Dans la partie précédente, nous avons étudié le conseil de l'Alter Rebbe: habituer l'âme à éprouver du dégoût pour le mal, en répétant encore et encore l'hitbonenout (la méditation réfléchie) qui y a été présentée. Dans cette partie, nous achevons le sujet: de quel dégoût s'agit-il au juste, en quoi se distingue-t-il des sigoufim (les mortifications du corps), et pourquoi, du côté positif précisément, celui de la joie en Hachem, l'Alter Rebbe emploie-t-il un langage tout à fait différent.
Le dégoût du mal, et ce qui le distingue des sigoufim:
Il n'est pas question ici de mortifications. Les sigoufim portent sur ce dont l'homme a réellement besoin, alors qu'il s'agit ici de refuser les désirs pour ce qui est interdit, ou pour des choses superflues dont on n'a nul besoin: en cela, il n'y a aucune mortification. L'homme s'habitue à ce qu'un aliment savoureux dont il n'a pas besoin (un gâteau couvert de crème, des frites, et ainsi de suite, chacun selon son monde) lui devienne parfaitement répugnant. Et a fortiori lorsqu'il s'agit de choses véritablement interdites, comme des images interdites.
Comment s'y habituer? Chaque fois que l'homme voit une telle chose, qu'il s'habitue à cracher de côté, comme celui qui aperçoit quelque chose qui lui soulève l'estomac. Il ne s'agit pas d'une démonstration vers l'extérieur ni à l'adresse d'autrui, et il n'est même pas nécessaire que quiconque le remarque: c'est un ressenti intérieur, de lui envers lui-même seulement. Et à force de répéter le geste, la chose s'imprime dans son âme jusqu'à ce que le mal lui devienne réellement repoussant. Selon l'expression de l'Alter Rebbe: "יהא נמאס קצת באמת", "il lui deviendra un peu répugnant, en vérité".
[Il faut souligner que ce dégoût n'a absolument rien à voir avec une humeur sombre ou avec la déprime: c'est un sentiment de répulsion à l'égard de la chose elle-même. On ne mange pas un aliment qui nous écoeure; et une fois que l'homme s'est habitué à le trouver répugnant, il se réjouit de ne pas y avoir touché, et il a même pitié de celui qui le consomme, comme lorsqu'on voit quelqu'un tirer sa nourriture d'une poubelle. Cela ne s'obtient pas en un jour, mais par l'habitude et l'entraînement, jusqu'à ce que même une chose simplement superflue lui devienne répugnante.]
Après le versant négatif, l'Alter Rebbe passe au versant positif: "וכשירגיל לשמח נפשו בה'", "et lorsqu'il s'habituera à réjouir son âme en Hachem", c'est-à-dire à se réjouir des choses divines, des mitsvot, des fêtes. Comment? "על ידי התבוננות בגדולת ה'", "par l'hitbonenout dans la grandeur de Hachem": à force de méditer longuement sur la grandeur de Hachem, il comprendra que voilà ce qui réjouit et vivifie l'âme.
Et ici, il faut être attentif aux mots. Du côté négatif, l'Alter Rebbe écrit que lorsque l'homme s'habituera à détester le mal, celui-ci "lui deviendra un peu répugnant, en vérité". Mais du côté positif, il n'écrit pas qu'il sera "un peu joyeux, en vérité"; il écrit: "הרי באתערותא דלתתא אתערותא דלעילא", "car par un éveil d'en bas (itarouta dileTata) vient un éveil d'en haut (itarouta diLeéla)". Lorsque l'homme éveille son âme d'en bas, en multipliant l'hitbonenout dans les sujets qui conduisent à la joie en Hachem, la chose s'éveille d'en haut, et le Saint béni soit-Il agit en lui à la manière même dont lui agit sur lui-même.
C'est le commentaire bien connu du Baal Chem Tov sur le verset "Hachem est ton gardien, Hachem est ton ombre à ta droite": Hachem est l'ombre de l'homme. De même que celui qui marche au soleil et fait un mouvement de la main voit aussitôt son ombre reproduire exactement ce mouvement, ainsi "Hachem est ton ombre". Si l'homme veut que le Saint béni soit-Il fasse quelque chose avec lui, cela dépend de lui: l'homme agit, et Hachem, tel une "ombre", agit de même. Si l'homme éveille de son côté, d'en bas, le désir de se réjouir de la divinité, le Saint béni soit-Il fera qu'il ait véritablement cette joie en la divinité.
Et pourquoi, du côté positif, cela ne se produit-il pas de soi-même? Parce que les affaires de ce monde et ses désirs sont présents dans notre monde, ils nous sont familiers, ils font partie du quotidien; c'est pourquoi, lorsque l'homme s'habitue à les trouver répugnants et à s'en éloigner, cela reste dans son pouvoir: il peut agir sur lui-même et parvenir à cet état. Mais la divinité est abstraite pour notre conscience, et il ne dépend pas de nous qu'à force de penser à elle nous nous mettions soudain à l'aimer. Sans siata diChemaya (l'aide du Ciel), cela ne viendra pas tout seul, et c'est donc précisément ici qu'est requise une itarouta diLeéla.
