Dans la partie précédente, nous avons vu à quel point chaque détail du Tanya est pesé et voulu. Maintenant, avant d'aborder le premier chapitre, arrêtons-nous sur l'une des étapes qui ouvrent le livre : les deux haskamos (approbations rabbiniques) placées à son début. Nous verrons que là aussi se cachent des précisions et des allusions.
À la page 4 (feuillet 2, verso), avant même le chapitre premier, apparaissent deux haskamos rédigées par deux disciples du Maggid de Mezritch, compagnons d'étude de l'auteur du Tanya. La première est signée « הקטן משולם זוסיל מאניפולי » (le petit Mechoulam Zoussil d'Anipoli), la seconde « יהודה לייב הכהן » (Yehouda Leib HaCohen). Ces deux tsadikim habitaient la même bourgade, Anipoli : Rabbi Mechoulam Zoussil, connu sous le nom de Rabbi Zoucha d'Anipoli, frère de Rabbi Elimelech de Lizensk, et Rabbi Yehouda Leib HaCohen.
Le contexte de l'impression du Tanya et de ces haskamos :
Au début, le Tanya circulait de main en main sous forme de manuscrits. L'Alter Rebbe avait autorisé que l'on recopie les chapitres du livre, et les 'hassidim recopiaient et étudiaient à partir de ces copies. Mais il refusait catégoriquement de l'imprimer : dans son immense humilité, il expliquait que l'impression transformerait ces écrits en un livre officiel.
Or certains cherchaient à jeter le discrédit sur l'ouvrage, comme le faisaient beaucoup d'opposants à l'enseignement de la 'hassidout à cette époque, et ils veillèrent à ce que les copies soient truffées d'erreurs intentionnelles. Il ne s'agissait pas seulement d'un mot déformé ici ou là, mais de l'introduction de notions contredisant des affirmations explicites du livre, afin que les lecteurs pensent que ces propos n'ont aucune cohérence et s'éloignent de l'étude. Lorsque les copies en arrivèrent au point où le Tanya circulait corrompu et trompeur, l'Alter Rebbe trancha : il n'y avait plus le choix, il fallait imprimer le Tanya de façon officielle et ordonnée, et éviter ainsi tous ces dégâts.
Cependant, par humilité, l'Alter Rebbe ne voulut pas assumer seul la responsabilité de cette impression, et il demanda qu'au moins deux grandes autorités donnent leur accord. Trois de ses disciples furent donc envoyés : Rabbi Moché de Vilenker, Rabbi Pin'has de Chklov et Rabbi Yits'hak Moché de Yass. Ils devaient apporter les manuscrits aux deux tsadikim de la bourgade d'Anipoli, leur demander de parcourir les écrits et de donner leur haskama.
Tous deux étudièrent les manuscrits durant la même nuit, et le lendemain matin ils rédigèrent leur approbation, le même jour et à la même date. Chacun s'exprima différemment en découvrant le Tanya :
Rabbi Mechoulam Zoussil d'Anipoli : il fut littéralement transporté d'émotion et d'enthousiasme, et déclara que c'est avec le Tanya que l'on marcherait à la rencontre de Machia'h.
Rabbi Yehouda Leib HaCohen : il dit que le Tanya est comme le ketoret (l'encens du Temple) contre toutes les épidémies possibles de l'âme humaine. De même qu'Aharon HaCohen courut avec le ketoret et arrêta l'épidémie, ainsi le Tanya est la solution à tous les problèmes de l'âme et à toutes les mauvaises épidémies.
Ces deux expressions sont d'ailleurs suggérées à l'intérieur même des haskamos, comme nous allons le voir.
La haskama de Rabbi Mechoulam Zoussil d'Anipoli :
La première haskama, du côté droit de la page, est intitulée : « הסכמת הרב החסיד המפורסם איש אלוקי קדוש יאמר לו מורנו הרב רבי משולם זוסיל מאניפולי » (approbation du rav, le 'hassid renommé, homme de D.ieu, dont on dira qu'il est saint, notre maître Rabbi Mechoulam Zoussil d'Anipoli). Et voici comment il commence : « הנה בראותי את הכתבים של הרב איש גאון, איש אלוקים קדוש וטהור, אספקלריא מאירה » (voici, en voyant les écrits du rav, homme de génie, homme de D.ieu saint et pur, miroir lumineux).
