Dans la partie précédente, nous avons étudié les deux manières dont l'intellect exerce son autorité sur le cœur, et nous avons vu que ce pouvoir est inscrit dans la nature même de l'homme telle qu'il a été créé, comme on l'apprend du verset : « יתרון לחכמה מן הסכלות כיתרון האור מן החושך » (« la sagesse a un avantage sur la sottise comme la lumière a un avantage sur l'obscurité »). Nous allons maintenant nous arrêter sur ce verset que l'Alter Rebbe cite du livre de Kohelet, et sur le rapport entre la 'hokhma (sagesse) et la sikhlout (sottise), non pas au sens ordinaire d'un homme intelligent et d'un homme sot, mais au sens de la kedoucha (sainteté) face à la touma (impureté).
Une précision dans le libellé du verset :
Si nous ouvrons le livre de Kohelet au lieu de nous contenter de la citation du Tanya, nous découvrons une précision remarquable. Le verset dit en réalité : « וראיתי אני שיש יתרון לחכמה מן הסכלות כיתרון האור מן החושך » (« et j'ai vu, moi, que la sagesse a un avantage sur la sottise comme la lumière a un avantage sur l'obscurité »), alors que l'Alter Rebbe écrit « כדכתיב וראיתי » et supprime le mot « אני » (« moi »). À première vue, s'il voulait abréger, pourquoi ne pas supprimer également le mot « וראיתי » (« et j'ai vu ») et écrire simplement « que la sagesse a un avantage » ? Pourquoi est-ce justement le mot « moi » qui tombe, tandis que « et j'ai vu » demeure ?
Le Rebbe l'explique à partir du Zohar. Apparemment, le mot « moi » est superflu : celui qui dit « et j'ai vu » parle de toute façon de lui-même. En réalité, le roi Salomon veut faire entendre par là qu'il existe des choses que lui voit et que les autres ne voient pas : des niveaux de sagesse et des niveaux de sottise qui ne se situent pas sur le plan de la perception humaine ordinaire, et que tout homme n'est pas capable de voir.
C'est pourquoi l'Alter Rebbe laisse tomber le mot « moi » : il ne vient pas citer ici le sens profond du verset, celui qui relève de la vision particulière du roi Salomon, mais son sens simple. Car à ce niveau simple, tout homme peut le constater de ses propres sens : la sagesse a un avantage sur la sottise comme la lumière a un avantage sur l'obscurité.
« Comme la lumière a un avantage sur l'obscurité » :
Voici comment l'Alter Rebbe l'explique dans ses propres termes : de même que la lumière possède un avantage, une autorité et une domination sur l'obscurité, et qu'un peu de lumière matérielle repousse beaucoup d'obscurité, et cela non pas au terme d'un combat, mais parce que l'obscurité se retire d'elle-même, automatiquement : dès qu'un peu de lumière apparaît, l'obscurité disparaît de soi-même.
Exactement de la même manière, une grande sottise, celle de la kelipa et de la sitra a'hra logées dans le ventricule gauche du cœur, se retire d'elle-même devant la 'hokhma de la nefesh élokit (l'âme divine) qui réside dans le cerveau. Car la kelipa n'est que sottise et folie, comme le disent nos Sages : « אין אדם עובר עבירה אלא אם כן נכנס בו רוח שטות » (« l'homme ne commet de faute que si un vent de folie est entré en lui ») : toute faute est folie, et toute folie est sottise.
Cela ne veut pas dire que toutes les mesures de lumière se valent : évidemment, plus la lumière est grande, plus le rejet de l'obscurité est puissant. Et pourtant, même un homme qui se trouve tout en bas : s'il étudie une courte michna de deux lignes ou s'il lit un seul verset de Torah, il reçoit déjà par là une force pour se réveiller et repousser la kelipa d'une manière qui n'a aucune commune mesure avec son état d'avant.
Le cerveau engendre-t-il de lui-même des pensées négatives ?
De lui-même, non. Comme nous l'avons appris au chapitre 9, les désirs ont leur source dans le ventricule gauche du cœur, et c'est du cœur que les pensées négatives montent vers le cerveau ; les pensées ne sont que le reflet du cœur. De la même façon que les pensées positives viennent, elles, du ventricule droit. Le cerveau, quant à lui, traite et décide, et c'est en cela qu'il est l'instance de contrôle de l'homme.
Mais il y a plus : comme nous l'avons appris, le cerveau est également un siège de la nefesh élokit. L'âme divine a deux sièges, le ventricule droit du cœur et le cerveau, et c'est pour cela que le cerveau domine le cœur, et tout particulièrement lorsqu'il s'agit du côté de la kedoucha. Il s'ensuit qu'un peu de 'hokhma et un peu de sainteté dans le cerveau suffisent à repousser les désirs du cœur.
