Dans la partie précédente, au chapitre 7, nous avons étudié la kelipat noga : le minéral, le végétal et l'animal permis à la consommation, ainsi que la nefesh habahamis (l'âme animale) du juif. La particularité de la kelipat noga est qu'elle peut monter vers le haut comme descendre vers le bas, et tout dépend de l'homme. Celui qui mange une viande grasse pour l'amour du Ciel, comme Rav Nahman dont parle la Guemara, ou celui qui prend plaisir à un aliment le Chabbat au titre de la mitsva du oneg Chabbat, élève cet aliment vers la sainteté. En revanche, celui qui mange pour assouvir son désir fait descendre la vitalité de l'aliment dans les trois kelipot impures. Cela dit, il lui reste la possibilité de la faire remonter vers la sainteté, et le fait qu'il ait récité une bénédiction ne change rien : la bénédiction est une chose, l'intention avec laquelle on mange en est une autre. Il est bon de noter que chez les 'hassidim on avait l'usage de ne pas rechercher l'embellissement des mitsvot liées au manger et au boire, car elles risquent elles aussi de rendre l'homme plus matériel, même si l'Alter Rebbe lui-même ne fait pas cette distinction et parle simplement du plaisir du Chabbat et des fêtes.
Nous avons également étudié les aliments interdits, entièrement liés et retenus entre les mains de la kelipa et de l'impureté : de là leur nom, « issour », qui vient du mot « lien ». Pour eux, il n'existe pas de voie d'élévation, sauf dans des cas rares : par la techouva, ou dans l'avenir, à la venue du Machia'h.
Le chapitre 8 (page 12b) vient compléter le sujet. L'Alter Rebbe ajoute un défaut supplémentaire que présentent les aliments interdits par rapport aux aliments permis, puis il traitera d'autres exemples de choses liées aux trois kelipot impures, non plus dans le domaine de la nourriture, mais dans celui de la parole et de l'étude.
Le texte du chapitre :
« ועוד זאת » (« et de plus ») : en plus de ce qui a été expliqué au chapitre 7, à savoir que les aliments interdits sont retenus entre les mains de la kelipa et n'en remontent pas, il existe en eux un défaut supplémentaire, « שלכך נקראים בשם איסור » (« et c'est pourquoi ils sont appelés du nom d'issour, interdit »).
Imaginons le cas d'un homme qui a mangé un aliment interdit « בלא הודע » (« sans le savoir »), c'est-à-dire sans avoir eu la moindre idée que cet aliment était interdit : il a acheté de la viande dans un magasin, il la croyait cachère lemehadrin, et il s'est avéré par la suite qu'elle était trefa. Et plus encore : il a mangé « לשם שמים לעבוד ה' בכוח אכילה ההיא » (« pour l'amour du Ciel, afin de servir D.ieu par la force que lui donne cette nourriture ») : il a récité la bénédiction, et toute son intention était d'avoir la force de servir le Créateur. Il ne s'est même pas contenté de l'intention, mais « וגם פעל ועשה כן » (« et il a effectivement agi ainsi ») : il a réellement investi toutes les forces reçues de cet aliment dans la Torah et la prière.
À première vue, dans le cas d'un aliment permis, nous voyons que c'est précisément l'utilisation de son énergie pour la Torah et les mitsvot qui l'élève vers la sainteté. Pourquoi ne pas dire la même chose ici ? Là-dessus l'Alter Rebbe tranche : pour un aliment interdit, il n'en va pas ainsi. « אין החיות שבה עולה ומתלבשת בתיבות התורה והתפילה » (« la vitalité qui s'y trouve ne monte pas et ne se revêt pas dans les mots de la Torah et de la prière »). Même si les paroles qu'il a prononcées sont des paroles de sainteté, la vitalité reste dans les trois kelipot impures et ne monte pas. Et la raison en est qu'elle est « assoura », liée, entre les mains de la sitra a'hra des trois kelipot impures : puisque la chose est « verrouillée » à l'intérieur du mal, la bonne intention ne lui sert de rien.
Quelle est la différence entre un aliment permis et un aliment interdit ?
Cette question a été posée au Rebbe, et sa réponse est imprimée dans les Igrot Kodech, tome 14. Le Rebbe explique que le fait même qu'un aliment matériel puisse s'élever vers la sainteté est déjà en soi une nouveauté extraordinaire : l'aliment est matériel et physique, alors que la Torah et la prière sont d'ordre spirituel et divin. Comment une viande posée sur l'étal du boucher pourrait-elle devenir de l'énergie divine ? Et puisqu'il s'agit d'une innovation, on lui applique la règle « ein lekha bo ela 'hidoucho » (tu n'as en cela que ce qui a été innové) : l'élévation n'est possible que dans les cas précis où la Torah l'a établie. Il n'y a donc pas à s'étonner qu'un aliment interdit ne s'élève pas ; l'étonnement devrait être inverse : comment un aliment permis, lui, peut-il s'élever ?
Le Rebbe poursuit dans sa lettre avec une belle analogie :
La main : un homme qui reste assis à écrire de sa main des paroles de Torah pendant de longues heures, et à côté de lui un homme qui écrit des futilités et des sottises : on ne remarque aucune différence dans la main physique elle-même. Les contenus intellectuels la traversent comme l'eau traverse un tuyau : ils entrent d'un côté et sortent de l'autre, et le tuyau n'est pas modifié par l'eau qui l'a traversé.