Le titre d'« aspaklaria hameira », le miroir lumineux, est le plus élevé de tous ceux qui le précèdent. Nos Sages ont enseigné que Moché Rabbeinou se distinguait de tous les prophètes : tous prophétisaient à travers un miroir qui n'éclaire pas, tandis que Moché prophétisait à travers un miroir lumineux, le niveau de prophétie le plus haut, dont le Rambam lui-même souligne la grandeur dans les Lois des Fondements de la Torah. Rabbi Zoucha dit donc ici que l'Alter Rebbe est, pour sa génération, de l'ordre de Moché Rabbeinou, et que ses paroles ont été écrites depuis une révélation divine de niveau « aspaklaria hameira ».
Rabbi Zoucha poursuit : « וטוב אשר עשה ואשר הפליא ה' חסדו ונתן בלבו הטהור לעשות את כל אלה להראות עם ה' דרכיו הקדושים » (et il a bien fait, et D.ieu a manifesté sa merveilleuse bonté en mettant dans son cœur pur d'accomplir tout cela, pour montrer au peuple de D.ieu Ses voies saintes), c'est-à-dire : quelle bonne chose qu'il ait écrit son livre pour montrer à Israël la voie juste dans le service divin. « ורצונו היה שלא להעלות את הכתבים ההם לבית הדפוס מחמת שאין דרכו בכך » (sa volonté était de ne pas porter ces écrits à l'imprimerie, car telle n'est pas sa manière) : l'Alter Rebbe se contentait des copies manuscrites et ne voulait pas du tout imprimer. « רק מחמת התפשטות הקונטרסים ההם בקרב כל ישראל... בהעתקות רבות מידי סופרים משונים » (mais en raison de la diffusion de ces fascicules dans tout Israël... en de nombreuses copies faites par des copistes étranges) : l'expression « סופרים משונים », les « copistes étranges », vise précisément ces copistes qui introduisaient intentionnellement des déformations dans les écrits.
Il continue : « או מחמת ריבוי העתקות שונות רבו הטעויות סופר במאוד » (ou bien, du fait de la multiplication des copies diverses, les erreurs de copiste se sont multipliées à l'extrême). Il y avait en effet des erreurs techniques, comme dans toute copie, et des erreurs délibérées. « והוכרח להביא הקונטרסים ההם לבית הדפוס » (et il a été contraint de porter ces fascicules à l'imprimerie) : il fut forcé d'imprimer, puisque les écrits en étaient arrivés à un état de corruption. « והעיר ה' את רוח השותפים » (et D.ieu a éveillé l'esprit des associés) : les deux associés qui se sont occupés de l'impression du livre, à savoir :
« הרבני המופלג הוותיק מורנו הרב שלום שכנא בן מורנו הרב נח » (le rav distingué et éprouvé, notre maître Rav Chalom Cha'hna fils de notre maître Rav Noa'h) : le gendre de l'Alter Rebbe et le père du Rebbe le Tsemah Tsedek.
« הרבני המופלג הוותיק מורנו הרב מרדכי בן מורנו הרב שמואל הלוי » (le rav distingué et éprouvé, notre maître Rav Mordekhaï fils de notre maître Rav Chmouel HaLévi) : son associé dans le travail d'impression.
Tous deux portèrent donc « הקונטרסים ההם לבית הדפוס בסלאוויטא » (ces fascicules à l'imprimerie de Slavita), une imprimerie bien connue en ces années-là.
Et il poursuit : « ולפעלא טבא אמרתי יישר חילא » (et pour cette bonne action, je dis : que leur force soit affermie), autrement dit : pour une telle initiative, ils méritent des félicitations. « אך עלו בליבם מגור מסביב מן הדפוסים אשר רבו, שדרכם להזיק ולקלקל המאושרים » (mais la crainte est montée dans leur cœur à cause des imprimeries qui se sont multipliées, dont la manière est de nuire et de ruiner ceux qui réussissent) : les associés hésitaient à investir dans l'impression, qui représentait à l'époque une dépense énorme, car chaque lettre était coulée en plomb et composée à la main. Ils craignaient qu'après tout cet investissement, d'autres imprimeurs se lèvent et réimpriment le livre, leur faisant perdre tous leurs bénéfices.
