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Chapitre 14 - La place du cœur chez le bénoni

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Après nous être arrêtés sur la place du cerveau et sur celle du cœur, voyons maintenant où se situe le cœur chez le bénoni, l'homme dit « intermédiaire ». Le bénoni ne domine pas son cœur, et c'est pourquoi il a encore des désirs; mais il ne se trouve pas non plus sous l'autorité de son cœur, il n'exécute pas automatiquement ce que celui-ci lui dicte. D'où l'expression du Tanya « באמרו לליבו » (« en disant à son cœur ») : il a la force et la capacité de convaincre son cœur, de lui proposer telle ou telle explication qui modifiera la situation dans laquelle il se trouve.

Dans toute faute vers laquelle un homme se sent attiré, il y a en réalité deux séductions, et les deux doivent être présentes: sans quoi il ne commettrait pas la faute.

  1. La séduction apparente: le désir pour la chose elle-même. Il est attiré par cet aliment-là, par cette affaire-là.

  2. La séduction cachée: sous la surface, une seconde séduction est nécessaire pour soutenir la première. « Ne t'inquiète pas, il ne s'est rien passé. Même si tu le fais, tu ne te coupes pas de Hachem, cela ne te transforme pas en non-juif, tu restes juif, bien accepté dans la société, tout va bien. » Cette séduction est un embrouillement que l'homme se fait à lui-même, et c'est pour cela qu'on l'appelle rouah chtout, un « souffle de folie »: l'homme s'embrouille lui-même l'esprit.

Sans cet embrouillement, il ne tomberait pas du tout. Car, comme le Tanya l'expliquera plus loin, dès l'instant où un homme transgresse la volonté de Hachem, il est coupé de Lui, et il n'y a aucune différence entre une petite faute et une grande. C'est comme un malade branché à des machines et que l'on décide de débrancher: la faute, c'est le débranchement lui-même. Si l'homme savait et ressentait qu'à l'instant où il transgresse la volonté de Hachem il tranche son lien avec Lui, l'idée ne lui viendrait même pas à l'esprit, et le yetzer hara ne réussirait jamais à l'en convaincre. Voilà pourquoi le yetzer hara commence par lui embrouiller le cerveau et lui dire qu'il ne s'est rien passé, que les branchements continuent comme si rien n'était arrivé; et c'est seulement après avoir réussi cela qu'il arrive avec la séduction précise: puisque c'est ainsi, vas-y, fais-le.

Il en ressort que le bénoni ne peut pas arrêter le processus au niveau de la séduction apparente elle-même: il ne peut pas se dire que cet aliment n'est pas bon au moment où le yetzer hara lui affirme qu'il l'est. Mais il peut très bien affronter la séduction cachée, celle qui soutient tout l'édifice: il se dira qu'il n'y a aucune vérité dans les paroles du yetzer hara quand celui-ci prétend qu'« il ne s'est rien passé », car en vérité, s'il commet la faute, il se coupe de Hachem. En dévoilant cela, il brise toute la base sur laquelle travaille le yetzer hara, et il lui devient dès lors plus facile de ne pas tomber dans le désir. C'est l'idée que l'Alter Rebbe explique ici.

Il vaut la peine d'ajouter ceci: on trouve ailleurs un autre type de réflexion. L'homme se dit: « Quoi, tu es bête? Tout ce qu'on te dit, tu le fais? » Comme celui à qui l'on demande pourquoi il a commis une sottise et qui répond « c'est lui qui me l'a dit », et on lui répond: s'il t'avait dit de sauter du toit, tu aurais sauté aussi? Ici de même: tout ce que ton cœur te dit, tu es obligé de le faire? C'est certes une pensée capable d'arrêter un homme, mais l'Alter Rebbe ne va pas dans cette direction; il en prend une plus élevée et plus profonde. Non pas « ne tombe pas parce qu'il ne convient pas à un homme intelligent comme toi de tomber », mais: ne tombe pas afin de ne pas te couper de Hachem, et sache que si tu fautes, quelle que soit la dimension de la faute, tu t'es coupé.

L'homme placé devant une séduction doit immédiatement dévoiler à son cœur que le yetzer hara n'a pas raison dans la sottise qu'il lui raconte: « באמרו לליבו: אינני רוצה להיות רשע אפילו שעה אחת » (« en disant à son cœur: je ne veux pas être un racha, même une seule heure »). Pourquoi ne le veut-il pas? À première vue, il pourrait se dire: je serai racha une heure seulement, et ensuite je ferai techouva.

Mais personne n'accepte d'être tué, même si on lui promet de le ramener à la vie le lendemain, comme dans l'histoire connue de Rabba et de Rabbi Zeira. Et personne n'accepte de couper le câble sur la promesse « ne t'inquiète pas, coupe pour un jour et demain on rebranchera »: qui dit que l'on parviendra à rebrancher? En pratique, le bénoni n'a même pas besoin d'en arriver à cette négociation: il se maîtrise, tout simplement, dans la pensée comme dans l'action. Heureux celui qui se trouve dans un tel état, mais ce n'est pas chose facile: c'est un travail bien réel.

« כי אינני רוצה להיות מובדל ונפרד ח"ו מהשם אחד בשום אופן » (« car je ne veux à aucun prix être séparé et détaché, à D. ne plaise, de Hachem Un ») : s'il devient racha, c'est qu'il s'est coupé de Hachem, et cela il ne le veut pas. Et ici, il n'y a plus de place pour l'argument « coupe-toi juste un instant », car nul n'accepte de se couper de sa propre vie, ne serait-ce qu'un instant. D'où savons-nous que la faute coupe? « כדכתיב: עונותיכם מבדילים וגו' » (« comme il est écrit: vos fautes font séparation... ») : chaque faute devient un écran qui dissimule et qui sépare, et cela est bien une coupure. Quant au fait que l'on puisse ensuite se relier de nouveau, c'est la bonté de Hachem qui nous rebranche; mais cela ne signifie pas qu'aucune coupure n'a eu lieu au moment de la faute: à cet instant, la coupure était totale.

