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Chapitre 13 - Introduction : qui tranche dans l'âme ?

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Nous arrivons au chapitre 13 du Likoutei Amarim, la première partie du Tanya. Après avoir étudié, au long des douze chapitres précédents, la définition et la nature du beinoni (l'homme « intermédiaire »), ce chapitre va nous enseigner qu'il existe chez lui trois niveaux différents. On y trouvera également des réponses à une partie des questions que l'Alter Rebbe avait posées au chapitre premier, tout au début du Tanya. Le chapitre se trouve au folio 18a (page 35).

L'Alter Rebbe ouvre le chapitre en rappelant une citation déjà amenée au chapitre premier, à la première page du Tanya. Là-bas, en évoquant les catégories existantes, « justes, intermédiaires et méchants », il précisait qu'il y a plus en détail : le juste à qui il est bien, le juste à qui il est mal, le méchant à qui il est bien, le méchant à qui il est mal, et le beinoni. À ce propos, il citait les paroles de la Guemara, à la fin du neuvième chapitre du traité Berakhot, où la Guemara explique la différence entre les justes, les méchants et les intermédiaires : « les justes, c'est le bon penchant qui les juge ; les méchants, c'est le mauvais penchant qui les juge ; les intermédiaires, l'un et l'autre les jugent ». Et pour chacun d'eux, la Guemara apporte une preuve tirée d'un verset (dans la Guemara, cela est rapporté au nom de Rabbi Yossé HaGuelili) :

  • « Les justes, le bon penchant les juge » : ils n'ont absolument pas de mauvais penchant. La preuve en est le verset « ולבי חלל בקרבי », « et mon cœur est 'halal en moi », expression que l'Alter Rebbe reprendra plus loin dans le chapitre. On sait que le mot 'halal reçoit deux explications : soit dans le sens de « vide », soit dans le sens de « mort ». Tel est le niveau des justes.

  • « Les méchants, le mauvais penchant les juge » : comme il est dit dans les Psaumes, « נאום פשע לרשע בקרב ליבי . . אין פחד אלוקים לנגד עיניו », « la transgression parle au méchant au fond de mon cœur... il n'y a pas de crainte de Dieu devant ses yeux ». Chez le méchant, il n'existe aucun état de crainte de Dieu : l'unique juge, le seul à avoir voix au chapitre, est le mauvais penchant.

  • Et ici arrive l'expression de la Guemara dont traite le chapitre 13 : « les intermédiaires, l'un et l'autre les jugent », il y a deux instances qui jugent le beinoni. Comme il est dit : « כי יעמוד לימין אביון », « car Il se tient à la droite du pauvre » : le Saint béni soit-Il se tient à la droite du pauvre pour lui prêter assistance d'en haut, « להושיע משופטי נפשו », « pour le sauver de ceux qui jugent son âme ». Or de cette expression, « ceux qui jugent son âme », au pluriel, Rabbi Yossé HaGuelili démontre qu'il y a chez le beinoni deux juges : « l'un et l'autre les jugent ».

Et c'est sur ce point que l'Alter Rebbe va relever la précision du langage de Rabbi Yossé HaGuelili :

« ובזה יובן לשון מאמרז"ל בינונים זה וזה שופטן [פי' יצר טוב ויצר הרע] דכתיב כי יעמוד לימין אביון להושיע משופטי נפשו », « Et par cela se comprend le langage de nos Sages : les intermédiaires, l'un et l'autre les jugent [c'est-à-dire le bon penchant et le mauvais penchant], comme il est écrit : car Il se tient à la droite du pauvre pour le sauver de ceux qui jugent son âme ». Et l'Alter Rebbe souligne dans les paroles de nos Sages : « ולא אמרו זה וזה מושלים ח"ו », « et ils n'ont pas dit : l'un et l'autre gouvernent, à Dieu ne plaise ». Autrement dit, les Sages n'ont pas dit dans la Guemara que, chez le beinoni, le bon penchant et le mauvais penchant gouvernent.

La différence entre un juge et un gouverneur : dans un tribunal siège une formation de plusieurs juges, l'un dit une chose et l'autre dit le contraire. Là où il y a un gouverneur, en revanche, il dit et la chose se fait. Il n'exprime pas une « opinion » : le gouverneur parle et sa parole descend jusqu'aux derniers échelons, jusqu'au niveau de l'exécution. Le juge, lui, n'est qu'un parmi d'autres : un autre juge dit le contraire ou s'oppose à lui, et l'on peut encore faire appel devant une instance supérieure. Ses paroles n'obligent pas à ce que la chose se réalise sur le terrain, contrairement à celles du gouverneur.

C'est pourquoi nos Sages ont pesé leurs mots et n'ont pas dit du beinoni « l'un et l'autre gouvernent » : chez lui, le bon penchant et le mauvais penchant ne gouvernent pas. Car dire que le mauvais penchant gouverne signifierait qu'il domine effectivement le corps de l'homme, et alors celui-ci ne serait plus du tout un beinoni : « כי כשיש איזו שליטה וממשלה ליצר הרע בעיר קטנה אפי' לפי שעה קלה נקרא רשע באותה שעה », « car dès qu'il y a une quelconque domination et gouvernance du mauvais penchant dans la petite ville, ne serait-ce que pour un court instant, il est appelé méchant à cet instant ». [Comme nous l'avons longuement étudié au chapitre 11 à propos du « méchant à qui il est bien » : il suffit d'une domination et d'une gouvernance du mauvais penchant sur la « petite ville », même pour un court instant, pour qu'il soit appelé méchant à cet instant. Il est donc impossible que, chez le beinoni, le mauvais penchant gouverne.]