Le cerveau : plus un homme utilise son cerveau pour des matières intellectuelles, plus il approfondit et ajoute des idées, plus nous constatons que son cerveau devient fin et subtil, et il est ensuite capable de comprendre des notions abstraites ; celui qui n'a jamais étudié, au contraire, a du mal à saisir. Et plus on introduit dans le cerveau des futilités et des sottises, plus il devient opaque. Il est rapporté quelque part que même les sillons du cerveau se modifient physiquement du fait de l'étude, et que l'on constate une différence dans leur nombre et leur nature entre le cerveau de celui qui a étudié toute sa vie et celui de qui n'a jamais étudié.
Il faut y réfléchir : le cerveau et la main sont tous deux un morceau de chair matérielle, et tous deux servent de passage à quelque chose de spirituel. Simplement, le Saint béni soit-Il a créé le cerveau de telle manière que les contenus de sagesse s'y saisissent et le transforment, et la main de telle manière que ces mêmes contenus ne font que la traverser sans la changer.
Il en est exactement de même dans notre sujet : l'aliment permis a été créé dès l'origine de telle manière que les choses saintes s'y saisissent, et il s'affine et s'élève par elles ; l'aliment interdit, lui, reste tel qu'il était. Par conséquent, que l'homme ait su ou non, le fait ne change pas : l'aliment est interdit, et il n'a pas la capacité de s'élever du fait que sa force a été employée pour la Torah et la prière.
Un exemple halakhique : celui qui abat un premier-né
Le Rebbe apporte quelque part un exemple halakhique intéressant, lié à ce passage du Tanya. Le premier-né d'un animal pur (un bœuf, un agneau, une vache) est saint dès sa naissance. Du temps où le Temple est debout, il faut amener ce premier-né au Temple ; et s'il se produit en lui un défaut (moum), il est permis de l'abattre, il devient alors profane et l'on peut le vendre. Mais le propriétaire de l'animal n'a pas le droit de décider par lui-même qu'un défaut s'est produit : il doit l'amener à un expert habilité à examiner les défauts, qui déterminera si ce défaut autorise l'abattage. Ces lois sont expliquées dans le traité Bekhorot.
Et la Michna y enseigne : « השוחט את הבכור ונודע שלא הראהו » (« celui qui abat le premier-né et qu'on apprend ensuite qu'il ne l'a pas montré ») : un homme a abattu le premier-né et vendu sa viande, et il s'est su ensuite qu'il n'avait pas montré le défaut au sage, alors que des gens avaient déjà acheté et mangé. La Michna tranche : « מה שאכלו אכלו, ויחזיר להם את הדמים » (« ce qu'ils ont mangé, ils l'ont mangé, et il leur rendra l'argent ») : les acheteurs ne doivent rien pour ce qu'ils ont mangé, et le vendeur est tenu de leur restituer leur argent. Et même si l'acheteur a servi de cette viande un repas pour des centaines de personnes, le vendeur doit lui rendre la totalité de la somme. À première vue, pourquoi rendre l'argent d'un aliment que le client a déjà mangé ?
La raison est que l'aliment interdit n'a aucune prise sur l'homme. Les commentateurs expliquent que « l'âme de l'homme s'en dégoûte » : dès qu'il apprend qu'il a consommé une chose interdite, son âme la rejette, et on le considère en pratique comme s'il n'avait rien mangé du tout, bien qu'il ait mangé et se soit rassasié ; c'est pourquoi le vendeur doit rendre l'argent. Voilà un exemple tiré du monde de la halakha pour le point intérieur exposé dans le Tanya : l'aliment interdit n'a aucune capacité de devenir sang et chair de sa chair de manière pleine et bonne, et cela s'exprime jusque dans le niglé, la partie révélée de la Torah, par l'obligation de restituer.
En résumé : dans cette partie, nous avons étudié l'ouverture du chapitre 8, où l'Alter Rebbe ajoute un défaut supplémentaire propre aux aliments interdits. Même celui qui a mangé un aliment interdit sans le savoir, pour l'amour du Ciel, et qui a réellement investi la force reçue de cette nourriture dans la Torah et la prière, la vitalité de cet aliment ne monte pas et ne se revêt pas dans les mots de la Torah et de la prière, parce qu'elle est liée entre les mains de la sitra a'hra. Nous avons expliqué, d'après la lettre du Rebbe dans les Igrot Kodech tome 14, que l'élévation même du matériel vers la sainteté est une nouveauté, et que « tu n'as en cela que ce qui a été innové », comme dans l'analogie de la main qui ne change pas du fait de l'écriture, face au cerveau qui s'affine par l'étude. Enfin, nous nous sommes arrêtés sur l'exemple halakhique de la Michna dans Bekhorot, « ce qu'ils ont mangé, ils l'ont mangé, et il leur rendra l'argent », qui exprime que l'aliment interdit n'a aucune prise dans l'âme de l'homme.
Dans la partie suivante, nous traiterons d'autres exemples de choses liées aux trois kelipot impures, non plus dans le domaine de la nourriture, mais dans celui de la parole et de l'étude.