« רק אני רוצה לדבקה בו, נפשי רוחי ונשמתי, בהתלבשן בשלשה לבושיו יתברך שהם מחשבה דיבור ומעשה, בה' ותורתו ומצוותיו » (« je ne veux que m'attacher à Lui, mon nefech, mon rouah et ma nechama, en les revêtant de Ses trois vêtements qui sont la pensée, la parole et l'action, en Hachem, Sa Torah et Ses mitsvot ») : comment l'homme attache-t-il son nefech, son rouah et sa nechama au Créateur? En les revêtant des trois vêtements divins: pensée, parole et action. Les trois triades de cette phrase se déroulent chaque fois dans un sens différent, et elles se correspondent très exactement:

  • « נפשי », mon nefech: c'est le nom donné à la partie inférieure de l'âme de l'homme, celle qui est liée à ses facultés d'action. D'où « l'action », et en parallèle « Ses mitsvot ».

  • « רוחי », mon rouah: une partie plus élevée de l'âme, liée surtout aux émotions et aussi à la parole, selon l'expression du Targoum « לרוח ממללא », un esprit qui parle. D'où « la parole », et en parallèle « Sa Torah ».

  • « ונשמתי », ma nechama: la partie intellectuelle et pensante de l'homme. D'où « la pensée », et en parallèle « en Hachem », dans la divinité elle-même.

Dans la première triade, l'ordre va du plus léger au plus lourd: d'abord le nefech et l'action, car il est plus facile d'affronter le yetzer hara pour ne pas tomber dans l'action que pour ne pas tomber dans la pensée, et ceci bien que l'action soit le résultat de la pensée et de la parole. En revanche, dans la triade « Hachem, Sa Torah et Ses mitsvot », l'ordre va du haut vers le bas. Les deux sens réunis couvrent l'ensemble des situations.

[Il faut le souligner: ce n'est pas la mesure du bénoni de tomber, ni dans l'action ni dans la pensée, car le bénoni ne tombe en rien, et il lui incombe évidemment de s'arrêter dans les trois. Voilà justement la différence entre le racha et le bénoni: chez le racha, la chose est bien présente et se tient pour ainsi dire « à deux doigts » de se produire, sauf qu'il ne l'accomplit pas en acte (le racha n'est pas obligé de commettre la faute en pratique, il suffit que la chose existe chez lui à l'état de possibilité); tandis que chez le bénoni, cela ne tient même pas comme possibilité: c'est tout simplement exclu, impensable pour lui.]

Et où le bénoni puise-t-il cette force? « מאהבה מסותרת שבלב כללות ישראל שנקראו אוהבי שמך » (« de l'amour caché dans le cœur de l'ensemble d'Israël, qui sont appelés ceux qui aiment Ton Nom »). Cet amour caché existe chez chaque juif, et il est dit « caché » dans les deux sens: caché de l'extérieur, parce que le yetzer hara le recouvre; et caché de l'intérieur, parce qu'en lui-même il est si profond qu'il n'arrive pas à se révéler, et qu'il demeure dans une très grande profondeur.

Et où voit-on que tout Israël aime le Créateur? Le roi David dit dans les Psaumes « ceux qui aiment Ton Nom », et par là tout le peuple d'Israël est appelé « ceux qui L'aiment ». Chez l'un, la chose est révélée, chez l'autre elle est dissimulée, mais chaque juif est inclus dans l'ensemble d'Israël, et tous aiment Hachem. C'est pourquoi le bénoni dit à son cœur: j'aime Hachem, et je ne veux en aucune façon me couper de Lui.

Comme nous l'avons dit d'emblée, ce qui fait tomber l'homme n'est pas seulement le désir pour telle chose précise, mais surtout cette sottise qui lui souffle qu'il ne s'est rien passé. Or, même un homme qui toute sa vie a fauté à droite et à gauche possède un « feu rouge », une ligne qu'il ne franchira pas: lorsqu'il se trouve devant l'épreuve du kiddouch Hachem, lorsqu'on lui dit de changer de religion ou de mourir en juif. Dans la plupart des cas, il saura quoi faire, alors même que toute sa vie il n'a rien accompli. Pourquoi s'arrête-t-il précisément là? Parce qu'en ce point, le yetzer hara ne peut plus lui dire cette sottise qu'il ne s'est rien passé et que l'on peut continuer; et comme il ne peut plus le lui dire, l'homme ne tombe pas. [Et cette messirout nefech expie toutes ses fautes: dès qu'il parvient à cet état, le voici saint.]

En résumé: dans cette partie, nous avons étudié la place du cœur chez le bénoni, qui ne domine pas son cœur mais n'est pas non plus soumis à son autorité, d'où sa force « en disant à son cœur ». Nous avons d'abord distingué les deux séductions présentes dans toute faute, le désir apparent et la sottise cachée selon laquelle « il ne s'est rien passé », et nous avons vu que le bénoni affronte précisément la séduction cachée, en dévoilant que toute faute le coupe de Hachem, comme il est écrit « vos fautes font séparation ». Nous nous sommes arrêtés sur les trois triades qui se correspondent: nefech-action-mitsvot, rouah-parole-Torah, nechama-pensée-divinité, puis sur la source de la force du bénoni, l'amour caché dans le cœur de l'ensemble d'Israël, et sur le renforcement que procure le point du kiddouch Hachem.

L'explication développée de cet amour caché, nous la laisserons pour le chapitre 18 et les suivants.