Tel est le désir de la nefesh élokit : « למשול לבדה בעיר » (« régner seule sur la ville »), c'est-à-dire sur le corps, et se revêtir de ses trois vêtements dans le corps tout entier, dans la pensée, la parole et l'action, par l'accomplissement des 613 mitsvot de la Torah.
La situation du benoni (l'homme intermédiaire) :
Pendant la prière : le cerveau rayonne avec une grande intensité, et la nefesh habahamit est comme endormie.
Après la prière : l'animal se réveille et envoie ses désirs, mais ceux-ci ne réussissent pas à franchir le seuil du passage à l'acte, parce que le cerveau domine le cœur, et tout spécialement du côté de la kedoucha.
Pourquoi, alors, le benoni n'est-il pas appelé tsaddik ?
À première vue, un homme parvenu à un tel état, où la nefesh habahamit ne réussit plus du tout à le faire trébucher, ni en pensée, ni en parole, ni en action, et dont le cœur est tout entier dans la sainteté au moment de la prière, un tel homme est un tsaddik accompli.
Sur ce point, l'Alter Rebbe écrit : « ואף על פי כן אינו נקרא צדיק כלל » (« et malgré tout, il n'est absolument pas appelé tsaddik »), ni « tsaddik à qui il est bien », ni même « tsaddik à qui il est mal ». La raison en est que, dans la couche intérieure du cœur, l'animal du benoni existe bel et bien, il donne des coups de pied et cherche à tout moment à se déchaîner, alors que chez le tsaddik, comme nous l'avons appris au chapitre 10, cela n'existe pas du tout.
Dans les termes du Tanya : l'avantage de la lumière de la nefesh élokit sur l'obscurité et la sottise de la kelipa, qui se retire d'elle-même, « אינו אלא בשלושה לבושים הנ"ל ולא במהותה ועצמותה » (« n'existe que dans les trois vêtements mentionnés, et non dans son essence et sa substance »). Le benoni a le dessus dans la pensée, la parole et l'action, ce qui est une grande chose et c'est même l'essentiel, mais il ne domine pas l'essence et la substance de la nefesh habahamit issue de la kelipa du ventricule gauche, c'est-à-dire les midot et les désirs eux-mêmes : ceux-là n'ont nullement été délogés de leur place chez le benoni après la prière.
Pendant la prière, porté par l'élévation et l'émotion, le benoni s'imagine qu'il n'a plus d'animal et plus aucun désir ; aussitôt après, il constate que l'animal est resté intact. L'amour de D.ieu qu'il a ressenti n'appartenait qu'au temps de la prière, qui est l'heure propice, l'heure des mo'hin en haut et l'heure des mo'hin en bas ; et lorsque ce moment de grâce s'achève, il retourne à sa réalité animale bien connue. C'est ce qu'écrit l'Alter Rebbe : « שאין רשפי אש אהבת ה' בהתגלות לבו בחלל הימני » (« les flammes ardentes de l'amour de D.ieu ne sont pas révélées dans son cœur, dans le ventricule droit ») après la prière. Une fois le feu de la prière éteint, le feu animal se rallume et le combat recommence, et c'est pour cela qu'il n'est pas un tsaddik.
Telle est l'avoda du benoni : vivre le point du présent et se maîtriser pour ne pas trébucher à l'instant même. Or ce présent se prolonge aussi le lendemain, et le combat se renouvelle chaque jour, les mêmes épreuves durant cent vingt ans, tantôt changeantes, tantôt plus intenses. Comme nous l'apprendrons plus loin, le benoni a été créé pour être un combattant toute sa vie, et lorsqu'il tombe, il doit se relever immédiatement et ne pas se décourager de cette guerre permanente. Quant à la question de savoir si l'homme peut, après la prière, retrouver l'état qui était le sien pendant celle-ci, nous nous y arrêterons à la fin du chapitre 13.
En résumé : dans cette partie, nous avons étudié la précision que constitue l'omission du mot « אני » (« moi ») dans le verset « וראיתי אני שיש יתרון לחכמה מן הסכלות », car au sens simple, celui que tout homme constate de ses sens, un peu de lumière repousse beaucoup d'obscurité d'elle-même et sans combat ; ainsi un peu de 'hokhma de la nefesh élokit repousse une grande sottise de la kelipa. Nous avons vu que les pensées négatives ont leur source dans le cœur, et que le cerveau, étant lui aussi un siège de la nefesh élokit, domine le cœur. Et malgré tout, le benoni n'est absolument pas appelé tsaddik, car sa domination ne porte que sur les trois vêtements et non sur l'essence et la substance de la nefesh habahamit, qui n'est pas délogée de sa place après la prière.
Dans la partie suivante, nous poursuivrons les paroles de l'Alter Rebbe au chapitre 12, et nous approfondirons le combat permanent du benoni ainsi que la manière dont il doit se conduire au moment d'une chute.