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Chapitre 12 - La vigilance du bénoni jusque dans la pensée

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Dans la partie précédente, nous avons dégagé la définition du bénoni (l'homme « intermédiaire ») : les élans du cœur ne sont jamais accueillis chez lui avec consentement. Dans cette partie, nous allons achever cette définition et voir qu'elle ne vaut pas seulement pour ce qui se joue entre l'homme et D.ieu, mais tout autant pour ce qui se joue entre l'homme et son prochain.

« ואינו מקבלו ברצון אפילו להרהר בו ברצון » : « et il ne l'accepte pas volontiers, pas même pour y songer avec agrément ».

L'Alter Rebbe souligne jusqu'où va la vigilance du bénoni : elle s'étend à la plus infime des pensées. Y songer avec plaisir ? Certainement pas. « וכל שכן להעלותו על הדעת לעשותו », « et a fortiori d'envisager de le mettre en acte », à D.ieu ne plaise : planifier les moyens d'accomplir une faute n'est plus une pensée fugitive, c'est une chose incomparablement plus grave, et là, assurément, le bénoni ne trébuche pas.

Parler de la faute n'a pas davantage sa place. Il arrive que la ruse du yetzer se déguise en bon conseil : elle suggère à l'homme de raconter les mauvaises pensées qui lui sont venues et de montrer à quel point elles sont indignes, pourvu qu'il continue à s'en occuper. C'est comme cet homme qui accepte volontiers qu'on parle de lui, même en mal, tant qu'il reste au centre de l'image ; ainsi de ces pensées interdites, qui cherchent à occuper le centre même lorsqu'on parle contre elles. Le véritable conseil est le détournement de l'attention : tout simplement ne pas s'en occuper du tout.

Et la raison en est la suivante : « כי המהרהר ברצון נקרא רשע באותה שעה », « car celui qui y songe avec consentement est appelé racha (impie) à cet instant même », et le bénoni n'est jamais un racha, pas même l'espace d'un instant. Chez lui, une telle possibilité n'existe pas : celui qui accepte volontiers est un racha, et le bénoni n'est pas un racha. Ainsi se trouve complétée la définition du niveau du bénoni : où il se situe exactement, et le fait que tout ce qui va contre la volonté de D.ieu n'existe tout simplement pas chez lui.

Également dans ce qui relève des rapports avec le prochain :

Dans les dernières lignes du chapitre, l'Alter Rebbe développe et précise que tout cela ne concerne pas uniquement les pensées, les paroles et les actes qui semblent relever du rapport entre l'homme et D.ieu : profanation du Chabbat, aliments interdits, idolâtrie, immoralité, effusion de sang, qui constituent une large part des 248 mitzvot positives et des 365 mitzvot négatives. Même lorsque monte en l'homme une petite pensée contre un autre Juif, et même si cet autre l'a blessé, cette pensée fait de celui qui la nourrit un racha, car il est interdit selon la loi de la Torah de penser du mal d'un autre Juif : sur ce point, il n'y a aucune différence entre ce qui est entre l'homme et D.ieu et ce qui est entre l'homme et son prochain.

Voici ses termes : « וכן בדברים שבין אדם לחברו, מיד שעולה לו מהלב למוח איזו טינה ושנאה חס ושלום, או איזו קנאה או כעס או קפידה ודומיהן - אינו מקבלן כלל במוחו וברצונו », « et de même dans les rapports avec son prochain : dès que monte du cœur au cerveau quelque rancune ou haine, à D.ieu ne plaise, ou quelque jalousie, colère, contrariété et semblables, il ne les accepte nullement dans son cerveau ni dans sa volonté ». Le bénoni n'est pas prêt à accueillir dans son cerveau, avec consentement, aucune de ces middot :

  • Rancune et haine : lorsque le cœur envoie au cerveau un sentiment d'hostilité envers l'autre, à cause de ce qu'il a fait.

  • Jalousie : une middah méprisable qui loge dans la profondeur du cœur ; parfois il n'y a strictement rien entre lui et son prochain, et il est jaloux de sa seule réussite.

  • Colère : une middah méprisable qui loge dans la partie révélée du cœur, quand l'homme bouillonne et s'échauffe.

  • Contrariété (kepeida) : elle se « ressent » surtout dans le cerveau, et elle est plus subtile : une certaine insatisfaction à l'égard de la chose, sans l'ébullition de la colère.

Il vaut la peine de le noter : des tzaddikim, on a dit que leur contrariété peut provoquer, à D.ieu ne plaise, des conséquences fâcheuses ; tandis que la contrariété d'un homme ordinaire ne change rien, et parfois l'autre n'en sait même rien. Et pourtant, chez le bénoni, tout cela n'existe simplement pas et n'a aucune prise sur lui.

« ואדרבה, המוח שליט » - faire exactement l'inverse :

Il ne suffit pas que ces middot ne soient pas accueillies ; l'Alter Rebbe exige du bénoni un niveau plus élevé encore : « ואדרבה, המוח שליט ומושל ברוח שבליבו לעשות ההפך ממש », « au contraire, le cerveau domine et gouverne l'esprit qui est dans son cœur, pour faire exactement l'inverse ». Quand on parlait de la maîtrise du cerveau sur le cœur dans ce qui touche au rapport avec D.ieu, cela paraissait relativement aisé : le cerveau domine le cœur et écarte le désir d'un aliment interdit. Mais ici, le cerveau domine le cœur même à l'heure où quelqu'un l'a gravement blessé, et il a le pouvoir d'écarter la colère jusqu'à ne plus être fâché du tout contre lui. C'est une exigence bien plus difficile, et pourtant, là aussi, chez le bénoni, le cerveau est maître.