Ainsi, chez le beinoni, le mauvais penchant n'est rien de plus qu'un « juge » : il a une opinion et tente de la faire entendre, mais cela ne signifie pas qu'il parviendra nécessairement à la faire appliquer.

Dans les mots de l'Alter Rebbe : « אלא היצה"ר אינו רק עד"מ כמו שופט ודיין האומר דעתו במשפט », « mais le mauvais penchant n'est, par analogie, que comme un juge, un magistrat qui donne son avis au procès ». Dans le cœur de l'homme se déroule un procès, en ce sens qu'il y a un avis du côté droit et un avis du côté gauche, et que les avis divergent. Le bon penchant réclame, par exemple, d'aller prier, et le mauvais penchant fait entendre au « procès » son avis opposé. « ואעפ"כ יכול להיות שלא יהיה פסק הלכה כך למעשה », « et malgré cela, il est possible que la décision halakhique, en pratique, ne soit pas conforme à son avis ». Le mauvais penchant énonce son opinion, mais cela n'oblige en rien la réalité, puisqu'il existe un autre avis : « מפני שיש עוד שופט ודיין החולק עליו », « parce qu'il y a un autre juge, un autre magistrat qui le contredit » et dit le contraire.

Revenons aux paroles de Rabbi Yossé HaGuelili :

  • Chez le juste, il dit « le bon penchant les juge » : il est clair que le bon penchant y est aussi « gouverneur », puisqu'il n'y a qu'un seul juge et un seul avis, sans aucune opposition ; ses paroles se traduisent donc dans les faits.

  • Chez le méchant, il dit « le mauvais penchant les juge » : exactement à l'inverse, l'unique juge est le mauvais penchant qui énonce son avis, et comme personne ne s'y oppose, cet avis passe aussitôt à l'exécution.

  • Chez le beinoni, il dit « l'un et l'autre les jugent » : il y a cet avis et il y a cet autre avis. C'est une guerre et une confrontation permanentes, un état dynamique qui ne se fixe jamais sur une seule position ; les avis y sont constamment partagés.

Posons d'abord un point qui va préciser la différence entre ces types d'hommes, et qui découle de ce que nous avons appris dans les chapitres précédents : le Saint béni soit-Il a créé l'homme et, en le créant, a fixé sa nature, quels traits de caractère il aurait, bons ou mauvais. Cela est fixe, sans changement possible : celui qui a été créé avec une nature faite de bons traits appartient au domaine du bien, et il entre dans la catégorie du juste.

Cependant, celui qui a été créé avec une nature faite de mauvais traits ne peut pas être un juste. Son libre choix s'exprime en ceci : bien qu'il ait de mauvais traits, il ne les fera pas passer à l'acte.

[Certes, c'est difficile pour lui, et on ne peut pas le comparer à celui qui est né avec de bons traits. Mais c'est précisément pour cela que, lorsqu'il réussit, sa réussite est « plus précieuse que tout » : il a travaillé, il s'est confronté, il s'est efforcé, et il a réussi. Chaque homme est créé pour un but différent dans ce monde.]

Quant au beinoni, sa nature intérieure est une guerre permanente : à chaque instant les juges énoncent leur avis, le bon penchant réclame d'accomplir une bonne action, et aussitôt le second juge fait entendre le contraire.

[De là découle aussi la réponse à l'argument « Tu m'as créé ainsi, que veux-Tu de moi ? » : le Saint béni soit-Il n'a pas créé l'homme de telle manière qu'il soit contraint de fauter en pratique. De telles données lui ont été remises, mais ce ne sont pas des données qui l'obligent à commettre des fautes ; ce sont des données qui l'obligent à se forcer et à s'efforcer.]

Et dans les mots de l'Alter Rebbe : « וצריך להכריע ביניהם », « et il faut trancher entre eux ». Puisqu'il y a une guerre, une décision doit nécessairement être rendue en faveur de l'un des deux camps : « והלכה כדברי המכריע », « et la loi suit les paroles de celui qui tranche ».

Cette notion apparaît dans la Guemara à la fin du traité Berakhot, dans la discussion sur le myrte et l'huile : sur lequel des deux récite-t-on la bénédiction en premier ? Beit Chammaï et Beit Hillel s'y opposent. Un des Tannaïm (Rabban Gamliel) tranche qu'il faut bénir d'abord sur l'huile, et il apporte un argument à l'appui. Et la Guemara conclut : « la loi suit les paroles de celui qui tranche ». Autrement dit : lorsque les avis divergent et qu'un troisième vient trancher entre eux, la loi est conforme à ses paroles.

À quel point cette règle est catégorique, on le voit du récit rapporté juste après, là-bas : il est raconté qu'un homme avait béni d'abord sur le myrte, et on s'est aussitôt tourné vers lui pour lui dire : « Quoi, tu ne tiens pas la règle bien connue selon laquelle la loi suit les paroles de celui qui tranche ? » C'est dire à quel point il est simple et évident que la loi suit les paroles de celui qui tranche. Et c'est précisément cette formulation que reprend l'Alter Rebbe, « la loi suit les paroles de celui qui tranche ». Nous verrons à présent qui est celui qui tranche dans le procès qui se déroule dans l'âme du beinoni.