Alors peut se produire quelque chose de particulier et de rare. L'Alter Rebbe emploie l'expression "וכולי האי ואולי", "tout cela, et peut-être": peut-être, après tant d'efforts, de travail, d'investissement, de prières et d'hitbonenout, "יערה עליו רוח ממרום", "un esprit sera répandu sur lui d'en haut", le Saint béni soit-Il déversera sur lui un souffle divin, "ויזכה לבחינת רוח משרש איזה צדיק שתתעבר בו לעבוד ה' בשמחה אמיתית", "et il méritera un niveau de rouah provenant de la racine de quelque tsaddik, qui viendra s'investir en lui, afin de servir Hachem dans une joie véritable".
Qu'est-ce que cela signifie? Tsaddik, il ne le deviendra pas: seul celui qui a été créé d'emblée comme tsaddik atteint ce niveau, et lui a été créé pour être un beinoni (l'homme "intermédiaire"). Mais il peut mériter que, depuis la racine d'un tsaddik véritable, de quelqu'un qui possède pleinement une racine de tsidkout, descende et se revête en lui un niveau de rouah: non pas le niveau de nechama, mais celui de rouah (parmi les niveaux nefech, rouah, nechama, haya, yechida), qui est plus élevé que celui de nefech. Ce rouah s'investit en lui (hitabrout) et élève son âme à un état supérieur, jusqu'à ce qu'il ait véritablement l'amour de la divinité et une joie authentique dans le service de Hachem.
Et il n'en résulte aucun manque pour le tsaddik. L'âme est spirituelle et infinie: on peut y puiser sans qu'elle cesse d'être entière, à l'image d'un feu auquel on allume un autre feu, le feu d'origine ne diminuant en rien lorsqu'on y allume une bougie de plus.
Il faut distinguer ici entre différentes formes de descente d'une âme:
Le guilgoul (la réincarnation): l'âme redescend dans le monde, et parfois elle descend parce qu'elle n'a pas achevé, lors de son premier séjour ici, tout ce qui lui incombait.
La descente pour les besoins de la génération: parfois, un tsaddik qui a déjà accompli tout son travail est renvoyé dans le monde, non pas pour lui-même, mais afin d'aider les hommes de sa génération.
La seule hitabrout du rouah: et parfois l'âme ne descend pas tout entière; seul le rouah du tsaddik descend et se revêt dans le beinoni qui se peine et travaille dur, et qui aspire à éprouver un sentiment véritable. Le Saint béni soit-Il revêt en lui ce rouah, et il le reçoit comme un cadeau.
Mais ce cadeau demeure conditionnel: de même qu'il est venu par une itarouta dileTata, sa permanence dépend de la poursuite du travail de l'homme. S'il cesse de se peiner, il cessera de recevoir; s'il continue son travail, il continuera de le retenir, et le serment se réalisera véritablement en lui.
L'Alter Rebbe cite à ce propos le verset: "כדכתיב שמחו צדיקים בה'", "comme il est écrit: réjouissez-vous, tsaddikim, en Hachem". Il faut y être attentif: dans le passage précédent il est question du "tsaddik" au singulier, et aussitôt après de "tsaddikim" au pluriel. Comment sont-ils devenus soudain plusieurs? C'est que "tsaddikim" désigne à la fois le tsaddik d'origine et le beinoni qui a mérité cette inspiration et est devenu une sorte de tsaddik. Et ainsi, "ותתקיים בו באמת השבועה שמשביעים תהי צדיק", "se réalisera véritablement en lui le serment que l'on fait prêter: sois un tsaddik".
En résumé: chaque âme, avant sa descente dans le monde, se voit faire prêter le serment "sois un tsaddik". Et même si tout homme n'est pas appelé à être un tsaddik, ce serment peut s'accomplir par étapes:
S'entraîner aux sensations du tsaddik: tsaddik il ne le sera pas, mais il lui faut s'habituer aux ressentis du tsaddik, qui déteste véritablement le mal. Par un entraînement quotidien: chaque fois qu'il verra une chose interdite ou un aliment de désir superflu, qu'il s'habitue à le trouver répugnant. Et même si, à ce stade, tout cela n'est encore que "imagination" et que la chose ne lui répugne pas vraiment, il accomplit par là le serment "sois un tsaddik" dans la mesure qui est en son pouvoir.
L'habitude devient une seconde nature: peu à peu, on peut progresser vers une étape supplémentaire, où l'habitude devient une seconde nature, et où se forme réellement chez l'homme une nature nouvelle de dégoût du mal.
Itarouta diLeéla: et après tout ce labeur, "tout cela, et peut-être", un esprit sera répandu sur lui d'en haut, et un niveau de rouah provenant de la racine de quelque tsaddik viendra s'investir en lui, pour servir Hachem dans une joie véritable.
Dans la partie suivante, nous poursuivrons les propos de l'Alter Rebbe au chapitre 14 et la suite de l'explication du service du beinoni.