C'est pourquoi il continue : « אי לזאת גמרנו בליבנו ליתן הסכמה לבל ירים איש את ידו ואת רגלו לגרום למדפיסים הנ"ל שום נזק חס ושלום בהשגת גבול בשום אופן » (c'est pourquoi nous avons résolu de donner une haskama, afin que personne ne lève la main ni le pied pour causer aux imprimeurs susmentionnés le moindre dommage, à D.ieu ne plaise, par empiétement d'aucune façon), « ואסור לשום אדם לדפוס הספר הנ"ל בלתי ידיעת המדפיסים הנ"ל » (et il est interdit à quiconque d'imprimer ce livre sans l'accord des imprimeurs susmentionnés) : sans autorisation explicite des deux associés, nul n'a le droit d'imprimer le livre, et cela « עד משך חמש שנים רצופים מיום דלמטה » (pendant cinq années consécutives à compter de la date ci-dessous), une sorte de droit d'auteur de cinq ans. Et il conclut : « ושומע לדבריי אלה יבוא עליו ברכת טוב. אלו כל דברי הדורש זאת לכבוד התורה. היום יום ג' שנכפל בו כי טוב, פרשת תבוא, שנת פדותינו לפרט קטן » (celui qui écoutera mes paroles recevra la bénédiction du bien. Telles sont les paroles de celui qui demande cela pour l'honneur de la Torah. Ce jour, mardi, jour où « c'est bien » est répété, parachat Tavo, l'année de « pedouteinou », selon le petit comput). Le mot « פדותינו » (notre délivrance) a pour valeur numérique 556, soit 5556 (תקנ"ו), l'année où fut donnée la haskama, il y a deux cent onze ans. Par le choix de ce mot, Rabbi Zoucha a glissé ce qu'il avait dit : avec la parution du Tanya, le Saint béni soit-Il délivrera Israël de l'exil et nous irons à la rencontre de Machia'h. Et il signa : « הקטן משולם זוסיל מאניפולי ».
Pourquoi ont-ils donné leur haskama précisément durant la parachat Ki Tavo ?
La date, elle aussi, fut choisie à dessein, et les deux haskamos furent données la même semaine. Deux allusions s'y trouvent :
La paracha s'ouvre par les mots « כי תבוא אל הארץ » (lorsque tu viendras dans le pays). Or, au sujet de la terre d'Israël, nos Sages disent : « למה נקרא שמה ארץ? שרצתה לעשות רצון קונה » (pourquoi est-elle appelée « erets »? parce qu'elle a voulu accomplir la volonté de son Créateur). « Erets » vient donc du mot « ratson », volonté : celui qui veut accomplir la volonté divine est appelé « erets ». « Lorsque tu viendras dans le pays » fait ainsi allusion à l'entrée dans la volonté divine, et le chemin pour y parvenir est l'étude du Tanya.
Cette paracha contient la tokha'ha, les réprimandes, avec quatre-vingt-dix-huit malédictions. Or c'est l'étude du Tanya qui transforme la malédiction en bénédiction : voilà le ketoret dont parle la seconde haskama.
La haskama de Rabbi Yehouda Leib HaCohen :
Du côté gauche de la page : « הסכמת הרב החסיד המפורסם איש אלוקי קדוש יאמר לו מורנו הרב יהודה לייב הכהן » (approbation du rav, le 'hassid renommé, homme de D.ieu, dont on dira qu'il est saint, notre maître Rav Yehouda Leib HaCohen). Et voici son ouverture : « חכמת אדם תאיר פני הארץ » (la sagesse de l'homme illumine la face de la terre) : la sagesse de l'Alter Rebbe, contenue dans ces manuscrits, illumine le monde entier. « בראותי ידי קודש המחבר הרב הגאון איש אלוקים קדוש וטהור, חסיד ועניו אשר מכבר נגלה מסתריו » (en voyant l'écriture sainte de l'auteur, le rav, le génie, homme de D.ieu saint et pur, 'hassid et humble, dont les secrets m'ont été révélés depuis longtemps) : ses secrets et sa grandeur lui étaient connus depuis longtemps, puisqu'il était son compagnon et qu'ils avaient étudié ensemble auprès du Maggid de Mezritch.