Et que signifie « faire exactement l'inverse » ? Que cette jalousie et cette colère mêmes se retournent en amour. Ce principe ressort d'une halachah explicite du Rambam : celui qui voit deux hommes ayant besoin de son aide, l'un pour décharger une bête et l'autre pour la charger, l'un étant son ami et l'autre son ennemi qui lui cause les pires ennuis, a la mitzvah d'aider d'abord son ennemi, afin de plier son yetzer et de le briser. Cette halachah n'est pas une idée personnelle du Rambam : elle s'appuie sur le terme même du verset de la Torah, qui dit « ton ennemi ». Il faut donc ici une grandeur et une force d'âme réelles, pour dire à son bon ami que la Torah lui ordonne à cet instant de plier son yetzer et de servir l'autre en premier.

L'Alter Rebbe poursuit : « להתנהג עמו במידת חסד וחיבה יתירה מודעת לו », « se conduire envers lui avec la middah de 'hessed et une affection surabondante, manifestée ». Cet homme précisément, celui pour lequel il a toutes les raisons du monde d'être en colère, c'est envers lui qu'il doit agir avec 'hessed. Et pas une affection ordinaire : l'affection de base, celle qui est due à tout Juif, il la lui devait déjà avant qu'il ne le blesse ; à présent, après qu'il l'a blessé, on exige de lui une affection supérieure à celle qui précédait.

Et peu importe que cet homme observe la Torah et les mitzvot ou non. Au chapitre 32, nous apprendrons comment il faut se comporter même avec celui qui n'observe pas la Torah et les mitzvot, et jusqu'à quel point il faut l'aimer d'un amour véritable.

Il faut ici distinguer entre l'affection ('hibah) et l'amour (ahavah). L'amour n'est pas une notion vague : il se mesure en actes. « Tu aimeras l'Eternel ton D.ieu », et comment sait-on qu'un homme aime ? Par les téfilines qu'il noue sur son bras et par la mezouzah qu'il fixe aux montants de sa maison. Il en va de même pour « tu aimeras ton prochain comme toi-même » : l'amour se reconnaît à ce qu'on fait concrètement.

De là, l'Alter Rebbe continue et détaille ce qui est exigé :

  • « לסבול ממנו עד קצה האחרון », « supporter de sa part jusqu'à l'extrême limite », jusqu'au bout de ses forces, alors même que l'autre le fait souffrir et lui nuit.

  • « ולא לכעוס חס ושלום », « et ne pas se mettre en colère, à D.ieu ne plaise » : un travail intérieur puissant, vers lequel l'homme doit tendre.

  • « וגם שלא לשלם לו כפועלו חס ושלום », « et aussi ne pas lui rendre selon ses actes, à D.ieu ne plaise » : ne pas lui rendre la monnaie de sa pièce.

  • « אלא אדרבה, לגמול לחייבים טובות », « mais au contraire, faire du bien aux coupables » : être bon précisément envers celui qui ne le mérite pas.

Ne pas lui rendre selon ses actes, c'est exactement l'interdit « לא תיקום ולא תיטור », « tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas rancune ». « Lo tikom » signifie ne pas lui rendre selon ses actes, même lorsque l'homme se justifie en se disant qu'il n'est nullement en colère et qu'il veut seulement lui donner une leçon. « Lo titor » signifie que, même s'il ne lui donne aucune leçon et lui parle aimablement, il ne conserve pas de haine dans son cœur. Et il faut le savoir : « lo tikom velo titor » n'a pas été dit à propos de son ami, mais même à propos de son ennemi, et c'est là l'exigence de la Torah envers le Juif. Quant au prétexte de « lui donner une leçon », cela ne lui incombe absolument pas : le fait est qu'avant que l'autre ne le blesse, quand il ne le connaissait pas encore, il ne cherchait à lui apprendre quoi que ce soit. Signe, donc, que son mobile n'est pas un désir d'éduquer, mais le désir d'apaiser sa colère.

« Faire du bien aux coupables » : c'est la formule que nous employons à l'égard du Saint béni soit-Il. Et qu'est-ce qu'un « 'hayav », un coupable ? L'inverse du « zakaï », de celui qui a le mérite : un homme qui n'est pas correct, qui a fait de mauvaises choses. Et même envers lui, il faut agir avec bonté.

Il convient d'ajouter à ce sujet la parole de nos Sages : l'homme doit bénir pour le mal comme il bénit pour le bien. Et même lorsque le mal lui a été causé par un être humain, et qu'il n'y voit pas la main du Ciel mais l'œuvre d'un homme, la halachah ne change pas : peu importe qui lui a amené ce mal, il doit prononcer une bénédiction dessus. Dès lors, il n'y a plus aucune place pour se mettre en colère contre lui.

En résumé : dans cette partie, nous avons achevé la définition du bénoni. Il n'accepte pas volontiers ne serait-ce qu'une pensée, a fortiori il n'envisage pas de planifier un acte, et il n'en parle même pas, car c'est une ruse du yetzer que de s'en occuper, même sur le mode du rejet. Nous avons vu que cela vaut aussi pour les rapports avec le prochain : rancune, haine, jalousie, colère et contrariété ne sont pas accueillies dans son cerveau ni dans sa volonté ; au contraire, le cerveau domine et gouverne l'esprit de son cœur pour faire exactement l'inverse : se conduire avec 'hessed et une affection surabondante, supporter jusqu'à l'extrême limite, ne pas se mettre en colère, ne pas rendre selon ses actes en vertu de « lo tikom velo titor », mais faire du bien aux coupables.