait aux bo'hourim avec enthousiasme du devoir de s'éveiller à l'amour de la divinité, et il leur disait : l'amour de la divinité serait-il réservé aux tsadikim ? Voilà que l'Alter Rebbe parle dans de nombreux maamarim du Torah Or et du Likoutei Torah de l'amour de la divinité, et ces livres ont été imprimés pour des 'hassidim, pas pour des tsadikim. Et il ajoutait : un homme qui se lève le matin et met les tefilin sans aucun sentiment, non par amour mais seulement parce qu'il le faut, ressemble à celui qui met les tefilin chaque matin pour mesurer si sa tête a grandi pendant la nuit : chaque matin il mesure et découvre que la taille est restée la même. Pour que la pose des tefilin ne soit pas une simple prise de mesure du crâne, elle doit se faire avec du sentiment, de l'amour et de la proximité. Chacun y a part à son niveau : qu'il éveille en lui-même une attente, un désir, une aspiration.
L'Alter Rebbe continue : “בכל ליבו ונפשו ומאודו”, « de tout son cœur, de toute son âme et de tout son pouvoir », dans les termes mêmes du Chema, « de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir ». Et il souligne que cet amour doit venir “מעומקא דליבא”, « de la profondeur du cœur », de la profondeur du ventricule droit, qui est la résidence de la nefesh haelokis. Et de quelle manière ? “תוכו רצוף אהבה”, « son intérieur est pavé d'amour », selon l'expression du Chir Hachirim, du mot ritspa, le carrelage : d'abord que tout le sol se remplisse d'amour, ensuite qu'il soit plein, et enfin débordant. Et lorsque le ventricule droit déborde, l'amour se déverse naturellement au-dehors, se répand aussi dans le ventricule gauche et agit même sur lui.
En résumé : dans cette partie, nous avons étudié le nimchal du chapitre 9. Les deux âmes se font la guerre pour le corps et tous ses membres, et l'Alter Rebbe détaille les objectifs de la nefesh haelokis en sept étapes : depuis la domination imposée contre le gré du corps, en passant par la conduite, la discipline, le bittul et le désir, jusqu'à ce que les membres deviennent merkava et vêtement, que le corps tout entier soit rempli d'elles seules et qu'aucun étranger n'y passe. Nous nous sommes ensuite arrêtés sur la voie de la mise en pratique : remplir les trois mo'hin de la 'Ho'hma, de la Bina et du Daat de la nefesh haelokis, faire hitbonenout sur la grandeur de Hachem qui est insondable, engendrer par le Daat la yirah dans le cerveau et la crainte dans le cœur, et à partir de là un amour comme des braises de feu, venu de la profondeur du cœur, jusqu'à ce qu'il déborde et se répande également dans le ventricule gauche.
Dans la partie suivante, nous reprendrons les paroles de l'Alter Rebbe à partir de ce point, et nous nous arrêterons sur l'extension de l'amour du ventricule droit vers le ventricule gauche, ainsi que sur la suite du nimchal.