Il poursuit : « יושב בשבת תחכימוני אצל אדוננו מורנו ורבנו גאון עולם » (siégeant dans l'assemblée des sages auprès de notre maître et notre Rebbe, le génie du monde), une référence au Maggid de Mezritch, aux pieds duquel ils étaient assis ensemble. « ודלה מים מבאר מים חיים » (et il a puisé de l'eau au puits d'eaux vives) : au sens simple, le Maggid est le puits, et l'Alter Rebbe y a puisé son eau. Mais il y a ici une allusion supplémentaire : le Maggid de Mezritch avait un fils, Rabbi Avraham HaMalakh, qui fut le 'havrouta (partenaire d'étude) de l'Alter Rebbe, et le mot « מבאר » est composé des mêmes lettres que « אברהם », une allusion au 'havrouta avec lequel il étudiait.
Il continue : « וכעת ישמח ישראל בהעלות דברי קודשו » (et maintenant Israël se réjouira lorsque ses saintes paroles paraîtront) : « Israël » renvoie au Baal Chem Tov, qui se réjouit de voir ses saintes paroles paraître à présent au grand jour. « המחובר להביא לבית הדפוס, ללמד לעם ה' דרכי קודש, כאשר כל אחד יחזה בפנימיות דבריו » (l'ouvrage composé pour être porté à l'imprimerie, afin d'enseigner au peuple de D.ieu les voies de sainteté, chacun pouvant contempler l'intériorité de ses propos) : quiconque étudie et approfondit l'intériorité de ces paroles y verra la puissance qui y est enfouie. « והמפורסם אין צריך ראיה, רק מחשש קלקול הדבר שלא יגרום היזק למדפיסים, באתי ליתן תוקף ואזהרה לבל ירים איש את ידו ורגלו לדפוס עד משך חמש שנים מיום דלמטה, ושומע לדברי אלה יבוא עליו ברכת טוב. אלו כל דברי המדבר זאת לכבוד התורה. היום יום ג' פרשה תבוא תקנ"ו לפרט קטן » (et ce qui est notoire n'a pas besoin de preuve; c'est seulement par crainte que la chose ne soit gâtée et ne cause un dommage aux imprimeurs que je viens donner force et avertissement, afin que personne ne lève la main ni le pied pour imprimer durant cinq années à compter de la date ci-dessous; celui qui écoutera mes paroles recevra la bénédiction du bien. Telles sont les paroles de celui qui parle pour l'honneur de la Torah. Ce jour, mardi, parachat Tavo, 5556 selon le petit comput).
Et que signifie « תקנ"ו » ? Ce sont les initiales de : תניא (Tanya), קטורת (ketoret), נשמה (nechama, l'âme), רוח (roua'h, l'esprit), conformément à ce qu'il a dit : le Tanya est le ketoret qui annule tous les maux de la nechama et du roua'h.
En résumé : dans cette partie, nous avons étudié les deux haskamos placées à l'ouverture du Tanya, celles de Rabbi Mechoulam Zoussil d'Anipoli et de Rabbi Yehouda Leib HaCohen. Nous avons vu comment l'Alter Rebbe refusa d'abord d'imprimer le livre et se contentait de copies manuscrites, et comment les déformations intentionnelles l'amenèrent à l'imprimer de façon officielle, en demandant l'accord de deux grandes autorités. Nous nous sommes arrêtés sur le contenu des haskamos, sur la date volontairement choisie dans la parachat Ki Tavo, et sur les allusions qu'elles renferment : « aspaklaria hameira », la guematria de « pedouteinou », et surtout les initiales תקנ"ו : Tanya, ketoret, nechama, roua'h.
Dans la partie suivante, nous poursuivrons cette introduction : le récit de l'impression du Tanya et les paroles du « melaket », le compilateur, à l'ouverture du livre.